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Faut-il reconnaître quelqu'un comme son maître ?

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« [Introduction] Le maître peut être pris en bonne ou en mauvaise part suivant qu'on l'envisage dans sa relation au disciple ou à l'esclave.

Mais dans les deux cas, un même problème se pose.

Si le maître, pour être maître, doit être reconnu par le disciple ou l'esclave, c'est que ce dernier est d'abord seul maître de lui-même.

C'est donc à moi qu'il appartient de me donner un maître.

Mais si je suis maître de moi-même, comment puis-je abdiquer cette maîtrise pour me faire le serviteur d'un autre? [I.

Le maître n'est maître que par une reconnaissance libre.] Faut-il reconnaître quelqu'un comme son maître? Étrange question ! Comme si le maître laissait le choix! En apparence, la relation de maîtrise est unilatérale : l'un soumet ; l'autre est soumis.

Dire qu'il se soumet, qu'il reconnaît, est encore trop.

Pour en arriver au point où la question se pose, nous devons donc comprendre en quoi le maître, pour rester maître, exige la reconnaissance.

La reconnaissance est d'abord une nécessité pour le maître, avant d'être une question pour l'esclave. [1.

La contrainte ne rend pas maître.] Le maître n'existe d'abord que dans un rapport de force.

L'esclavage, la tyrannie en fournissent des exemples : le maître qui réduit en esclavage ne demande pas aux esclaves leur consentement.

Pourtant, au simple fait de maîtriser quelqu'un physiquement s'ajoute la capitulation par laquelle je reconnais que je suis maîtrisé.

Il n'y a cependant là qu'un embryon de reconnaissance, car celle-ci n'est encore que le reflet de la force. Le maître pour rester maître exige davantage.

Les rapports de force sont instables.

Si la reconnaissance n'est fondée que sur la force du maître, le maître d'aujourd'hui risque de devenir l'esclave de demain.

Le rapport de force doit se transposer pour se perpétuer : de physique, il devient moral.

L'esclave doit reconnaître la valeur supérieure du maître, et se soumettre de son gré. Ce dépassement n'est pas seulement exigé par la conservation des rapports de force.

Il l'est aussi par l'idée même de maître.

Le maître ne doit pas seulement être maître des corps mais aussi des volontés.

Par là seulement il prend possession de ce qu'il y a d'essentiel en l'homme.

Sinon, il le domine seulement comme une chose, et même pas comme un animal.

Car entre le chien et son maître, il y a déjà plus que la peur des coups.

C'est pourquoi l'esclave effronté, qui obéit en montrant ostensiblement qu'il ne le fait que sous la contrainte, est insupportable au maître. [2.

La reconnaissance fait le maître.] La maîtrise exige donc la reconnaissance : de physique, la domination devient idéologique.

Toute tyrannie développe un discours par lequel elle entreprend de persuader l'esclave qu'il est juste qu'il en soit ainsi.

C'est ainsi que Rousseau, dans le Contrat social, montre la naissance du prétendu « droit du plus fort».

Tout esclavage se double d'un asservissement des esprits infiniment plus perfide.

Car alors l'esclave acquiesce à sa propre condition.

Il reconnaît le maître, parce qu'il est esclave de sa propre ignorance. Inversement, le maître devient esclave de l'esclave : il ne le persuade qu'en s'assujettissant aux préjugés de l'esclave.

Il ne soumet qu'en se soumettant. Cette reconnaissance n'est pas encore suffisante : le maître qui ne possède que par la manipulation des esprits, par là même ne possède pas.

S'il se croit maître, c'est qu'il s'est fait lui-même esclave de l'idéologie par laquelle il soumet l'esclave.

Le maître ne se libère alors lui-même qu'en libérant l'esclave.

Il ne devient maître véritable que là où, par une décision libre et éclairée, l'esclave se soumet.

Mais du coup, l'esclave cesse d'être esclave.

La reconnaissance, de nécessité pour le maître, devient question pour l'esclave. Le maître n'est plus maître que par la volonté de l'esclave, mais par là il est vraiment maître. [3.

La liberté ne se reconnaît pas de maître.] S'il n'y a de maître que par une reconnaissance libre, comment à l'inverse la liberté peut-elle se reconnaître un maître? C'est absurde.

Ainsi Rousseau démontre cette inanité, dans le domaine politique, en dénonçant les prétendus contrats par lesquels le peuple abdiquerait tous ses droits à la faveur d'un monarque qui aurait, du coup, tous les droits.

Un tel suicide de la liberté est-il possible, et quand bien même il le serait, serait-il permis? Pourquoi n'est-il pas permis de renoncer à sa liberté? Ce n'est certainement pas par une obligation morale que je dois préserver ma liberté, car toute obligation suppose déjà la liberté de lui obéir ou pas.

La liberté n'est pas l'objet d'une obligation morale, mais elle est la condition de toute obligation.

C'est pourquoi l'homme qui renie sa liberté renie ce qui fait de lui un être moral.

II nie son humanité pour se rabaisser au rang des choses qu'on utilise.

On ne peut faire de la liberté un bien que je peux céder, car le «je» qui est ainsi propriétaire de la liberté n'est rien d'autre que la liberté elle-même.

La liberté n'est pas quelque chose de moi ; elle est moi-même.

Nul ne saurait donc reconnaître un maître à sa volonté.. »

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