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Peut-on se passer des mythes ?

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« D'ordinaire, le mythe n'a pas bonne presse.

L'expression « C'est un mythe » renvoie à une affabulation, à un récit faux, voire à de la « mythomanie ». Cependant, réflexion faite, le mythe peut-il être simplement tenu pour quelque chose de faux et de trompeur ? Ainsi, se passer des mythes correspond-il à l'exigence de prôner le vrai au détriment du faux ? En ce sens, le libellé de notre sujet ouvre deux pistes de réflexions : d'une part, le « peut-on » exprime la capacité qu'a l'homme de refuser les mythes : est-il possible que l'homme renonce au mythe ? C'est, en filigrane, la question de l'origine et de la destination du mythe qui se pose ? Comment le mythe a-t-il surgi et dans quel but ? D'autre part, le « peut-on » renvoie à un « est-il permis de » ou, plus simplement, « est-il recommandé de ».

De ce point de vue, quand bien même le mythe ne nous serait pas apparu comme lié de part en part à l'homme, c'est bien la question du rôle du mythe qui demande un examen plus approfondi : quel rôle joue le mythe ? Par quels moyens ? Quelle est sa nature et sa structure profonde ? Comment se situe-t-il vis-à-vis de la raison ? Voilà tout un faisceau de questions qu'il s'agit de poser clairement. I – La nature du mythe Le mythe ne désigne pas n'importe quel récit fabuleux ; il n'est pas synonyme de fable ou d'élucubration, c'est-à-dire d'histoire sans importance car sans attache avec le réel.

Il se peut que le mythe ne contienne pas d'éléments historiques, mais cela n'altère en rien sa fonction. Remarquons pour l'instant que le mythe peut se définir comme un récit tenu pour vrai au sein d'un système de croyances déterminées.

Il apparaît également comme l'expression d'une pensée symbolique, en relation avec la totalité du psychisme humain, l'histoire et les préoccupations communes des hommes.

C'est en ce sens que Gaston Bachelard disait que « tout l'humain est engagé dans le mythe ». Le mythe peut donc apparaître comme opposé au discours rationnel, ce qui n'en diminue pas l'influence qu'il possède.

Savoir si l'on peut se passer des mythes ne doit pas nous incliner vers un choix qui serait celui du vrai contre le faux, du rationnel contre l'irrationnel.

Il s'agit bien plutôt de comprendre le rôle que joue le mythe pour les hommes.

Comme le note Lévi-Strauss dans son Anthropologie structurale : « Chaque société exprime, dans ses mythes, des sentiments fondamentaux tels que l'amour, la haine ou la vengeance, qui sont communs à l'humanité tout entière ». En un sens, les mythes peuvent servir à donner des réponses toutes faites à toutes sortes de préoccupations, à fournir des explications sur des points obscurs ou même à préconiser des attitudes morales.

De ce point de vue, le mythe assure une cohésion sociale et culturelle que l'intelligence aurait plutôt tendance à dissoudre.

Se passer des mythes reviendrait alors à mettre en péril un certain équilibre humain.

Mais s'il n'est pas recommandé (« peuton » au sens de « est-il permis de ») de se passer des mythes, le peut-on effectivement ? II – La fonction fabulatrice : Bergson et la nécessité du mythe Dans les Deux sources de la morale et de la religion, Henri Bergson entend montrer comment, d'une manière générale, les mythes trouvent leur source dans la vie et ses exigences de perpétuation et de création.

En ce sens, il s'agit bien de faire surgir le mythe comme fonction biologique de l'homme, indissolublement lié à sa manière d'être. Une des deux formes principales de religiosité – qui a recours au mythe – s'exprime dans la religion statique, qui n'est rien d'autre que la manifestation de l'instinct sommeillant en l'homme.

En effet, sur le chemin de l'évolution biologique, l'homme correspond à l'émergence de l'intelligence.

Or, loin d'être un pas avant, ce surgissement marque un coup d'arrêt dans l'évolution.

En proie à la réflexion, l'homme cesse d'agir et de créer pour réfléchir.

L'instinct n'a donc d'autre moyen que de ruser afin d'assurer la pérennité de la vie. C'est ainsi que surgit ce que Bergson appelle la « fonction fabulatrice », mise au service de la préservation de l'espèce.

Les premières croyances religieuses qu'exemplifient les mythes permettent ainsi d'assurer la cohésion de la communauté.

Comme le dit Bergson, « la religion est une réaction défensive de la nature contre le pouvoir dissolvant de l'intelligence ».

Si l'homme peut prendre conscience de sa mortalité, la construction de fables et de récits eschatologiques (qui lui assurent la vie dans l'au-delà, par exemple), c'est-à-dire de mythes structurant, lui permet de conjurer cette angoisse. Le mythe apparaît alors comme une fonction naturelle, dont l'efficace ressortit à l'évolution de l'espèce humaine elle-même. III – Le mythe : un problème anthropologique De larges développements ont été consacrés aux mythes dans le cadre de l'anthropologie, c'est-à-dire – étymologiquement – de l'étude de l'homme. La récurrence des mythes au sein des cultures montre en effet que ceux-ci révèlent des préoccupations communes aux hommes telles que la recherche du sens de l'existence, le souci d'expliquer la création du monde (cosmogonies), les origines de la vie ou de l'humanité, le besoin de conjurer les angoisses des hommes face à une nature hostile, la maladie, la souffrance ou la mort ; songeons encore à la fuite hors du monde ou du temps, la communion avec le divin, etc. Largement constitués par la projection des contraintes économiques, des structures politiques, des règles de la parenté ou des usages sociaux, ils ont une finalité bien établie: de la justification et de la codification des institutions politiques ou religieuses aux rites et tabous, en passant par les interdits moraux ou sociaux, voire la constitution d'une mémoire collective, des généalogies et des événements marquants propres à une culture. C'est à partir de telles constatations que le structuralisme, que représente C.

Lévi-Strauss, à mis au jour la détermination des mythes les uns par les autres, c'est-à-dire le fait qu'ils trouvent en eux-mêmes leur vérité (dans leur structure commune), bien davantage que par leur contexte. Essentiellement, l'interprétation des mythes peut alors suivre deux pistes de recherche : 1° Si les mythes ont un sens, celui-ci ne peut tenir aux éléments qui entrent dans leur composition, mais à la manière dont ces éléments se trouvent combinés.

En somme, que le récit soit fictif n'est pas un problème : ce qui compte, c'est, par exemple, les rapports que tel mythe suppose entre les hommes et les dieux.

2° Le mythe relève de l'ordre du langage : il fonctionne grâce à des symboles, qui, d'un sens premier, renvoie à un sens second.

En bref, le mythe n'est pas à prendre au pied de la lettre. Conclusion : Le mythe n'est donc pas un réservoir d'erreurs et d'imaginations creuses, mais un récit structuré (qui emprunte des schémas de construction précis) et structurant (qui règle les rapports de l'homme aux autres hommes, au monde et aux choses).

Il s'origine, selon Bergson, dans une exigence propre à la vie ; quoi qu'il en soit, il s'atteste dans nombre de cultures.

Le lien entre elles n'est pas le contenu des mythes eux-mêmes, mais leur fonction. Ainsi, le mythe concerne les divers aspects de l'existence humaine, qu'il structure, régit et aide à organiser.

Il se développe de manière symboliquement, dégageant un sens plus profond à ce qui se donne au premier abord.

De ce fait, le mythe n'est pas un simple récit forgé par les hommes pour se distraire, mais l'expression d'une exigence plus fondamentale d'organisation du monde.

De ce point de vue, le mythe n'est pas l'opposé de la raison et il paraît bien difficile de s'en passer.. »

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