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Un peuple sans mémoire peut-il etre libre ?

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« Introduction On affirme souvent que la connaissance et le rappel du passé sont utiles, sinon nécessaires, à un peuple.

Mais pourquoi? Ne serait-ce pas dans la mesure où cette mémoire favorise ou garantit sa liberté, alors qu'à l'inverse un peuple ignorant de son propre passé ne peut être libre? I.

Mémoire et histoire — L'hypothèse d'un peuple sans mémoire est peu fiable: tout peuple a sa mémoire — de la tablette généalogique à l'histoire écrite, des rituels et mythes relatant son origine à l'approche scientifique du passé.

La question se ramène en fait à celle de savoir ce que cette mémoire doit prendre en charge pour favoriser la conscience de la liberté (ou: dans quelle mesure une mémoire incomplète ou sélective prive le peuple de liberté). — Évoquer la «mémoire» d'un peuple, c'est désigner la façon dont le passé, et plus particulièrement le sien, lui reste d'une certaine façon présent: — dans l'histoire elle-même, en tant que connaissance du passé et constitution de récits ; — de façon plus «sensible» ou moins savante, dans les traces qu'a laissées ce passé (monuments); — de façon presque affective, dans la manière dont certains événements du passé donnent lieu à des commémorations. La mémoire d'un peuple est constituée en effet, non seulement de souvenirs collectifs intellectualisés, mais aussi de symboles, d'imagerie plus ou moins fidèle à la réalité historique, de tout ce qui lui donne une épaisseur, la conscience d'une durée (référence à des personnages plus ou moins authentiques ou folkloriques, renvoi à des événements qui symboliquement marquent les temps forts de l'histoire collective, etc.). II.

Histoire et liberté — Lorsqu'un peuple se tourne vers son passé, c'est pour y percevoir ce qui lui donne sa consistance, son unité, sa justification (y compris lorsque ce passé n'est rappelé que sous forme de rituels, comme dans certaines sociétés «primitives».

Cf.

Durkheim). — Mais c'est aussi pour apprécier le chemin qu'il a déjà parcouru vers sa définition, les obstacles qu'il a dû vaincre dans la conquête de son autonomie, les combats éventuellement menés pour construire sa liberté (prendre en exemple, banalement, la France, avec ce que signifie 1789 dans la mémoire collective, ou un pays africain pour lequel l'histoire récente — l'accès à l'«indépendance» — reste évidemment déterminante). — La mémoire collective peut aussi rappeler ce que le peuple a accompli de moins recommandable (cas de l'Allemagne).

Mais cet apport n'a rien de négatif: au contraire, il permet d'assumer pleinement le passé — non pour l'« avouer» et se faire «à moitié pardonner», mais pour en repérer à fond les causes et les extirper de la réalité sociale. Un passé enfoui ou refoulé risque toujours de «faire retour» dans les pires conditions.

Au contraire, le passé analysé et compris constitue en lui-même un acte de libération à l'égard des pires fantômes. III.

Quelle liberté? — L'apport de la mémoire peut être pénible ou douloureux: il n'est guère enthousiasmant, pour un Français, de savoir que les lois anti-juives de Vichy ont bien été énoncées par quelques-uns de ses prédécesseurs. — On peut ici, s'aidant de Sartre, faire un parallèle entre l'individu et le «peuple».

De même que, pour l'existentialisme, tout doit me concerner (y compris ce qui a eu lieu quand je n'étais pas là) et que je dois prendre position sur tout si j'entends tenir compte de la liberté à laquelle je suis, comme homme, « condamné », de même le peuple dans son ensemble doit être capable de former une opinion ou un jugement historique à l'égard de tout son passé. — Car la liberté d'un peuple n'est pas seulement ce qui peut s'inscrire dans les textes officiels et les déclarations de principes: elle est aussi ce qui se vit comme possibilités de (re)former périodiquement ses jugements et ses choix.

Et elle est d'autant plus réelle qu'elle offre d'avantage de possibilité d'estimation du passé.

De ce point de vue, la mémoire est essentielle, à la condition de ne pas être figée, de ne pas se scléroser (dans la vénération ou la haine officielle) et d'être toujours propice à l'étude, à l'analyse et à une éventuelle révision des jugements. Conclusion La mémoire d'un peuple lui interdit d'accéder à sa liberté authentique si elle est sélective et limitée aux aspects positifs de son passé: dans ce cas, les erreurs du passé continuent à peser sur le présent et à le déterminer. Si au contraire la mémoire est complète, riche du négatif comme du positif, le peuple a la possibilité de se démarquer du passé malsain en extirpant ses causes et en le rendant inefficace par le jugement rétrospectif.. »

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