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Lucrèce: Quant aux divers sons du langage...

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Quant aux divers sons du langage, c'est la nature qui poussa les hommes à les émettre, et c'est le besoin qui fit naître les noms des choses : à peu près comme nous voyons l'enfant amené par son incapacité même de s'exprimer avec la langue, à recourir au geste qui lui fait désigner du doigt les objets présents. Chaque être en effet a le sentiment de l'usage qu'il peut faire de ses facultés. Avant même que les cornes aient commencé à poindre sur son front, le veau irrité s'en sert pour menacer son adversaire et le poursuivre tête baissée. Les petits des panthères, les jeunes lionceaux se défendent avec leurs griffes, leurs pattes et leurs crocs, avant même que griffes et dents leur soient poussées. Quant aux oiseaux de toute espèce, nous les voyons se confier aussitôt aux plumes de leurs ailes, et leur demander une aide encore tremblante. Aussi penser qu'alors un homme ait pu donner à chaque chose son nom, et que les autres aient appris de lui les premiers éléments du langage, est vraiment folie. Si celui-là a pu désigner chaque objet par un nom, émettre les divers sons du langage, pourquoi supposer que d'autres n'auraient pu le faire en même temps que lui ? En outre, si les autres n'avaient pas également usé entre eux de la parole, d'où la notion de son utilité lui est-elle venue ? De qui a-t-il reçu le premier le privilège de savoir ce qu'il voulait faire et d'en avoir la claire vision ? De même un seul homme ne pouvait contraindre toute une multitude et, domptant sa résistance, la faire consentir à apprendre les noms de chaque objet ; et d'autre part trouver un moyen d'enseigner, de persuader à des sourds ce qu'il est besoin de faire, n'est pas non plus chose facile : jamais ils ne s'y fussent prêtés ; jamais ils n'auraient souffert plus d'un temps qu'on leur écorchét les oreilles des sons d'une voix inconnue. Enfin qu'y a-t-il là-dedans de si étrange, que le genre humain, en possession de la voix et de la langue, ait désigné suivant ses impressions diverses les objets par des noms divers ? Les troupeaux privés de la parole, et même les espèces sauvages poussent bien des cris différents, suivant que la crainte, la douleur ou la joie les pénètre, comme il est aisé de s'en convaincre par des exemples familiers. LUCRECE

La question de l’origine du langage a toujours posé problème aux philosophes. L’homme est en effet le seul être à posséder un langage à double articulation. Les animaux communiquent bien sûr, mais autrement qu’avec des mots. Le langage humain est très spécifique. Avec peu de mots, une infinité de sens peuvent être exprimés. Mais comment ces mots sont-ils advenus et se sont-ils imposés aux hommes pour désigner des choses et des objets fixes ? On retrouve ces interrogations dans la philosophie antique. L’origine du langage pose aussi la question de la nature des mots : sont-ils totalement arbitraire et n’ont-ils aucun rapport avec les choses qu’ils désignent ou existe-t-il un lien concret et naturel entre le mot et la chose ? Dans ce texte, Lucrèce semble pencher pour la deuxième solution. Il affirme par suite que les mots sont venus naturellement à l’homme. Nous allons voir sur quels arguments il se fonde pour défendre sa thèse.

 

« PRESENTATION DE L'OEUVRE "DE LA NATURE DES CHOSES" DE LUCRECE De la nature des choses est l'unique oeuvre de Lucrèce (vers 98-55 av.

J.-C.), auteur latin du 1er siècle avant J.-C. Écrit dans des temps très troublés, propices à la superstition, ce vaste poème philosophique entend guérir les hommes de leurs peurs et de leurs illusions en suivant la voie ouverte par Épicure : fonder la possibilité de la vie heureuse sur une connaissance rationnelle de la nature.

Mais Lucrèce ne se contente pas d'initier à la doctrine de son maître : il l'enrichit et la complète par ses propres analyses et met à son service la puissance séductrice de son style.

Décrié par la tradition chrétienne pour ses attaques contre la Providence, salué par les penseurs athées, de Diderot à Marx, comme un génie libérateur, Lucrèce a joué un rôle majeur dans la diffusion du matérialisme. Le malheur des hommes tient à l'aliénation de leur esprit : la superstition les condamne à vivre dans la crainte de la mort et du destin.

L'étude rationnelle de la nature, qui exclut tout recours aux dieux, vise à fonder une sagesse matérialiste permettant l'accès au bonheur. Quant aux divers sons du langage, c'est la nature qui poussa les hommes à les émettre, et c'est le besoin qui fit naître les noms des choses : à peu près comme nous voyons l'enfant amené par son incapacité même de s'exprimer avec la langue, à recourir au geste qui lui fait désigner du doigt les objets présents. Chaque être en effet a le sentiment de l'usage qu'il peut faire de ses facultés.

Avant même que les cornes aient commencé à poindre sur son front, le veau irrité s'en sert pour menacer son adversaire et le poursuivre tête baissée.

Les petits des panthères, les jeunes lionceaux se défendent avec leurs griffes, leurs pattes et leurs crocs, avant même que griffes et dents leur soient poussées.

Quant aux oiseaux de toute espèce, nous les voyons se confier aussitôt aux plumes de leurs ailes, et leur demander une aide encore tremblante.

Aussi penser qu'alors un homme ait pu donner à chaque chose son nom, et que les autres aient appris de lui les premiers éléments du langage, est vraiment folie.

Si celui-là a pu désigner chaque objet par un nom, émettre les divers sons du langage, pourquoi supposer que d'autres n'auraient pu le faire en même temps que lui ? En outre, si les autres n'avaient pas également usé entre eux de la parole, d'où la notion de son utilité lui est-elle venue ? De qui a-t-il reçu le premier le privilège de savoir ce qu'il voulait faire et d'en avoir la claire vision ? De même un seul homme ne pouvait contraindre toute une multitude et, domptant sa résistance, la faire consentir à apprendre les noms de chaque objet ; et d'autre part trouver un moyen d'enseigner, de persuader à des sourds ce qu'il est besoin de faire, n'est pas non plus chose facile : jamais ils ne s'y fussent prêtés ; jamais ils n'auraient souffert plus d'un temps qu'on leur écorchât les oreilles des sons d'une voix inconnue.

Enfin qu'y a-t-il là-dedans de si étrange, que le genre humain, en possession de la voix et de la langue, ait désigné suivant ses impressions diverses les objets par des noms divers ? Les troupeaux privés de la parole, et même les espèces sauvages poussent bien des cris différents, suivant que la crainte, la douleur ou la joie les pénètre, comme il est aisé de s'en convaincre par des exemples familiers.

LUCRECE La question de l'origine du langage a toujours posé problème aux philosophes.

L'homme est en effet le seul être à posséder un langage à double articulation.

Les animaux communiquent bien sûr, mais autrement qu'avec des mots. Le langage humain est très spécifique.

Avec peu de mots, une infinité de sens peuvent être exprimés.

Mais comment ces mots sont-ils advenus et se sont-ils imposés aux hommes pour désigner des choses et des objets fixes ? On retrouve ces interrogations dans la philosophie antique.

L'origine du langage pose aussi la question de la nature des mots : sont-ils totalement arbitraire et n'ont-ils aucun rapport avec les choses qu'ils désignent ou existe-t-il un lien concret et naturel entre le mot et la chose ? Dans ce texte, Lucrèce semble pencher pour la deuxième solution.

Il affirme par suite que les mots sont venus naturellement à l'homme.

Nous allons voir sur quels arguments il se fonde pour défendre sa thèse. Tous les êtres ont l'intuition de leur faculté - Lucrèce commence son texte par un argument ambigu ou tout du moins inattendu.

Il évoque en effet l'intuition, le pressentiment que les animaux ont de leur faculté et de leurs organes à venir.

Il ne s'agit pas ici de dire que l'usage précède l'organe et le crée, mais seulement de constater que la conscience en germe précède l'organe développé : c'est pourquoi lorsque le jeune animal a besoin d'une arme, il se tourne vers celle qu'il n'a pas encore mais qu'il sent poindre en lui.

Ainsi le veau attaque-t-il avec ce qu'il sent être ses cornes, le lion avec ce qu'il a de griffes et l'oiseau tente de faire usage de ses ailes avant même que toutes les plumes nécessaires au vol soient présentes. - Il semble que chez l'enfant se manifeste un instinct identique même s'il est plus confus à déterminer.

L'enfant semble ressentir ce besoin, cette faculté de communiquer avec autrui.

Pourtant, l'organe ne s'est pas encore véritablement développé puisque comme le dit Lucrèce, il se trouve dans l' « incapacité même de s'exprimer avec sa langue ».

Celle-ci entraîne donc l'enfant à communiquer gestuellement, en désignant « du doigt les objets présents ».

Il doit sans doute essayer de se servir de la parole pour communiquer, même si le texte ne le dit par explicitement.

Mais on peut faire un parallèle entre le veau qui attaque alors que ses cornes ne sont pas totalement développées et l'enfant qui essaie de parler, de communiquer sans avoir les mots et les facultés nécessaires. - Ce recours au pressentiment de leur faculté chez les animaux permet à Lucrèce d'avancer sa thèse, selon laquelle le langage est chez l'homme totalement naturel et que c'est la nature qui le pousse à essayer d'émettre des sons destinés à la communication.. »

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