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En quel sens peut-on dire de l'histoire qu'elle est un mythe ?

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« Le travail de l'historien est censé être le plus objectif possible, l'exigence de véracité qui l'anime paraît rapprocher sa tâche d'une science.

Le mythe n'est-il pas à l'opposé, une anti-histoire, au sens où les faits narrés y sont subordonnées à une intention symbolique dominante, tandis que dans l'histoire c'est la justesse du récit qui prime ? Pourtant, nous verrons que l'écriture de l'histoire relève davantage de l'art que de la science ; c'est peut-être le moyen d'expression dont il dispose qui rapproche le travail de l'historien de l'écriture du mythe. I-L'histoire est l'antithèse du mythe. L'histoire est la production d'un travail de recherche humain ; elle est toujours élaborée de manière conflictuelle, il existe des querelles d'historiens, à propos de faits et de leur interprétation.

Il est donc concrètement impossible d'atteindre à l'écriture d'une histoire tout à fait objective, complète et véridique, mais le travail de l'historien consiste précisément à mettre de côté sa subjectivité autant que cela est possible.

Les conflits d'interprétation sont à la fois le signe négatif d'une impossibilité d'écrire une histoire objective qui soit vraie pour tous, et le signe, positif, d'un équilibre entre les diverses subjectivités, qui empêche l'histoire de tomber dans un dogmatisme : son interprétation demeure ouverte. A l'inverse, le mythe, qui se prête aussi à un travail d'herméneutique, ne pose aucun problème de reconstitution objective, il est de l'ordre de l'imaginaire, du symbolique et non du réel.

Le mythe n'est jamais à reconstituer comme un objet réel, comme l'est le fait historique, il est toujours le fruit de l'inventivité humaine.

L'histoire se construit comme un puzzle dont les morceaux doivent être réels, la construction du mythe n'implique aucune exigence de vérité. Le mythe est d'ailleurs intemporel quand l'événement historique est toujours daté, les personnages de la mythologie en général ont des qualités, des histoires, rares sinon magiques, seule la signification du mythe est rationnelle, ses détails ne le sont pas, tandis que dans le travail de l'historien tout est rationalisé.

L'histoire n'est satisfaisante que si elle est conçue comme vraie, elle se situe en cela à l'opposé du mythe, lequel est un récit dont la véracité n'importe aucunement.

D'ailleurs l'histoire, lorsque le sens commun s'en empare, peut se transformer en mythe, par exemple l'image d'une France comportant une majorité de résistants pendant la seconde guerre mondiale est un mythe et non un fait historique.

Le mythe n'est pas forcément lié à la mythologie, il peut être une dégradation d'un événement réel, sa déformation par une certaine partie de l'opinion. II-L'histoire n'est pas une science exacte. Cependant, comme Ricœur le remarque dans Histoire et Vérité, le travail de l'historien ne peut prétendre à la même objectivité que celui du scientifique, il n'y a pas même de sens à envisager l'idée d'un fait purement objectif, en effet l'histoire est toujours un processus intersubjectif, on ne peut la traduire de manière absolument neutre comme on le fait d'une expérience en chimie ou en mécanique.

L'histoire ne saurait donc être envisagée sur le modèle des sciences positives, quand bien même c'est aussi une exigence de vérité qui anime le travail de l'historien.

Ce dernier implique donc toujours une dimension nécessaire de subjectivité. Dans La structure du comportement, Merleau-Ponty souligne que la traduction d'une bataille historique dans un langage scientifique, qui décomposerait l'intention des commandements militaires en connexions synaptiques, les mouvements de repli en schémas psycho-moteurs, etc… n'aurait, du point de vue de la compréhension des faits, aucun intérêt.

Le travail de l'historien se différencie de celui du scientifique en cela qu'il n'a pas à décomposer, à analyser son objet mais à le comprendre dans un contexte, à en faire ressortir le sens ; or, le sens relève d'une approche souple, philosophique, les outils trop rigides de la science laissent le sens s'échapper. L'une des spécificités de l'histoire par rapport à la science est la dimension de temporalité : l'histoire ne peut s'écrire qu'après un certain délai, un fait ne devient historique que lorsque l'on est à même de le mettre à distance, tandis que les faits observés par la science n'ont qu'une temporalité relative.

La vitesse de formation de tel précipité chimique, le temps d'émission d'ondes radioactives de tel composé atomique, ont une valeur en tout temps et en tout lieu. III-L'histoire, à la frontière de l'art et du mythe. Dans ses Etudes sur les fondements de la connaissance (tome II), Cournot montre que contrairement au géographe, l'historien ne peut s'aider de la science mathématique pour figurer une réalité, tandis que la géographie peut se dessiner, l'histoire ne peut, elle, que s'écrire.

Cournot écrit de l'historien : « il est comme ce voyageur à qui manque les ressources du dessin, et qui doit y suppléer par la force de la mémoire et de l'imagination et par le pittoresque du style.

».

Loin d'être contradictoire avec l'exigence de vérité qui l'anime, le style, l'art d'écrire, de décrire, de rapporter des faits, sert au contraire cette exigence d'objectivité. Les armes de l'historien, ses outils, relèvent de l'art tandis que le but qu'il se propose est apparemment scientifique, le travail de l'historien consiste à composer avec ce paradoxe.

En tant qu'exercice d'écriture, l'histoire, relève donc d'un art, elle est suspendue au talent des hommes, à leur capacité de faire primer le sens général des faits sur la multiplicité des détails dont ils se composent.

En effet l'histoire n'est jamais purement descriptive, elle n'est pas un exercice d'écriture journalistique, un simple compte-rendu, elle est toujours investie d'un certain sens, elle est au-delà d'une simple collection de faits. En tant qu'exercice de style l'histoire est donc toujours une histoire racontée, Cournot écrit que l'historien doit se débattre avec les métaphores, c'est-à-dire s'efforcer de traduire la singularité des faits sans rester prisonnier des généralités du langage.

L'écriture de l'histoire relève donc d'un véritable exercice de construction qui peut permettre de rapprocher l'histoire et le mythe.

En effet, dans les deux cas, ce qui importe c'est l'efficacité d'une mise en scène, la manière dont les moments importants vont être soulignés.

Ce qui nous permet de rapprocher l'histoire du mythe, c'est cette importance de la forme de l'écriture dans le but de faire surgir du sens.

La forme n'est pas annexe mais primordiale, de même, dans le mythe c'est elle qui donne son relief, son importance au message véhiculé par le récit. Conclusion : A première vue il semble paradoxal de chercher en quoi l'histoire et le mythe peuvent se rejoindre.

Mais nous avons vu que l'histoire n'est pas une science, même si le but qu'elle se propose est d'une rigueur scientifique, les moyens dont elle dispose relèvent davantage de l'art, puisque le travail de l'historien, loin de se résumer à une compilation de faits est aussi un travail d'écriture.

Cette importance de la forme nous enjoint à reconsidérer le partage entre histoire et mythe ; dans l'un comme dans l'autre cas il semble que l'intention signifiante ne peut s'appuyer que sur une mise en scène des faits, le fond n'est soutenu et n'existe que par la forme dont il est enveloppé.

Le pas ne peut toutefois être entièrement franchi dans l'identification de l'histoire et du mythe puisque l'histoire n'est jamais que partiellement factice tandis que le mythe l'est entièrement.. »

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