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A quoi tient le pouvoir des fables : au récit ou à la morale ?

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« Ainsi formulée, la proposition distingue deux fonctions du genre fabulaire, qu'elle oppose : l'une proprement littéraire, dont la finalité serait la même que tout texte narratif, et l'autre d'ordre discursif, attachée à produire une démonstration. N'est-il pas possible de proposer un statut du genre fabulaire au sein duquel les deux tendances ne se définiraient pas uniquement comme une opposition, mais comme un mouvement maïeutique d'apports mutuels ? Le pouvoir des fables n'est-il pas justement de réconcilier le discours moral et la réalité pratique, que la philosophie a pour habitude d'opposer ? I _ La fable se définit avant tout comme la narration d'un fait imaginaire. En tant que telle, les lois de sa composition sont semblables à celle du conte, avec lequel elle partage son goût du motif merveilleux : les animaux doué de parole dans les Fables d'Esope, le récit de miracles chrétiens dans les Fabliaux médiévaux... Le recours au « fabuleux » dans le genre « fabulaire » y manifeste un mouvement qui tend non pas à produire un savoir sur le réel, mais au contraire à s'en dégager, et d'offrir un monde imaginaire à la rêverie du lecteur. Il est possible d'en conclure que la finalité du récit fictif est inverse à son projet moral, qui tend au contraire à sensibiliser l'individu à une situation réelle. _ En tant que structure, le récit apparaît plus nettement encore comme une structure fondamentalement amorale. Au cours du Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, intitulée « La morsure de la vipère », le personnage principal dit avoir été mordu par l'animal, qui le reconnaissant, aurait admit la pauvreté du cadeau que représentait son poison, puis se serait enroulé autour du cou du narrateur pour ravaler son venin. Lorsque ses disciples, perplexes, demandent à Zarathoustra la morale de cette fable, celui-ci s'esclaffe et leur répond : « Ma fable est amorale ». En effet, un récit en tant que tel ne porte pas de contenu universel, de « morale », mais permet tout de même à l'auditeur d'en déduire un certain nombre de remarques, éventuellement propres à fonder une réflexion morale (ici, il est possible de conclure à la nécessité de traiter la faute comme un don, pour mieux en neutraliser l'effet nocif, sur la victime autant que sur le coupable). Ainsi, le récit fabulaire peut assumer sa morale sans que celle-ci ne soit explicitée, à condition que cette morale soit descriptive, et non impérative, autrement dit qu'elle se contente d'indiquer des possibilités de propositions morales, et non de les énoncer explicitement. II _ Ainsi, à quoi prétend la fable lorsqu'elle pose sa « morale », c'est-à-dire un sens qu'elle s'attribue, distinct du texte et pourtant manifesté et prouvé par ce dernier ? Le recours à la fable, dans l'univers littéraire occidental aussi bien qu'oriental, est avant tout un outil propre à la pensée philosophique. Partant de l'usage platonicien du mythe, et de la parabole théologique, le recours à la fable répond avant tout à un objectif argumentatif, qui consiste à illustrer le contenu logique de la pensée formulée, soit pour le faire mieux comprendre (visée pédagogique), soit pour permettre le lecteur d'envisager la pensée de l'auteur dans une perspective pratique. La fable des abeilles de Bernard Mandeville utilise ainsi la description imagée d'une ruche pour en tirer une pensée politique, et opposer l'idée d'une propriété définie par sa circulation à la conception commune d'une propriété comme possession. _ La fable se distingue donc par une sensibilité particulière au faite que, si le récit évènementiel est toujours neutre, sa lecture ne l'est jamais. Elle satisfait donc l'attente de l'auditeur qui, tels les disciples de Zarathoustra, cherche spontanément à tirer un enseignement catégorique du récit entendu. La morale ajoute donc au récit un contenu explicitement réflexif. En effet, tandis que le récit merveilleux se déploie autour de thèmes, qu'il décline et qu'il manipule au fil de son évolution, la fable n'emploie les motifs littéraires qu'en tant que déclinaison d'une affirmation centrale. Aussi le lecteur serait-il bien en peine d'attribuer une morale à un conte, qui joue au contraire des niveaux de signification de ses motifs. Comment déterminer si la désobéissance du personnage principal doit faire l'objet d'une critique ou d'une éloge ? (On peut citer la jeune fille du conte Peau d'âne de Charles Perrault). III _ Si on tente d'analyser le rapport du récit à sa morale, on se rend compte que les deux forces à l'œuvre dans la fable ne sont pas situées à deux niveaux de réalité distincts, mais au contraire que chacune des deux se construit par rapport à l'autre. Les textes de La Fontaine jouent ainsi de leur forme versifiée pour lier par la rime l'affirmation morale à un élément particulier du conte, et se plaît à faire varier le moment de l'apparition de la maxime, qui apparaît tantôt au début, au milieu et à la fin de l'histoire. Ce travail de composition de la fable est également visible dans son contenu. Le loup et l'agneau est à ce titre particulièrement célèbre puisque le motif du loup illustre d'autant mieux la morale (« la raison du plus fort est toujours la meilleure ») qu'il la rattache à l'affirmation de Hobbes : « L'Homme est un loup pour l'homme », ainsi qu'à l'apocalypse de Saint Jean, par sa reprise du motif du sacrifice de l'agneau. De cette manière, le rapport du récit à sa morale est semblable à celui d'une figure géométrique à ses centres possibles : sans être visible à priori, ils peuvent être déterminés par plusieurs procédés, qui aboutissent à des conclusions différentes, mais sont tous valables dans leur propre logique. La morale du loup et de l'agneau peut donc être comprise à la manière d'un état de fait que l'auteur jugerait regrettable (de fait, le plus fort fait valoir son droit, et nul ne peut s'y opposer), ou bien comme une affirmation positive : il est bon que le plus fort fasse valoir son droit, même au prix de la mort de l'agneau, simplement car il est la seule puissance capable de définir un impératif catégorique. _ On peut de plus attribuer à la relation récit/morale un principe dynamique, à partir duquel chaque système nourrit l'autre. Ainsi, le Candide de Voltaire ne correspond pas tout à fait à la définition du conte, en ce que le texte est à la recherche de sa propre morale. Le récit des malheurs de Candide et de Pangloss sont systématiquement confrontés à la proposition leibnizienne « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible". La narration et la morale se mettent mutuellement à l'épreuve, la première démontrant à chaque instant l'existence du malheur, la seconde défendant l'idée selon laquelle toute chose arrive nécessairement, et doit donc être acceptée comme la meilleure situation possible. De la dialectique menée par ses deux attitudes également indiscutables naît une troisième proposition, capable d'intégrer les deux mouvements apparemment contradictoires : « Il faut cultiver son jardin ». De cette manière, le récit-fiction et le récitdémonstration résolvent leur antagonisme dans une morale dont le contenu ne n'a plus rien de dogmatique, mais au contraire est purement pratique. »

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