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L'illusion n'est-elle qu'une erreur ?

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« Explication des termes: ERREUR : Affirmation fausse. A la différence du mensonge, l'erreur implique la bonne foi; l'erreur, dit Platon, est une ignorance double, c'est-àdire une ignorance qui ne se sait pas ignorante, une ignorance doublée d'une illusion. ILLUSION: 1) Toute erreur provenant de l'apparence trompeuse des choses (illusions perceptives). 2) Croyance ou opinion fausse abusant l'esprit par son caractère séduisant et le plus souvent fondée sur la réalisation d'un désir (Cf. l'analyse de Freud concernant la religion). Contrairement à l'erreur, qui peut être corrigée, l'illusion survit à sa réfutation. § 1. Éléments de réflexion. Ce n'est que dans le latin médiéval que le mot illusion qui, dans le latin classique, signifiait ironie, moquerie, a pris le sens d'apparence trompeuse, qui est celui de notre langue courante. Il semble que ce soit dans le domaine des sens que l'illusion se présente avec un caractère spécifique et que le mot n'est employé rigoureusement dans tout autre domaine que par analogie avec les phénomènes que nous offre la perception. Dans les autres cas, et c'est un emploi très commun, illusion est à peu près synonyme d'erreur et ne mérite ce nom que par l'attachement dont est objet l'erreur, tant qu'elle n'est pas dénoncée. § 2. Les illusions de la perception. C'est dans l'ordre du toucher et dans celui de la vue que l'on observe l'illusion en ce qu'elle a de propre et qui la distingue radicalement de l'erreur. On en trouvera de nombreux exemples dans n'importe quel traité de psychologie. Nous n'en retiendrons que quelquesunes parmi les plus typiques. Dans l'ordre du toucher, citons l'illusion la plus anciennement relevée, dite d'Aristote. Si, avec la main droite, je fais rouler une bille entre l'index et le majeur croisés, j'ai l'impression de la présence de deux billes. Je constate par la vue qu'il n'y a qu'une bille, j'éprouve par le toucher qu'il y en a deux. L'illusion s'explique par ceci que, dans l'expérience commune, répétée d'innombrables fois depuis ma plus tendre enfance, je ne puis sentir simultanément le contact d'un objet sur le côté gauche de l'index et un autre sur le côté droit du majeur que s'il y a effectivement deux objets. Mais cette explication ne fait en rien disparaître l'illusion. De même dans l'illusion dite « de Demoor ». De deux objets de même poids, celui qui a le plus petit volume, ainsi une bille de plomb par rapport à un morceau de bois, me paraît plus lourd, même s'ils sont soupesés par l'intermédiaire d'anneaux identiques. Or l'illusion disparaît si je les soupèse les yeux bandés. Comment s'explique cette illusion? Quand on me propose un objet à porter, je juge de son poids par la vue, j'anticipe. En général, quand les objets sont plus gros, ils pèsent davantage. Or, dans le cas présent, le corps plus gros produit une sorte de déception, le corps plus petit une agression, même si nous percevons par le moyen d'anneaux. On croit sentir et, en réalité, on juge, mais ce jugement est irrésistible et l'explication rationnelle est incapable de l'annuler. L'ordre de la vue est plus complexe. Citons d'abord des exemples analogues à ceux du toucher, comme l'illusion de Müller-Lyer. Si je trace parallèlement et exactement l'un sous l'autre deux segments de droite égaux (de 4 cm par exemple), je les vois bien tels. Mais si j'adjoins aux deux extrémités du segment supérieur deux segments obliques (d'un demi-centimètre) formant avec lui un angle extérieur de 135 degrés et aux deux extrémités du segment inférieur deux segments obliques formant avec lui un angle intérieur de 45 degrés, le premier me paraît alors plus grand que le second. Je sais qu'ils sont égaux, je les perçois comme inégaux. L'illusion s'explique parce que, en suivant des yeux les obliques du segment supérieur, je l'allonge et en suivant celles du segment inférieur, je le raccourcis, ou du moins j'en ai l'impression. Mais l'explication ici encore ne chasse pas l'illusion. De même la lune à l'horizon me paraît plus grande qu'au zénith. Or le diamètre de la lune à l'horizon est sensiblement le même que celui de la lune au zénith (la mesure le montre même légèrement plus petit). On expliquera le phénomène par l'interposition d'objets entre mon oeil et la lune. Et, de fait, si je regarde la lune à travers un tuyau de papier, qui l'isole des autres choses, l'illusion cesse. Il n'en reste pas moins que l'explication ne modifie pas la perception antérieure et que l'illusion demeure. Ce qu'il y a de commun à tous ces cas, c'est que l'illusion persiste, même quand elle est reconnue par l'intelligence. Par opposition, l'erreur ne résiste pas aux preuves. Je croyais voir dans la pénombre un homme allongé, je m'aperçois que c'était un tronc d'arbre. Une fois rectifiée, l'erreur est définitivement remplacée par la vérité, c'était un jugement ou un raisonnement qui interprétait mal les apparences. Les illusions de ce type sont beaucoup plus profondément enfoncées dans notre nature que l'erreur. Certes, rien n'est ajouté à la sensation, à l'impression tactile, au spectacle, mais, invinciblement, on croit sentir. En réalité, on pense ou l'on a pensé. Il semble qu'au cours de notre vie, la pensée, le jugement, se soient glissés dans le sentir et l'aient transformé. En d'autres termes, pour expliquer ce genre d'illusion, il faut recourir au fait de l'habitude et admettre, comme le disait déjà Montaigne, que l'habitude a créé en nous une autre nature, qui a la même spontanéité que la nature originelle. Le poids des expériences antérieures est infiniment plus fort que celui de la réflexion actuelle, mais l'habitude est chargée de jugements implicites et c'est pourquoi l'on doit parler d'illusions de la perception plutôt que des illusions des sens. D'autres illusions de la vue sont plus proches de l'erreur comme celles qui sont relatives au mouvement. Je suis dans un train et impatient qu'il parte. De mon compartiment, je vois le compartiment du train voisin, également en instance de départ. Soudain, j'ai l'impression que mon train s'ébranle, mais, au bout d'un moment, je vois le quai, que le train voisin me dissimulait, ce n'est pas mon train qui est parti. Ou bien, du haut d'un pont, je regarde un cours d'eau rapide et il me semble que c'est le pont et moi qui sommes en mouvement. Ou encore, du bateau qui m'emporte, je crois voir la rive se mouvoir. Dans tous ces cas, les données visuelles seraient les mêmes, que je sois ou non en mouvement, et l'illusion ne disparaît que quand un point de référence fixe me permet de juger de ce qui est réellement en mouvement. L'illusion n'est possible que dans un système global de données visuelles cohérentes, elle se maintient sur le plan de la perception immédiate et du jugement spontané, mais ne résiste pas à l'exercice de l'intelligence réfléchie, qui sort du système. Toutefois, elle peut renaître par une sorte de jeu et à nouveau nous y sommes pris, et c'est pourquoi elle n'est pas à proprement parler une erreur, que le jugement redresse sans retour. »

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