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L'évidence est-elle critère de vérité ?

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« « Falsa pro veris admiserim » (J'avais admis le faux pour le vrai). C'est ainsi que commencent les Méditations de Descartes. Je me suis aperçu que, dès mon enfance, j'avais admis quantité de fausses opinions pour véritables. Comment distinguer le vrai du faux, si le faux peut prendre l'apparence du vrai ? Telle est la question que se pose Descartes. Question de méthode, répond-il. La première règle est de « ne jamais recevoir une chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». Le critère de la vérité, c'est donc l'évidence. Soit, mais comment distinguer l'évidence de la fausse évidence ? N'y a-t-il pas des choses qui paraissent évidentes et qui sont fausses ? N'en est-il pas ainsi, en particulier, des évidences sensibles ? Cette tour carrée vue de loin ne me paraît-elle pas évidemment ronde ? L'évidence, répond Descartes, c'est ce dont je ne peux absolument pas douter. Mais n'est-ce pas là une affirmation tautologique ? Une chose ne me paraît-elle pas évidente lorsque, précisément, je n'ai aucune raison d'en douter ? Mais comment puis-je avoir la certitude que je n'ai pas omis quelque raison de douter ? La seule solution, c'est un doute totalitaire, radical. L'évidence, c'est l'idée qui résiste à tous les doutes possibles. Aussi Descartes, pour rendre son doute totalitaire, invoque-t-il l'argument du rêve et l'hypothèse du Dieu trompeur. Je crois spontanément que cette table sur laquelle je travaille existe, que j'ai un corps que je peux toucher, voir. Mais si je suspends mon jugement et interdis à ma croyance de s'affirmer, je peux alors songer aux erreurs des sens, aux délire des fous, au rêve. Qui sait si la vie n'est pas un songe ? Certes, il est fort probable qu'elle ne l'est pas. Mais le probable est-il toujours vrai ? La séduction du probable n'est-elle pas le plus grand danger pour un esprit en quête de vérité ? La moindre raison de douter suffira donc pour me faire considérer comme provisoirement fausses les choses ainsi frappées de doute. Je considérerai donc comme provisoirement fausse l'affirmation que les corps existent. Se trouvent ainsi invalidées la connaissance fondée sur les sens mais aussi toutes les sciences qui, comme la physique, l'astronomie, la médecine, se rapportent aux corps. Mais l'argument du rêve n'ébranle pas les idées claires et distinctes, en particulier les évidences mathématiques. Que je dorme ou que je veille, un carré a toujours quatre côtés, deux et trois joints ensemble font toujours cinq, etc. Je ne puis naturellement douter de telles évidences. Mais tant que j'ignore l'origine de ma faculté de connaître, j'en ignore la valeur. Qui sait si je n'ai pas été créé par un Dieu trompeur ? Ainsi, il se pourrait que je me trompe chaque fois que je fais une addition ou que je dénombre les côtés d'un carré. Cette hypothèse métaphysique du Dieu trompeur suffit à me faire douter de la valeur de ma faculté de connaître et donc de ma capacité d'atteindre les évidences. J'ai avancé toutes ces raisons de douter, mais l'instant d'après je risque de les oublier et, le naturel revenant au galop, de considérer à nouveau comme vrai ce qui n'est que probable. Une seule solution pour contrebalancer cette tendance naturelle : me mettre dans l'esprit l'idée qu'il y a un malin génie qui me trompe toujours et partout dans tous mes jugements. Me voilà obsédé, assiégé par cette idée. Que reste-t-il de ce que je croyais savoir auparavant ? Rien, sinon que pendant que je pense que tout cela est faux, il faut bien que, moi qui le pense, je sois quelque chose pour le penser. Et le malin génie peut bien me tromper tant qu'il voudra, il faut bien que je sois pour pouvoir être trompé. La proposition « Je suis, j'existe » est une évidence, au moment où je la conçois. Mais que suis-je ? Une « chose pensante ». Le cogito (je pense), voilà donc une évidence qui résiste à tous les efforts du doute même le plus extravagant. Voilà le modèle métaphysique de toute vérité. • Dans la lignée de Platon, puis de Thomas d'Aquin, Descartes maintient l'idée d'une séparation entre deux substances distinctes. Cette idée a une signification religieuse: c'est parce que l'âme est immortelle, qu'un châtiment ou une récompense divines sont possibles après la mort. Cette distinction permet d'affirmer la liberté de l'homme: c'est parce que l'âme est autre chose que le corps qu'elle échappe aux déterminations mécaniques de celui-ci; c'est le propre de l'homme. • Pour Descartes, l'âme est diffuse dans tout le corps, elle a donc des liens très étroits avec lui: elle n'est pas «comme un pilote en son navire», entièrement aux commandes du corps: entre l'âme et le corps, l'interaction est permanente, notamment avec les passions, qui sont l'action du corps sur l'âme. II y a toutefois une glande du cerveau, la «glande pinéale», où l'âme exerce plus particulièrement ses fonctions et d'où elle envoie ses ordres aux corps. Descartes propose donc une solution mixte, où malgré leur différence de nature, l'âme reste située dans le corps, ce qui permet d'expliquer la multiplicité des phénomènes affectifs. La démarche cartésienne est séduisante mais, s'il est vrai que la pensée est inhérente à l'acte même de douter, s'il est vrai qu'elle accompagne toutes mes représentations et que, par conséquent, il est impossible de l'éliminer, puis-je de là affirmer que je suis une chose pensante, que mon âme existe? Le passage de « je pense » à « je suis une chose pensante » n'est-il pas illégitime ? Ne faudrait-il pas dire : je ne puis éliminer ma pensée, donc je suis pour moi une chose pensante. Autrement dit, que je me connaisse comme être pensant ne signifie pas que mon âme ou ma pensée soit une réalité en soi. Comme le souligne avec talent Leibniz, « Descartes a logé la vérité à l'hostellerie de l'évidence, mais il a oublié de nous en donner l'adresse. » On sait qu'aujourd'hui les mathématiciens se méfient des évidences et qu'ils se contentent de poser des axiomes (ni vrais ni faux) et d'en déduire des théorèmes. Méfiance liée à l'apparition, dans la seconde moitié du Fixe siècle, d'êtres mathématiques stupéfiants comme les courbes sans tangentes, les courbes remplissant un carré - premiers spécimens, comme le déclare le mathématicien Jean Dieudonné, « d'une galerie de monstres qui n'a cessé de s'amplifier jusqu'à nos jours ». »

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