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Est- on méchant uniquement parce qu'on est malheureux ?

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« Notre sujet part d'un présupposé : on est méchant, parce qu'on est malheureux.

Cependant, l'adverbe « uniquement » nous invite à dépasser ce point de vue, en demandant si le malheur peut être la seule cause de la méchanceté, autrement dit : « le malheur en soi peut-il être source de méchanceté ? » Pour répondre à cela, il faut analyser ce à quoi renvoie le malheur.

En effet, il ne semble pas que ce soit la souffrance elle-même qui me rende méchant (puisque je peux la partager avec autrui), mais l'image qu'autrui me renvoie de mon malheur.

Le malheur vécu comme souffrance deviendrait alors faiblesse sous le regard d'autrui : je suis le malheureux, passif, qui souffre.

La méchanceté semble alors une échappatoire à cette situation.

En ce sens, on serait méchant non pas pour d'autres raisons que le malheur (par exemple, être méchant pour être méchant), mais pour échapper au malheur dans lequel on m'enferme.

Le détour par autrui apparaît alors indispensable, puisque c'est lui qui me renvoie un image de mon malheur et c'est sur lui que s'exerce ma méchanceté.

Or, cette méchanceté est-elle une manière efficace de ce sortir du malheur ? C'est que nous nous demanderons en analysant la méchanceté comme ré-action à un état subi passivement. I – Entre malheur et bonheur À un premier niveau, celui qui est malheureux, c'est celui qui ne trouve pas le bonheur.

Le malheur est donc absence de bonheur.

C'est l'expérience d'une situation négative, où je me sens privé de quelque chose : suite à un accident, j'ai perdu l'usage de mes jambes ou bien je viens de perdre un ami cher. En ce sens, le malheur renvoie à la solitude que cause la souffrance : je ne peux partager mon malheur avec d'autres personnes, même dans le cas de la mort d'un parent commun.

Dès lors, on peut constater que le malheur nous conduit souvent à la méchanceté. En effet, je peux en vouloir aux autres, car ils n'éprouvent pas la même souffrance que moi.

Je me sens malheureux, tandis qu'eux sont heureux ou indifférents.

Ma situation me renvoie donc à moi-même et à mon isolement dans la peine.

Plutôt que d'avouer ma faiblesse – je suis triste quand personne ne me semble l'être – je devient méchant.

Par exemple, si je suis devenu paralytique suite à accident, je ne me plains pas devant tout le monde mais exerce un tyrannie sur les gens, les faisant culpabiliser de posséder encore l'usage entier de leur corps. Cependant, à l'inverse, un malheur commun semble pouvoir unir, voire réunir, les personnes dans l'adversité.

En proie à une peine commune, les malheureux s'entraident et se supportent.

Ces restrictions nous permettent de faire un pas avant.

Effectivement, il ne semble pas que le simple malheur puisse conduire à la méchanceté, car si isolé et faible, des suites à ma souffrance, je me braque contre les autres, il semble au contraire que, partageant mon malheur avec autrui, nous faisons face ensemble à la douleur. Ainsi, ma méchanceté ne dépend pas uniquement de mon malheur, mais d'un réel sentiment de privation.

Je suis le seul malheureux et j'en veux aux autres.

J'éprouve du dépit, je me sens faible et vulnérable et plutôt que de demander de l'aide, j'agresse les autres, manière de me rendre plus fort.

Or, à quoi cette attitude nous renvoie-t-elle ? II – Méchanceté et pour-autrui Nous venons de le voir, l'expérience du malheur ne suffit pas à elle seule à expliquer le recours à la méchanceté, car je peux être malheureux avec autrui.

Cependant, il faut que nous allions plus loin et que nous remarquions que si autrui n'était pas là, je ne pourrai tout simplement pas être méchant. Qu'est-ce à dire ? Dans le malheur, nous devons distinguer ce que nous éprouvons réellement comme souffrance de ce que le regard d'autrui y ajoute.

En effet, si je suis cloué sur un lit d'hôpital, j'éprouve la frustration de ne pas pouvoir marcher, de ne pas avoir le loisir de sortir et d'être autonome.

À ce niveau, mon malheur est une souffrance quasi physique : je suis impotent.

Cependant, à cela s'ajoute le regard d'autrui, regard qui, comme le disait Sartre, peut être physique ou mental ; autrement dit, je peux sentir la présence d'autrui, même quand il n'est pas là.

Dès lors, je me sens dépendant d'autrui (pour me déplacer, par exemple), je le sens apitoyé, comme s'il me plaignait.

C'est alors que je me sens faible face à lui : autant ma souffrance était vécue et je ne la jugeais pas, autant autrui m'en donne désormais une image : je suis l'infirme cloué au lit, qui ne peut rien faire tout seul. Cette analyse cherche à mettre au jour ce que Sartre appelle la structure du « pour-autrui », inhérente à la conscience.

En effet, le regard que je porte sur mon malheur est toujours médiatisé par la conscience d'autrui : je me vois et me juge pour autant qu'autrui le fait.

Je n'existe pas « pour moi » mais « pour autrui ».

Je suis ce que je suis sous le regard d'autrui.

Mon malheur me semble donc devenir faiblesse face à autrui : ma méchanceté n'est alors qu'un moyen de conjurer cette situation. Agressif, je deviens plus fort et montre à autrui qu'il ne peut pas me réduire à l'état qu'il constate. III – Passivité et ré-action Ainsi, nous avons vu que le malheur ne peut à lui seul nous rendre méchant.

Mieux, c'est le rapport à un autrui toujours déjà là qui me rend méchant.

En effet, je ne suis méchant que pour autrui et vis-à-vis de lui.

Seul, quand j'éprouve mon malheur, je ne suis ni bon ni méchant.

Mais qu'autrui apparaisse (ou m'apparaisse en pensée) et je suis susceptible de m'énerver.

Être méchant n'est donc possible que par autrui.

Mais allons plus loin et remarquons que mon malheur, sous le regard d'autrui, prend une autre tournure. En effet, toujours pour reprendre les mots de Sartre, autrui est celui qui me réifie, c'est-à-dire celui qui me transforme en une chose (de res, chose).

Mon malheur prend alors l'allure d'un état fixe, d'un chose, d'un « bloc » de malheur.

Même lorsque autrui m'enjoint à quitter cet état, il ne fait que me rappeler cruellement à ce malheur dans lequel je suis comme encroûté.

Sous le regard d'autrui, je suis donc malheureux, un point c'est tout.

De ce point de vuelà, la méchanceté peut prendre l'allure d'une ré-action : je ne me laisse pas enfermer, passivement dans un état, mais j'essaie d'agir, la méchanceté me donnant un surcroît d'énergie lorsqu'elle s'exerce sur les autres. La méchanceté serait donc issue non pas simplement du malheur, mais de mon enfermement par autrui dans le malheur.

Cependant, si la méchanceté draine le malheur, en me rendant actif, elle n'en reste qu'un symptôme.

Elle prouve bien le décalage que j'éprouve entre mon état et celui des autres, entre ce que je vis et le monde.

Si la méchanceté est action, c'est bien en tant que ré-action : insatisfait de mon état, j'entends plier le monde et les autres à mes désirs.

En termes psychanalytiques, je suis le principe de plaisir, plus que le principe de réalité : si je suis malheureux, je dois alors tyranniser autrui, l'instrumentaliser afin d'alléger ma peine.

La méchanceté est donc un fruit du malheur comme manière de s'en sortir ; mais il n'est pas sûr que ce soit la meilleure. Conclusion : Ainsi, le malheur n'est pas la cause directe de la méchanceté.

La souffrance elle-même est vécue et peut même être partagée : en ce sens, le malheur peut réunir.

Cependant, dès qu'autrui me renvoie une image de mon propre malheur, je me sens faible, je suis pris de dépit voire frappé d'impuissance.

La méchanceté trouve son origine dans le refus du décalage entre ce que je pense être et ce que je suis effectivement (sous le regard d'autrui) et qui résulte de la structure de ma conscience comme « pour autrui ».

En ce sens, la méchanceté est liée au malheur comme à une réaction défensive, une manière de ne pas rester passif.

Toutefois, il y a loin de l'action à la réaction, puisqu'en restant réactif, je n'agis que pour autant que je suis stimulé.

De ce point de vue, la méchanceté est une réponse indissolublement liée au malheur, quoi qu'elle ne soit certainement pas la meilleure.. »

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