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LES GRANDS COURANTS : LE MOYEN ÂGE, L’EPOQUE MODERNE ET L’EPOQUE CONTEMPORAINE

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I- LE MOYEN ÂGE : DE LA SCOLASTIQUE A LA RENAISSANCE D’abord Il est un fait certain que dans un premier temps le monde païen ne s’est pas aperçu de la différence qui existait entre la religion juive et ce qui pour eux apparaissait comme une secte de plus du judaïsme. C’est seulement au IIème siècle que le monde païen commence à prendre conscience de l’identité de la nouvelle religion. En outre, bien que pensant et parlant grec, les chrétiens de langue grecque avaient, sur le monde, sur Dieu, sur l’histoire, des idées qui n’étaient pas du tout celles des « païens ». Toute l’importance du christianisme comme phénomène culturel est là : il représente une inflexion considérable de la pensée antique dans son ensemble (grecque, latine), inflexion fondée d’abord sur l’héritage juif et biblique, puis sur une logique de questionnement qui sera propre aux chrétiens et qui va déterminer de l’intérieur une évolution doctrinale à fait particulière. Mais la montée en puissance des convertis issus du monde grec dans la première communauté va constituer le premier motif de séparation entre le christianisme et la pensée gréco-romaine. Ces chrétiens convertis vont opposer aux « païens » une exégèse « correcte » de leur textes fondateurs, tant philosophiques que poétiques. Du reste, il n’est plus nécessaire de signaler l’aversion que le christianisme rencontra de la part de l’autorité politique ; c’est un antagonisme bien connu qui se traduisit dans de nombreux cas par des persécutions sanglantes. Mais celles-ci n’ont pas été continuelles, ni leur extension ne fut toujours générale, ni ne obéirent toujours aux mêmes motifs, le plus souvent à caractère religieux. Les périodes de persécution alternaient avec des moments de tolérance, et l’aversion de quelques-uns des empereurs envers le christianisme était contemporaine du respect et de l’admiration que la nouvelle religion suscitait non seulement parmi les couches sociales les moins favorisées mais aussi parmi des aristocrates et des personnages cultivés et influents. La relation entre les chrétiens des cinq premiers siècles et le monde païen, voire la culture gréco-romaine, fut un phénomène complexe. Loin de pouvoir être décrite en termes d’exclusion mutuelle, cette relation met en jeu trois éléments : une condamnation de principe de l'hellénisme ; une impossibilité d'y échapper ; un recours, volontaire ou masqué, aux ressources qu'il contient pour défendre et illustrer la foi chrétienne. 2 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. Et cela n'est pas vrai de la seule époque patristique1 . Au demeurant, le christianisme s’est progressivement imprégnée de la société gréco-romaine, jusqu’à devenir, d’abord en Orient, puis en Occident, la religion prépondérante. Les chrétiens pouvaient ainsi défier la condamnation légale, surtout dès la fin du premier siècle avec Domitien, jusqu’à l’abrogation des lois antichrétiennes par Gallien en 262, dans l’espoir de bénéficier de la tolérance de fait ou en se disposant à souffrir le martyre au cas où une accusation serait présentée contre eux. À partir de l’Édit de Milan, promulgué en 313, la situation change totalement. L’Église est reconnue officiellement par Constantin comme catholique (universelle), par contraposition aux différentes églises schismatiques du moment. Dès ce moment la vie de l’Église et son unité ne seront plus une question exclusivement théologique et pastorale : elles seront considérées par l’autorité impériale comme une question aussi politique, dont l’unité de l’Empire dépendait dans une certaine mesure. Autrement dit, ce long processus de christianisation de l’Empire romain ne pouvait ne pas avoir une incidence dans le domaine culturel. Celle qui était la culture gréco-romaine acquiert de plus en plus les caractéristiques propres de la foi chrétienne. Simultanément, le christianisme ne pouvait pas éluder sa rencontre avec la culture hellénique et avec sa composante philosophique. Comme tout processus historique qui se développe tout au long de plusieurs siècles, la rencontre de la foi chrétienne avec la culture hellénique, accompagnée de son assimilation critique, a été progressive, marquée par des étapes différentes et d’ailleurs réciproque. C'est-à-dire, non seulement les premiers penseurs chrétiens ont adopté, pour mieux comprendre leur propre foi, des catégories philosophiques grecques, mais la culture de l’époque et, par conséquent, les philosophes païens, ont expérimenté l’influence de la vérité révélée. C’est fort de cette réalité que le 12 septembre 2006, le pape Benoît XVI, dans son discours dit de Ratisbonne (Regensburg en allemand), présenta le christianisme comme le produit d’un « intime rapprochement mutuel qui s’est réalisé entre la foi biblique et le questionnement philosophique grec ». Ce rapprochement, pour Benoît XVI, définissait « le fondement de ce que, à juste titre, on appelle l’Europe. Cette christianisation de la culture, qui a été lente et différente selon les lieux et souvent en fonction des grandes figures chrétiennes, est évidente. Il suffirait pour le montrer de mentionner comment la population des grandes villes orientales vivait et prenait part aux débats théologiques, ou l’incidence que les controverses et hérésies qui ont perturbé la vie de l’Église primitive ont eue sur la vie de l’Empire. Grégoire de Nysse nous transmet un récit 1 Le terme « patristique » est à la fois un adjectif et un nom. En tant qu’adjectif, il désigne ce qui est relatif aux « pères de l’église ». En tant que nom « la patristique », il renvoie à l’étude des auteurs patristiques. 3 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. savoureux de l’ambiance qui régnait à Constantinople au IVème siècle, en pleine crise sur l’arianisme2 : « Si tu demandes des informations sur l’argent, l’un te fait un discours sur le généré et le non-généré ; si tu demandes le prix du pain, on te répond que le Père est plus grand et que le Fils lui est soumis. Tu demandes si le bain est prêt et l’on commence à développer que le Fils a été engendré du néant ». Dans un but purement illustratif on peut rappeler la notoriété et l’influence dont ont joui dans ces premiers siècles les figures les plus significatives de la vie de l’Église, qui ont été des références non seulement pour les chrétiens mais aussi dans de nombreux cas pour les autorités impériales ; il suffira de mentionner à titre d’exemple quelques écrivains des siècles II à IV : Saint Justin, Saint Irénée, Saint Hippolyte, Tertullien, Origène, Saint Athanase, Saint Ambroise, Saint Jérôme, Saint Augustin. On pourrait dire que cette pensée élaborée par les Pères a été une philosophie chrétienne, la première, à laquelle d’autres se sont succédées, construites sur les résultats que les Pères ont atteints petit à petit ou sur une autre tradition philosophique, l’aristotélisme, grecque elle aussi mais non platonicienne. Cela ajouté à des raisons chronologiques permet d’inclure la pensée des Pères dans l’histoire de la philosophie ancienne. Leur façon de penser et les sujets dont ils se sont occupés, affins au néoplatonisme, justifient que leur pensée puisse être considérée comme faisant partie de la philosophie ancienne, prolongement de la pensée grecque et prélude de la philosophie médiévale. 1- de la critique de la philosophie à son intégration dans la foi chrétienne Il convient de distinguer sous ce titre, l’Occident de l’Orient (école d’Antioche et d’Alexandrie). Si les pères de l’Église d’orient ont dû se préoccuper des questions métaphysiques telles que la question trinitaire et au rapport des hypostases entre elles, ou à la question christologique, c’est-à-dire au rapport du Verbe comme hypostase divine avec JésusChrist comme homme ; les pères de l’Église d’Occident ont quant à eux dû faire face à la crise sur l’autorité et sur l’écriture. Ainsi en Orient, ce sont d’une part les hérétiques Sabellius et les modalistes qui craignent de tomber dans le polythéisme en faisant du Verbe le fils de Dieu. Arius qui, dans le même esprit mais à l’inverse, n’admet le Fils de Dieu, comme personne, qu’à condition de faire de lui une créature de Dieu, la première de toute, mais qui ne soit pas éternelle ou coéternelle au père ; car Dieu est son principe. Cette toute l’école 2 Doctrine fondé au début des années 320 par un prêtre d’Alexandrie, Arius, qui soutenait que le Fils était une créature du père. Sa théologie suscita la première crise théologique d’importance au sein de l’Eglise. En 325, le concile de Nicée prit position contre l’arianisme en définissant le Fils « consubstantiel » au Père. Après le concile de Constantinople (381), qui confirma et compléta la définition de Nicée, les chrétiens prirent l’habitude de reconnaître dans la Trinité « une nature, trois hypostases ». 4 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. d’Antioche qui refuse de voir en Jésus-Christ autre chose qu’un homme, comblé de grâce de la divinité, et écarte les combinaisons métaphysiques de l’homme-dieu : idée qui, après Nestorius, se répand dans la chrétienté et passe jusqu’en Extrême-Orient. On voit, à travers toutes ces opinions, la marque d’une même inspiration rationaliste, cherchant à classer, à éviter les confusions, à distinguer. En face de ces opinions se constitue, d’autre part, le dogme orthodoxe ; il cherche à concilier le théocentrisme, qui fait sombrer toute la différence entre l’unité divine, avec les distinctions indispensables à l’existence même du christianisme : c’est la formule qu’Athanase et le concile de Nicée (école d’Alexandrie) opposent à Arius : l’unité de substance en Dieu avec la diversité des personnes ; ce sont les formules avec lesquelles Cyrille d’Alexandrie et le concile d’Éphèse (433) condamnent Nestorius : la dualité des natures, humaine et divine, dans le Christ, n’empêche pas que Marie soit la θεοτοκος, la mère de Dieu. En occident, les conflits ne manquent pas à la même époque ; mais ils sont d’un autre ordre ; ils visent tous, directement ou indirectement, la nécessité de l’institution de l’Église et de sa hiérarchie : tel est le donatisme qui, né et presque cantonné en Afrique, datait d’un siècle, lorsque eut lieu en 411 le débat présidé par saint Augustin ; tel le pélagianisme que combattit toute sa vie saint Augustin. L’Église, en tant qu’institution nécessaire à la dispensation des grâces divines, était incompatible avec l’une et l’autre de ces hérésies. Les donatistes prétendaient que la valeur d’un sacrement avait pour condition la valeur morale du prêtre qui le conférait : c’est nier l’Église comme société sur des règles pratiques, strictes et objectives ; c’était la livrer à tous les hasards d’une appréciation subjectives de la moralité des prêtres ; celui qui confère les sacrément n’a pas être saint en son cœur, pas plus que le juriste romain qui dit le droit n’a à être juste : le formalise est condition de stabilité. Quant au pélagianisme, le point de départ du conflit fut un essai de réforme monastique du moine Pélage, qui, pour lutter contre des chrétiens qui s’excusaient, sur la faiblesse de la chair, de ne pas exécuter la loi divine, prêchait que l’homme a la force de faire le bien s’il le veut et montrait les pouvoirs de la nature humaine, il voulait « que l’âme ne fût pas d’autant plus relâchée et lente à la vertu, qu’elle se croit moins de pouvoir et qu’elle estime ne pas avoir ce qu’elle être en elle ». C’est l’inspiration du stoïcisme, avec sa confiance en la vertu ; mais c’est la négation du péché originel avec sa transmission héréditaire, puisque Dieu ne peut nous imputer le péché d’autrui ; c’est présenter l’œuvre du Christ comme celle d’un maître ou d’un docteur qui nous sert de modèle, à la manière des saints du cynisme, non pas comme celle d’une victime dont les mérites justifient l’homme ; c’est enfin dénier toute importance aux moyens de grâce, aux sacrements, que l’Église tient à la disposition des fidèles. A ces 5 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. théories saint Augustin oppose à la fois l’expérience personnelle de sa conversion et la réalité efficace de l’Église ; si Pélage dit vrai, l’homme n’a ni à demander par ses prières d’échapper à la tentation, ni à prier quand il tombe ; les pélagiens travaillent à trouver notre bien en ce qui, en nous, n’est pas de Dieu ; s’ils admettent que la bonne volonté vient de Dieu, c’est au même titre que l’existence ; et alors Dieu, en ce cas, serait aussi l’auteur de la mauvaise volonté, ou bien, si l’on admet qu’il ne produit que la volonté, et si c’est l’homme lui-même qui la rend bonne, il s’ensuit que ce qui vient de nous, le bien, est supérieur à ce qui vient de Dieu. On sait avec quelle rigueur saint Augustin suit les conséquences de son attitude : tout bien ne peut venir à l’âme, corrompue par le péché originel, que d’une grâce spéciale ; le salut, qui dépend des mérites ainsi acquis, n’appartient qu’à ceux qui sont prédestinés par Dieu de toute éternité ; les enfants morts sans baptême sont justement damnés ; les gentils, n’ayant pas été touchés par la grâce du Christ, n’ont jamais atteint la vertu. Ce double conflit, avec la solution que lui donne saint Augustin, fait comprendre le milieu dans lequel va se dérouler la pensée occidentale au Moyen Âge : une Église désormais assurée de détenir tous les moyens de salut pour les hommes. L’œuvre du pape Grégoire le Grand sera la consolidation définitive du pouvoir spirituel de l’Église. Nous ne prétendons pas, dans les lignes qui suivent, faire une histoire même résumée de la dogmatique chrétienne aux premiers siècles ; des noms importants manqueront dans ce chapitre, parce qu’il étudie le christianisme, non pas en lui-même, mais en rapport avec la philosophie grecque lorsque l’Antiquité passait la main au Moyen Âge. a- Le regard des pères de l’Église sur la pensée philosophique Le christianisme ne s’oppose pas à la philosophie grecque comme une doctrine à une autre doctrine. La forme naturelle et spontanée du christianisme n’est pas l’enseignement didactiques et par écrit. Rien que des écrits de circonstances, épîtres, récits de l’histoire de Jésus, actes des apôtres, pour affermir et propager la foi dans le royaume des cieux ; nul exposé doctrinal cohérent et raisonné. Ainsi au moment où le philosophe prêchait à Rome le rationalisme, Jésus enseignait en Galilée à des gens sans instruction, ignorant tout des sciences grecques et de leur conception du monde. Plus aptes à saisir les paraboles et les images que les raisonnements d’une dialectique serrée ; dans cet enseignement, le monde, la nature et la société n’interviennent pas comme des réalités pénétrées de raison et se pliant docilement à la compréhension du philosophe, mais comme d’inépuisables réservoirs 6 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. d’images pleines de signification spirituelle, le lys des champs, le fils prodigue, la ménagère à la recherche de sa drachme perdue, et tant d’autres dont la fraîcheur et le caractère populaire font contraste avec les fleurs attendues et les précieuses élégances des diatribes. Or, vu que l’enseignement du Christ s’oppose avec évidence à l’hellénisme par l’absence totale de vues théologiques et raisonnées sur l’univers et sur Dieu, quelle peut être au juste la valeur de la philosophie dans une civilisation devenue chrétienne avec Constantin ? - Saint paul et l’hellénisme Lorsque les Pères de l'Eglise voulurent se doter d'une vision doctrinale pour construire leur théologie, ils s'adressèrent tout naturellement aux concepts élaborés par la tradition grecque, par la tradition platonicienne en particulier. Mais ces emprunts - qui sont considérables- s'accompagnent souvent, et parfois chez les mêmes auteurs, d'une grande défiance à l'égard de la philosophie dite païenne. Ainsi à l’enseignement moral de la fin de l’Antiquité se dresse la prédication et les épîtres de saint Paul. La meilleure illustration de ce procédé est offerte par le célèbre discours d'Athènes (Actes XVII, 16-34). On y voit Paul, après s'être entretenu avec des philosophes stoïciens et épicuriens, présenter la Bonne Nouvelle, non pas comme une rupture, mais comme un complément et un achèvement de la philosophie religieuse grecque. Un philosophe grec aurait pu quasiment signer ce discours; à l'exception d'une seule mention du Christ, d'ailleurs voilée. Cette méthode, qui insiste sur les convergences du christianisme et de la philosophie plutôt que sur leurs divergences, sera celle de tous les Pères apologistes, qui répèteront que le christianisme est lui aussi une sagesse, une paideia. Mais le discours d'Athènes de Paul ne touche pas les auditeurs, qui se dispersent dès qu'il est question de la crucifixion et de la résurrection du Christ. Cet échec détermine certainement saint Paul à changer radicalement d'attitude. Le texte le plus caractéristique de cette seconde manière est dans la Première Epître aux Corinthiens. Paul oppose alors la "sagesse de discours" de la philosophie antique au christianisme qui est désormais un fait vécu: le Fils de Dieu crucifié et ressuscité. Ce fait est une folie pour les Grecs, dans la mesure où il est fou d'anéantir un Dieu dans la nature d'un homme condamné et crucifié. C'est un tournant très important, car après Saint Paul, le christianisme se présente d’emblée comme un choix de vie, le choix de la vie selon le Christ, investissant ainsi le domaine jusque-là réservé à la philosophie. Celle-ci perd alors son statut ancien d’apprentissage de la vie. Le christianisme investit le domaine privilégié de la philosophie antique : le côté pratique, concret du mode de vie. En effet, s’ils répondent à un même besoin, passionnément senti, de 7 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. conversion intérieure, il ne s’agit pas pour saint Paul, ni d’influer par la parole à la manière des sophistes, ni de faire connaître un dogme ; la théologie paulinienne est aussi peu précise que le dogme stoïcien chez Épictète ; ce qui importe à saint Paul, ce n’est pas de découvrir la nature de Dieu, mais de sauver l’homme, et c’est pourquoi le Christ qui exprime tous les rapports de Dieu avec l’homme est au centre de sa pensée. De la même manière, peu importe à Épictète la question de la substance de Dieu ; ce qui est au premier plan, c’est la filiation divine de l’homme, exprimée avec une nuance de tendresse inconnue de l’ancien stoïcisme, d’où résulte la fraternité de tous les hommes ; Marc Aurèle, comme Épictète, les désigne par le prochain. Cette filiation, il la symbolise dans le personnage d’Hercule fils de Zeus, le sauveur qui abandonne les siens et parcourt tous les pays pour répandre la justice et la vertu. Reste, bien entendu, le trait fondamental du christianisme absent chez Épictète, qui, n’a pas connu la misère de l’homme et qui fait de l’homme son propre sauveur (Pascal, 2008) ; chez Paul, le pécheur qui connaît le bien ne peut le faire à cause de la puissance du péché, contrebalancée seulement par la grâce du Christ. Il ne s’agit plus comme dans le stoïcisme, comme dans la philosophie même, de ces puissances mi- abstraites, qui assistent l’homme, verbe divin ou démon intérieur, mais d’un personnage historique dont la mort à sauver l’humanité par une action d’une efficacité tout à fait mystérieuse et tout à fait différente de celle du sage païen, qui simplement enseigne ou se donne comme modèle. - Les apologistes Les apologistes avaient pour dessein, sauf Tatien, de faire accepter la nouvelle religion qu’est le christianisme en y signalant ce qu’elle a de commun avec la pensée grecque afin d’accentuer son caractère universel et humain, mieux la rendre agréable aux païens. D’où l’attitude à la fois sympathique et réservée d’un Justin envers la philosophie, en particulier envers Platon qu’il déclare supérieur aux stoïciens dans la connaissance de Dieu, tandis que les stoïciens lui sont supérieurs en morale. Cependant, aux yeux d’un Théophile d’Antioche, la philosophie ne présente que mensonges et erreurs. Il accuse notamment les philosophes de s’être trompés sur la nature du divin : non seulement ils prônent le polythéisme, mais encore leurs spéculations ne les conduisent qu’au matérialisme, incarné à ses yeux par les atomistes et par Platon (sans doute à cause du Timée), ou à l’athéisme, dont Pythagore, Clitomaque, les sophistes (Critias, Protagoras) et Évhémère seraient les représentants. Si la philosophie est à ce point dans l’erreur, c’est qu’elle ne vient pas de Dieu. Deux thèses ont cours dans l’antiquité chrétienne : ou bien la philosophie est une invention humaine, rien qu’humaine ; ou 8 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. bien elle est d’inspiration démoniaque. La première thèse est illustrée dès l’Apologie de Justin, auteur de la première apologie conservée in extenso : « tout ce que, depuis toujours, les philosophes ou les législateurs ont affirmé et découvert de beau, ils l’ont atteint péniblement, par leur découverte et leur spéculation sur une partie du logos. Mais puisqu’ils n’ont pas connu tous les aspects du logos, qui est le Christ, ils ont aussi tenu des propos qui sont souvent contradictoires ». La prétention de Justin est d’arriver d’emblée, grâce au Christ, au Verbe de Dieu et à l’intelligible que les philosophes n’ont fait que pressentir obscurément. Mais pour que ces pressentiments soient possibles, il est conduit à admettre que Dieu qui s’est révélé à Moïse et dans l’Évangile, s’est aussi révélé partiellement aux philosophes et surtout à Socrate et à Platon. A côté une autre thèse est évoquée pour accentuer la critique de la philosophie laquelle est évoquée pour la première fois au début de la Satire des philosophes d’Hermias : « cette sagesse (celle dont parle Paul) me paraît avoir commencé dans l’apostasie des anges. C’est pour cette raison que les philosophes, dans leurs discussions entre eux, émettent des doctrines qui ne sont pas même concordantes ou cohérentes ». Aux yeux d’Hermias, il est clair que l’origine démoniaque de la philosophie est la meilleure preuve de sa fausseté. Les Pères condamnent la religion et la mythologie antiques, tout comme ils condamnent les religions barbares, à l'exception du judaïsme. Aristide souligne l'anthropomorphisme de la religion grecque (Apologie 8-13). Pour Justin et Athénagore, les dieux du polythéisme sont soit des anges déchus devenus de mauvais démons inventeurs de la mythologie, soit des hommes qu'on a divinisés. Clément d’Alexandrie quant à lui utilise la thèse de l’origine démoniaque de la philosophie pour défendre au contraire sa vérité. Un autre argument souvent utilisé pour dénoncer la valeur de la philosophie consiste à souligner son caractère récent et à l’opposer à l’antiquité de la révélation mosaïque.. Cet argument fut tellement pris au sérieux dans l’antiquité qu’on voit païens et chrétiens s’engager dans une joute chronologique pour établir lesquels, des uns ou des autres, peuvent se parer de l’origine la plus ancienne. Partant, Justin peut donc affirmer, à la suite des Juifs de l’entourage de Plotin, que Platon et les stoïciens ont été les élèves de Moïse. En sus de cet argument, est mise en cause la beauté de la littérature grecque qui habille plus la forme que le fond de son discours. La philosophie de Platon apparaît, parfois aux yeux des intellectuels chrétiens de l’antiquité, trop belle pour être vraie. Théodoret de Cyr, au Ve s., accusera les Grecs de « faire passer le style avant la vérité », il dénoncera la suffisance de ceux qui préfèrent le style du disciple de Socrate à la simplicité des écriture. Comme si une belle forme ne pouvait permettre d’exprimer une idée vraie. 9 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. Mieux, la philosophie n’est pas seulement jugée fausse : elle est à l’occasion considérée comme inutile. Théophile d’Antioche de demande quel profit les philosophes ont pu tirer de leurs spéculations. Certes ce n’est pas toute la philosophie qui est jugée inutile comme on le verra, mais seulement la physique qui elle est opposée à la réflexion morale. La spéculation sur la nature est dénoncée parce qu’elle ne permet pas de régler sa vie. La philosophie apparaît ainsi comme ennemie de la morale. Le gnosticisme et le manichéisme comme origines des hérésies Mensongère, inutile, immorale, la philosophie est parfois considérée comme l’origine de l’hérésie3 . Cet autre thème important de la première littérature chrétienne trouve sa source dans le contre les hérésies d’Irénée de Lyon. Il accuse les gnostiques4 , qui supposent qu’il existe à côté du démiurge un autre Dieu plus grand que lui (c’est-à-dire un Dieu qui n’est pas concerné par la création), de s’être inspirés d’Epicure, pour la simple raison qu’Epicure, dans la Lettre à Ménécée, a affirmé que les dieux ne se soucient pas des hommes. Dans le même esprit, Tertullien accuse Platon d’avoir été « le fournisseur d’épices de tous les hérétiques ». Cette idée prend une importance particulière dans la réfutation de toutes les hérésies. En effet, Hippolyte reprend l’intuition d’Irénée et en fait le fil conducteur de son ouvrage. Dans les livres V et IX, il s’efforce d’y montrer que toutes les hérésies trouvent leur origine dans l’hellénisme, et notamment dans la philosophie. L’hérésiologie accuse les gnostiques Valentin, Héracléon et Ptolémée de s’être inspirés de Platon et de Pythagore ; et il dénonce Marcion, qui a supposé l’existence de deux dieux, pour avoir plagié Empédocle et sa théorie des deux principes, « discorde » et « amitié ». Dans la seconde moitié du IVe s., Epiphane de Salamine, poussera cette logique de rapprochement entre philosophie et hérésie plus loin encore en intégrant ce qu’il appelle l’« hellénisme », c’est-à-dire la philosophie grecque, dans la liste des hérésies. Il utilise le mot hérésie dans un sens très large, le terme désigne chez lui toutes les formes de déviation doctrinale. 3 L’hérésiologie est le discours sur l’hérésie. Le mot hérésie désigne dans l’Antiquité Chrétienne une déviance doctrinale par rapport à la vérité de l’Évangile. Il s’oppose à la notion d’orthodoxie (littéralement opinion droite). Ces deux notions sont propres à la tradition chrétienne. 4 Les gnostiques sont des chrétiens qui accordent à la notion de « gnose » (du grec gnôsis, connaissance) un rôle capital dans l’accès au salut. En 1945, soit deux ans avant la découverte des manuscrits de la mer Morte à Qumrân, on découvrit dans une jarre, sur le site de Nag Hammadi, en Haute-Egypte, douze codices, ainsi que des feuilles d’un treizième, appartenant à une bibliothèque gnostique. La gnose enseigne que la condition corporelle est une condition anormale dont il faut se débarrasser. Le gnosticisme peut être interprété comme une forme de christianisme fortement inspiré par la philosophie et l’hellénisme en général. Le gnosticisme illustre un épisode important du rapprochement entre christianisme et philosophie. 10 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. Aussi, le thème de la contradiction (diaphônia) est l’un des éléments les plus importants de la critique chrétienne contre la philosophie. Ce qui accuse le plus la philosophie aux yeux des chrétiens de l’Antiquité, en effet, c’est la quantité d’opinions émises par les philosophes sur les sujets les plus divers. Saint Justin Martyr, le premier chrétien qui se soit présenté comme philosophe, accuse par exemple les philosophes de ne pas vivre en accord avec leurs principes. De même Théophile d’Antioche se moque des opinions soutenues par les philosophes. En effet écrit-il : « quelques stoïciens nient absolument qu’il y ait un dieu ; ou, s’il en a un, Dieu – disent-ils – ne se soucie de personne que de lui-même. Cela, c’est de la folie d’Epicure et de Chrysippe, qui l’a déclaré complètement ». De plus il accuse aussi Platon d’avoir été en contradiction avec lui-même en supposant qu’à la fois Dieu et la matière puissent être sans commencement. Toutefois, il faut rappeler que ce thème de la contradiction des opinions était, dans l’Antiquité, utilisé dans la tradition philosophique par le courant sceptique. Origène, dans son Contre Celse, envisage la pluralité des écoles non comme le témoignage de l’esprit de querelle, mais comme celui d’un effort pour atteindre la vérité. Il n’en demeure pas moins vrai que pour Eusèbe de Césarée, la contradiction des philosophes démontre aussi que la philosophie n’est pas inspirée par les dieux. Partant il est aisé d’affirmer que dans l’esprit des auteurs chrétiens de l’Antiquité, il y a donc un lien entre la contradiction supposée de la philosophie et son origine non divine. Si elle était un don de Dieu, la philosophie ne serait pas contradictoire. Si elle l’est, c’est que les philosophes n’ont pas profité d’un don divin. Bien plus, au-delà de cette critique contre la philosophie, les chrétiens insistent en dernier ressort sur la supériorité de l’écriture et de la foi. Théophile d’Antioche explique ainsi qu’en toute action, l’acte de foi serait premier. En effet, citant le Ménon (100a), il soutient qu’« il faut plutôt se faire l’élève de la loi divine. D’ailleurs, Platon lui-même a reconnu qu’il n’y a pas d’autre moyen d’acquérir une connaissance exacte que d’être instruit par Dieu au moyen de la loi ». Théodoret de Cyr ira jusqu’à dire que, compte tenu de la divergence des opinions philosophiques, l’adoption de telle ou telle de ces opinions ne peut, elle aussi, relever d’un acte de foi. Clément d’Alexandrie, entre la fin du IIe s., et le début du IIIe s., considère que le chrétien doit lui aussi posséder la foi comme condition préalable et nécessaire à l’intelligence des mystères divins. S’il se consacre à la philosophie sans la foi (et donc sans une éducation chrétienne élémentaire), il risque de s’y perdre. Ainsi écrit-il dans ses Stromates: « quiconque se fonde sur la foi pour aller au festin, celui-là est solide ; il peut recevoir la parole divine, car il possède, en la foi, une faculté de jugement raisonnable. Il s’ensuit pour la persuasion, en 11 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. abondance ». C’est ce que dit le mot du prophète : « si vous ne croyez pas, vous ne pourrez même pas comprendre » (Is 7,9)5 . En somme, les Pères de l'Eglise ont mis en doute, voire nieront, l'éthique réalisée par les philosophes antiques. S’ils étaient disposés à reconnaître par exemple que quelques-uns des philosophes grecs avaient réussi à connaître et à communiquer aux païens un certain nombre de vérités partielles, conformes à celles que contient la Révélation divine, et qu'ils avaient été capables de découvrir des règles morales identiques ou au moins très proches de celles de l'Evangile ; Ce dont les Pères de l'Eglise doutaient, c'était de savoir si les philosophes avaient pu mettre en pratique ces préceptes, et s'ils avaient été capables de profiter des vérités théoriques qu'ils avaient découvertes. b- De l’hellénisation du christianisme à la christianisation de la pensée philosophie Pour mieux comprendre la nature de la rencontre de la foi chrétienne avec la philosophie hellénique il peut être utile de penser à la transformation individuelle que supposait pour les païens formés dans la paideia traditionnelle, de racine nn hellénique leur conversion au christianisme. Cette conversion n’impliquait pas un changement de culture mais un changement de vie qui n’exigeait pas nécessairement de renoncer complètement au monde culturel précédent ; d’ailleurs, aussi grandes que puissent être les tensions entre l’éducation grecque et la foi chrétienne, les néophytes ne pouvaient pas se passer de leur formation culturelle. Ce qui s’est passé sur le plan individuel, s’est produit aussi au niveau collectif. L’hellénisation du christianisme ne peut donc pas être comprise comme un processus de déformation du contenu de la foi, mais comme le résultat naturel et inévitable d’un processus d’adaptation qui, comme l’histoire le montre, s’est développé au milieu de fortes tensions, en poursuivant constamment un équilibre - pas toujours réussi – pour maintenir intégralement le message révélé tout en le rendant compréhensible au monde culturel environnant. Logiquement, l’hellénisation ne concerna pas que des questions philosophiques mais aussi de nombreuses manifestations de la vie chrétienne. L’art peut fournir un exemple de l’assimilation et de l’adaptation des formes païennes aux exigences de la vie chrétienne. Avec le temps, l’originalité du message chrétien finit par influencer les formes culturelles païennes 5 Ce texte du prophète Isaïe, dans la traduction grecque (qui donne « vous ne comprendrez pas », là où l’hébreu a « vous ne subsisterez pas »), connut une grande prospérité dans la littérature chrétienne. Dans la polémique avec le judaïsme, il est souvent lu comme l’annonce de l’incrédulité et de l’endurcissement de juifs. Dans la réflexion sur les rapports entre foi et raison, il est plutôt cité comme un témoignage prophétique sur le primat de la foi. 12 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. à tel point que celles-ci ont été transformées en de nouvelles formes douées d’une identité propre. Dans ce sens on peut évoquer la transformation subie dans les milieux chrétiens par l’activité exégétique, qui avait été développée précédemment par les Grecs et les Latins, à cause précisément du caractère particulier de la Sainte Écriture face aux textes littéraires et philosophiques païens. On pourrait en dire autant de l’art oratoire, de l’apologétique et de l’architecture chrétiennes, coulées toujours sur les moules des arts païens précédents. De toutes les façons, l’influence de la philosophie grecque n’a pas été un phénomène purement passif, mais toujours filtré en fonction des exigences et des problèmes propres de la vie de l’Église. - Du rejet de la philosophie à son intégration dans la pratique de la foi Au deuxième siècle, l’Église a dû faire face au gnosticisme qui était considéré, dans la perspective chrétienne, comme une déformation de la foi due à l’influence de la philosophie grecque ; cela produisit une réaction négative des chrétiens face à celle-ci. Telle fut la position adoptée par des Apologistes des siècles IIème et IIIème, d’abord en Orient, puis en Occident. Pour eux le premier souci était de défendre la foi des accusations provenant du camp païen et à un deuxième moment, face à des divisions internes qui sont apparues au sein de l’Église, causées à l’époque surtout par la gnose, mais attribuées à la philosophie : Quelle ressemblance y a-t-il entre un philosophe et un chrétien, entre un disciple de la Grèce et un disciple du ciel, entre celui qui travaille pour la gloire et celui qui travaille pour la vie, entre celui qui prononce de belles paroles et celui qui accomplit de belles actions, entre celui qui édifie et celui qui détruit, entre un ami et un ennemi de l'erreur, entre un corrupteur de la vérité et celui qui la maintient dans sa pureté et y conforme sa vie, enfin entre celui qui en est le voleur et celui qui en est le gardien? (Tertullien, Apologie, 46). Mais malgré ce rejet explicite de la philosophie et de la culture grecque, les apologistes eux-mêmes montrent qu’ils ne peuvent pas se passer du bagage intellectuel grec, dont ils empruntent des images et des arguments, tout en rejetant la culture et la philosophie qui les ont produits. Par ailleurs, dit le pape JeanPaul II, L'explication de leur désintérêt initial doit être recherchée ailleurs. En fait, la rencontre avec l'Évangile offrait une réponse si satisfaisante à la question du sens de la vie, demeurée jusqu'alors sans réponse, que la fréquentation des philosophes leur apparaissait comme une chose lointaine et, dans une certaine mesure, dépassée (Jean-Paul II, Lettre encyclique Fides et Ratio, n. 38). 13 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. Face aux auteurs opposés au dialogue avec la culture grecque, d’autres surgissent à la même époque, vers la moitié du IIème siècle et au commencement du IIIème, disposés à se mesurer avec elle, parce qu’ils savent apprécier à leur juste valeur ses contenus qui sont conformes à la foi chrétienne. L’exemple le plus beau est fourni par le Dialogue avec Tryphon, de saint Justin, philosophe platonicien converti au christianisme, mort entre 160 et 165. Pour saint Justin premier chrétien philosophe ; la philosophie grecque est une connaissance partielle de la vérité, dérivée de la connaissance de l’Écriture – furta Græcorum – et rendue possible par le Christ, Logos, raison séminale dont tout homme participe dans une certaine mesure et qui permet d’atteindre la vérité, ne serait-ce que partiellement. Notre doctrine surpasse toute doctrine humaine, parce que nous avons tout le Verbe dans le Christ qui a paru pour nous, corps, verbe et âme. Tous les principes justes que les philosophes et les législateurs ont découverts et exprimés, ils les doivent à ce qu'ils ont trouvé et contemplé partiellement du Verbe. C'est pour n'avoir pas connu tout le Verbe, qui est le Christ, qu'ils se sont souvent contredits eux-mêmes (Saint Justin, Apologie II, 10, 1-3). Chacun d'eux en effet a vu du Verbe divin disséminé dans le monde ce qui était en rapport avec sa nature, et a pu exprimer ainsi une vérité partielle ; mais en se contredisant eux-mêmes dans les points essentiels, ils montrent qu’ils n'ont pas une science supérieure et une connaissance irréfutable. [4] Tout ce qu'ils ont enseigné de bon nous appartient, à nous chrétiens (Saint Justin, Apologie II, 13, 3-4). Si saint Justin et d’autres ont pu se servir de la philosophie païenne, notamment de la platonicienne, c’est que celle-ci contenait des points de contact avec la vérité révélée. En effet, la réaction des chrétiens à la critique païenne, qui présentait la foi comme une expression de l’irrationalité en face de l’héritage de la raison grecque qu’ils gardaient a eu comme résultat la naissance d’écoles de théologie, d’abord à Alexandrie, puis à Antioche et dans d’autres villes, où des penseurs chrétiens se sont préparés ; armés d’une bonne formation philosophique, ils ont réussi non seulement à répondre aux attaques païennes mais aussi à gagner à leur foi ceux mêmes qui auparavant la considéraient incompatible avec les valeurs et les exigences de la culture grecque. Clément (150-214) fut le précurseur de l’école d’Alexandrie ; Origène (185-253) en fut le fondateur. Clément transmet au Christianisme l’esprit de Philon, en se servant de ses traités à côté de la Sainte Écriture, des écrits de Platon et d’autres philosophes grecs, avec l’intention de mettre en lumière l’accord de fond qui existait entre la Révélation et la raison. La foi chrétienne comme pensée philosophique 14 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. Même si la philosophie grecque ne parvient à atteindre la vérité dans sa totalité et, en plus de cela, elle ne possède pas en elle-même la force nécessaire pour accomplir les commandements du Seigneur, au moins elle prépare le chemin pour l’enseignement vraiment le plus royal, parce que d’une façon ou d’une autre elle rend l’homme prudent, modèle son caractère et prédispose celui qui croit en la Providence à la réception de la vérité (Clément, Stomate I, 80, 6). Origène, dans son Contre Celse répond aux accusations du philosophe païen, en faisant voir que les chrétiens simples et culturellement peu préparés dont il se moquait, en plus de posséder un niveau moral élevé, sont les dépositaires d’un savoir reçu de Dieu qui est très supérieur au savoir du monde. Cependant, lorsqu’il s’adresse aux chrétiens, Origène ne manque pas de leur reprocher leur manque d’intérêt et leur paresse pour approfondir dans la connaissance de leur propre foi. Pour y remédier il faut surtout étudier la Sainte Écriture, mais l’étude de la philosophie païenne facilite elle aussi la tâche, même si, à cause de sa connaissance seulement partielle de la vérité et de la présence de nombreuses erreurs, elle devra toujours être utilisée avec prudence. Je voudrais que tu prennes de la philosophie des grecs ce qui peut devenir, pour ainsi dire, des disciplines générales et propédeutiques pour le christianisme, ainsi que les notions de la géométrie et de l’astronomie qui pourront être utiles à l’interprétation de la Sainte Écriture (Origène, Ep. ad Greg., I). Le travail qu’Origène fait dans le dialogue de la foi chrétienne avec la philosophie grecque va au-delà de ce qui avait été fait jusqu’alors : en plus de se servir des textes philosophiques pour montrer leur accord avec la foi sur certaines questions, il essaie d’aborder depuis la foi quelques-uns des problèmes propres à la philosophie. Son traité sur Les principes reflète bien cette prétention de faire valoir les affirmations de la révélation dans le débat philosophique concernant les principes de l’univers, sujet dont les différentes écoles philosophiques s’étaient occupées depuis longtemps. Une telle prétention est possible parce que les Apôtres n’ont pas déterminé tout le contenu de la foi avec la même précision : à côté de certaines vérités formulées clairement, d’autres n’ont été qu’évoquées et demandent à être approfondies, alors que d’autres encore sont restées ouvertes à la recherche rationnelle. En prenant en compte la distinction entre chrétiens simples et parfaits, les énoncés de la foi pourront être connus de façon plus ou moins profonde. Les chrétiens simples se contenteront d’une connaissance superficielle, tandis que ceux qui ressentent l’exigence de vivre leur foi de façon plus parfaite devront approfondir dans la connaissance rationnelle des données révélées. C’est à cette tâche qu’Origène consacre Les principes, en avertissant des risques que l’entreprise comporte, car l’adhésion imprudente aux thèses de la philosophie grecque peut amener, comme il l’a vécu lui-même, à s’écarter de l’orthodoxie catholique. Malgré les 15 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. critiques dont Origine fut l’objet – il dut abandonner Alexandrie et s’établir à Césarée, où il créa sa propre école – son exemple et son engagement doctrinal ont eu une grande répercussion en diffusant la culture alexandrine qui est devenue prépondérante au IVème siècle dans l’Orient chrétien. C’est dans ce siècle qu’ont vécu les trois Cappadociens, Grégoire de Nazianze (329- 382), Basile (3329-379) et son frère Grégoire de Nysse (335-384), qui ont démontré qu’ils possédaient une très bonne connaissance de la tradition philosophique grecque. L’utilité de la connaissance de la philosophie grecque par les chrétiens ne sera plus jamais mise en doute. Il est significatif dans ce sens le Discours aux jeunes de saint Basile ; en suivant les pas d’Origène, il encourage les jeunes à étudier la culture grecque, en la considérant comme une propédeutique pour acquérir la paideia chrétienne. C'est ainsi qu'on occupe les soldats de divers exercices qui paraissent des amusements, mais qui leur servent pour des combats sérieux. Imaginez-vous qu'on nous propose un combat de la plus grande importance, et qu'il faut nous y préparer avec tout le soin dont nous sommes capables, nous occuper de la lecture des poètes, des orateurs, tous les écrivains qui peuvent nous servir à perfectionner notre tune. Comme donc les ouvriers en teinture préparent avec de certaines drogues les toiles qu'ils veulent teindre en couleur de pourpre, ou en toute autre couleur que ce soit ; de même, si nous voulons empreindre en nous l'idée du beau assez fortement pour qu'elle soit ineffaçable, nous devons nous initier dans les sciences profanes, avant que de vouloir entrer dans les secrets des sciences sacrées. Par-là, nous nous accoutumerons à ces vives lumières, comme on s'accoutume à regarder le soleil en voyant son image dans l'eau (saint Basile, Oratio ad iuvenes, II, 8-10). Avec la diffusion de la culture alexandrine s’est diffusé aussi le platonisme qui d’ailleurs était alors le courant philosophique dominant sous la version du néoplatonisme païen. L’épicuréisme avait perdu déjà dès la fin du IIème siècle le rayonnement dont il avait joui et le stoïcisme ne s’intéressait plus aux problèmes théoriques. Le stoïcisme romain entre dans la pensée chrétienne latine des siècles IIèmeet IIIème surtout par l’intermédiaire de Minucius Félix, Tertullien (160-240), Novatien (200- ?) et saint Cyprien (210-258). Le IVème siècle voit la prépondérance du platonisme dans la pensée chrétienne, aussi bien orientale qu’occidentale ; Origène est l’auteur préféré des chrétiens cultivés qui, dans les milieux philosophiques étudient aussi Plotin et Porphyre, malgré leur opposition au christianisme. En Occident le platonisme est introduit aussi par Marius Victorin, mort en 362, rhétoricien célèbre converti au christianisme qui traduisit au latin les œuvres de Plotin et de Porphyre. Saint Hilaire, né en 315, formé culturellement en Orient et intermédiaire entre les 16 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. mondes latin et grec ; saint Ambroise (339-397), bon connaisseur de Philon, d’Origène et de Plotin ; et saint Jérôme (345-419). Saint Augustin suivra leurs pas. Au total, la philosophie patristique apparaît comme le résultat d'une synthèse tentée entre la tradition philosophique grecque et les exigences doctrinales de la Révélation chrétienne. C'est sans aucun doute le platonisme qui a le plus séduit les Pères de l'Eglise. Surtout le moyen platonisme (1er siècle avant - 2ème siècle après J.C). L'une des caractéristiques du moyen platonisme est que l'on s'y appuie moins sur une lecture in extenso des dialogues de Platon que sur un florilège de citations tenues pour importantes. C'est donc un petit nombre de textes de Platon, toujours les mêmes, qui sont repris et comparés avec les textes de la Bible. Par exemple, une phrase extraite du Timée : "Découvrir l'auteur et le père de cet univers, c'est un grand exploit, et quand on l'a découvert, il est impossible de le divulguer à tous". Elle est très souvent citée par Justin, Clément d'Alexandrie, Origène chez les Grecs, Tertullien chez les latins. Ils en retiennent deux thèses : D’une part, l'affirmation que le monde a été créé par Dieu ex nihilo ; D’autre part, l'idée de la difficulté qu'il y avait à connaître Dieu avant la venue du Christ. Certaines altérations du texte original prouvent que les pères de l'Eglise n'avaient pas lu directement les dialogues de Platon, mais utilisaient des phrases sélectionnées par les successeurs de Platon. Platon traitait du démiurge, et non pas du Dieu suprême qu'il identifie au Bien? C'est une altération qui n'est pas une initiative chrétienne, mais certains moyens platoniciens attribuent la fonction créatrice au Dieu suprême. En outre, on expliquait parfois les ressemblances entre le christianisme et par exemple le platonisme (doctrine estimée comme la plus proche de celui-ci) par l'influence d'une source commune, l'Ancien Testament. Platon, affirmait-on, avait emprunté à Moïse ou aux prophètes tout ce qu'il y avait de vrai dans son enseignement, et pourtant tout cela n'était encore que des vérités partielles, tandis que la vérité entière se trouvait dans la Bible, révélée directement par Dieu. C'est la "théorie du larcin." C’est a dire que les pères sont aller puiser dans la culture des grecs alors qu’ils n’en avaient pas besoin nous dit saint augustin 2- l'évolution de la philosophie durant le Moyen Âge jusqu'à la scolastique La philosophie est ramenée au niveau des arts libéraux, c'est-à-dire au rang d'une simple préparation facilitant l'accès à la pensée chrétienne. C'est un déplacement de la philosophie d'un endroit où les hommes dirigent leur vie en développant ses capacités intellectuelles, et en formant sa personnalité éthique, pour être transportée à un endroit réservé 17 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. aux disciplines qui forment surtout l'intellect. Qu'appelle-t-on les arts libéraux ? C'est un terme qui désigne les disciplines intellectuelles fondamentales dont la connaissance depuis l'antiquité hellénistique et romaine était réputée indispensable à l'acquisition de la haute culture. Les arts libéraux étaient groupés en deux cycles : le trivium, le plus réputé, comprend la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium, regroupe les quatre branches des mathématiques (arithmétique, géométrie, astronomie et musique). De la paideia6 hellénistique à la propaideia chrétienne Si saint Basile, en suivant les pas d’Origène, encourageait les jeunes à étudier la culture grecque, en la considérant comme une propédeutique pour acquérir la paideia chrétienne, atteste que les chrétiens entretenaient pour ainsi des rapports complexes avec la culture classique. Ils vont en effet tenter d'en donner une expression théorique satisfaisante en réélaborant de manière originale l'antique doctrine de la paideia. Les penseurs grecs du IVe siècle, et notamment Isocrate, avaient nourri le projet d'unifier le monde grec sous la culture et la civilisation grecques. Alexandre et, après lui, l'Antiquité hellénistique et romaine ont réalisé concrètement cette paideia, au moins dans une certaine mesure. La paideia classique combine une éducation et un système de valeurs, la première constituant l'apprentissage de la seconde. L'instruction repose sur Homère et les auteurs classiques. Grâce à elle, le jeune Grec apprend qu'il faut révérer les dieux, respecter le serment donné, se connaître soi-même, c'est-à-dire savoir qu'on est mortel et se comporter en conséquence, honorer ses parents, cultiver ses amis, garder la mesure en toute chose. Or, quel est le statut de la paideia aux yeux des Pères ? Ils la conservent tout en lui faisant subir une dévalorisation fondamentale. D'abord ils la conservent. Certes, certains d'entre eux auraient voulu l'éliminer au profit de la foi nouvelle ; ainsi, dans les Actes de Philippe 8, lorsque l'apôtre discute avec les philosophes d'Athènes, il les félicite de leur goût pour la nouveauté, qui les rend capables de faire table rase du passé et de recevoir la paideia « jeune et nouvelle » de Jésus. Mais l'attitude la plus généralement attestée n'est pas celle- là : notamment, les chrétiens ne remettent pas en cause la culture classique transmise par l'école ; le christianisme n'a en rien bouleversé l'éducation reçue par les enfants et les jeunes gens. Henri Marrou fait observer, à juste titre, qu'« il paraîtrait naturel que les premiers chrétiens, si intransigeants dans leur volonté de rupture à l'égard d'un monde païen dont ils ne cessent de dénoncer les erreurs et les 6 Éducation ou élevage d’enfant. Historiquement fait référence à un système d’instruction de l’ancienne Athènes dans lequel on enseignait une culture vaste. 18 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. torts, aient en conséquence créé à leur usage une école d'inspiration religieuse. Or, la chose est remarquable, ils ne l'ont pas fait ». Et pourtant cela n'était pas inconcevable : le judaïsme de la même époque a ses écoles. Ainsi, que l'on soit chrétien ou païen, on apprend à lire de la même façon, dans Homère et les classiques, à écrire de la même façon, en recopiant des listes de noms mythologiques. Mais les Pères font subir à la paideia une dévalorisation fondamentale : ils la ramènent au rang de propaideia, de paideia préparatoire, préalable à la vraie paideia, laquelle est la foi chrétienne sous sa forme intellectuellement élaborée. L'œuvre de Clément d'Alexandrie et d'Origène constitue la meilleure illustration de ce double mouvement de conservation et de dévalorisation. Et la vie même d'Origène en est un exemple concret : au début de sa vie d'adulte, il fut professeur de grammaire. Puis il vendit tous ses livres païens et notamment son Homère pour se consacrer à la Bible. Mais, dans l'enseignement qu'il dispensait à déjeunes chrétiens, il continua à utiliser les philosophes et les poètes grecs. D'autres exemples proches peuvent être signalés : en 264, Anatolios, le futur évêque d'Alexandrie, fut nommé professeur d'Aristote. Un exemple de cette propédeutique s'applique aussi aux niveaux des vertus, de l'éthique. Les penseurs chrétiens vont reprendre les 4 vertus cardinales de la philosophie grecque : la tempérance ou modération, le courage, la justice, la sagesse auxquelles ils vont ajouter les 3 vertus évangéliques ou théologales : la Foi, la Charité, l'Espérance. Un retour à la tradition avec Anicius Manlius Severinus Boetius (Boèce) et Alcuin Boèce est le dernier des Romains, né en 480, consul en 510 appelé par Théodoric à de hautes fonctions et exécuté en 525 sur une accusation de magie. Par lui, le Haut Moyen Âge eut, sur la philosophie antique, des notions plus limitées, mais plus substantielles. Son œuvre célèbre Consolation philosophique, qu’il écrivit dans sa prison, après sa disgrâce sert à une illustration de l'interaction entre la réflexion théorique et l'éthique vécue. En effet la philosophie personnifiée qui vient le consoler en prison, c'est la sagesse morale, plutôt que spéculative. Il s’agit pour lui de s’expliquer l’injustice dont il est victime. Ainsi pour se consoler, la guérison de ses doutes et son désespoir se fait en deux temps ; ce sont d’abord les remèdes plus doux : la fortune démontre à Boèce qu’il n’y a pas de raison de se plaindre d’elle, que la vraie félicité s’accommode de tous les hasards, que la mauvaise fortune a même des avantages. Puis viennent les remèdes plus violents : la philosophie démontre que le vrai bonheur, qui est indépendance, ne réside qu’en Dieu, qui est le Bien et l’unité parfaite ; Dieu, auteur de la nature, ne peut donner aux êtres que des impulsions vers le bien ; et le mal, ne 19 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. pouvant être produit par lui, n’est rien. Il s’agit seulement d’accommoder cette affirmation de la providence avec l’expérience que l’on a du succès des méchants. Succès apparent, répond la Philosophie avec Gorgias et la République : tous les méchants sont effectivement malheureux. Le destin de chaque être dépend bien en réalité de la providence qui confie aux forces naturelles le détail de l’exécution de ses volontés ; et ainsi la justice véritable, bien différente de la justice apparente, se réalise. Et, si l’on dit que cette vue sur la destinée suppose la négation de la liberté, inconciliable, croit-on, avec la prescience divine, Boèce répond d’abord avec Cicéron que la précience ne prouve pas la nécessité des évènements et ensuite que nous avons tort de nous figurer la prescience de Dieu, qui vit et connaît dans un éternel présent, sur le type de nos raisonnement. Deux motifs bien connus de la tradition antique sont développés par Boèce : le rôle thérapeutique de la philosophie et sa supériorité sur les arts libéraux. Boèce nous dit aussi de manière symbolique quelle est la plus importante des deux composantes de la philosophie, celle qui permet de réaliser la vie éthique. Quant à Alcuin, formé en Angleterre, son rôle est d’avoir collaboré avec Charlemagne lorsqu’il voulut organiser l'enseignement et fonder les écoles. Au VIIIème siècle, dans sa Grammaire inspirée de Boèce, Alcuin identifie la philosophie avec les sept arts libéraux, les sept colonnes du temple de la Sagesse, ce qui sera constamment repris après lui. "Ainsi, la grâce de Dieu aidant, je vous montrerai les sept degrés de la philosophie. Ces degrés sont la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astrologie. Car c'était sur les sept disciplines en question que les philosophes se penchaient sans cesse en y consacrant leur travail et leur loisir. (…) Il ne faut pas mépriser le savoir contenu dans la littérature païenne ; bien au contraire, en le considérant comme une base, il faut enseigner aux jeunes la grammaire et les autres sciences, afin qu'ils puissent monter, comme les marches d'un escalier, au sommet de la perfection évangélique." La notion de Perfection évangélique sera surtout identifiée à la vie monastique. Toutefois, il faut attendre la fin du XI siècle pour saisir, dans l’occident, une réelle reprise de l’activité intellectuelle : non que cette période intermédiaire soit vide ni sans importance. Il se fonde de toute part, et dans les monastères et aux cloîtres des cathédrales, des écoles centres dispersés, mais où la culture est la même. Auxerre, Reims, Paris ont, dès le IXe siècle, des écoles auprès de leurs cathédrales. Il faut nous représenter au milieu de quelles difficultés matérielles ; après la conquête de l’Orient par les Arabes, le papyrus, et le parchemin deviennent si rares que les bibliothèques restent nécessairement fort pauvres ; une des plus riches, celle de Saint-Gall, contenait 400 volumes en 860. Le renouveau intellectuel coïncide, à la fin du XIe siècle, avec la création d’ordres religieux, qui copient activement les 20 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. manuscrits ; et au XIIe siècle, la bibliothèque de saint Vincent de Laon contenait onze mille volumes. Du reste avec la réforme des ordres monastiques et le mouvement vers l’ascétisme qui caractérisent la fin du XIe siècle (la foi vive aboutit à la croisade de 1905), ont senti le besoin de limiter d’une manière plus précise le rôle des disciplines profanes, qui, d’une manière ou d’une autre tenaient une véritable place dans le discours théologique. Le XIIe siècle, une période hérétique : la condamnation de Pierre Abélard Le XIIe siècle est un siècle de pensée ardente et variée, tumultueuse et confuse : d’une part un besoin de systématisation et d’unité qui donne naissance à ces sortes d’encyclopédies théologiques où l’on essaye de « réunir en seul corps » comme le dit Ives de Chartres, tout ce qui a trait à la vie chrétienne, discipline, foi et mœurs. Nulle préoccupation philosophique en tout cela, mais nécessité pratique, pour que la chrétienté garde son unité spirituelle, de réunir tant de données éparses : canons, décrets, opinions des pères, règles de morale pratique et de vie religieuse, tout cela d’aspect souvent contradictoire et qu’il s’agissait pourtant d’unifier. D’autres part, une grande curiosité d’esprit qui se traduit en certains milieux par un retour à l’humanisme antique et par une attention nouvelle aux sciences du quatrivium. Ajoutons que l’antiquité se dévoile peu à peu par des traductions d’auteurs jusque-là inconnus et que les bibliothèques s’enrichissent. Les représentants de l'Ecole de Chartres au XIIème siècle vont juger nécessaire d'ajouter la physique aux 7 arts libéraux, rénovant ainsi avec le platonisme. L'Ecole de Chartres est réputée pour connaître une sorte de renaissance de l'antiquité en son sein. Pierre Abélard (1079-1142) souhaite y ajouter l'éthique. Il est ainsi revenu à l'étendue complète de la philosophie antique, physique, logique et éthique, puisque la logique faisait déjà partie des arts libéraux. Pendant de longues années, il enseigne, avec un succès croissant, la dialectique à Melun, à Corbeil, puis à Paris à l’école cathédrale et la montagne SainteGénéviève. Vers 1112, il commence à s’appliquer à la théologie avec Anselme de Laon. L’enseignement d’Abélard est un de ceux qui, au Moyen Âge, excita avec le plus de force la réprobation des théologiens : condamné par deux conciles, à Soissons en 1112, à Sens en 1141. Ses opinions théologiques sont considérées comme un résumé de toutes les grandes hérésies : arien, pélagien et nestorien. D’après une lettre de l’archevêque de Reims au cardinal Guido de Castello (1141), il aurait nié l’égalité des personnes divines, l’efficacité de la grâce, la divinité du Christ : et toutes ces négations auraient une source unique, l’immense orgueil intellectuel que lui reproche son grand adversaire saint Bernard, orgueil qui fait que « le génie humain (humanum ingenium) usurpe tout pour lui, ne réservant rien à la foi ou encore qu’il 21 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. s’efforce de dénier tout mérite à la foi en pensant qu’il peut comprendre par la raison humaine tout ce qu’est Dieu. La dernière partie du XIIe siècle et le commencement du XIIIe siècle, occupés par le pontificat d’Innocent III (1198-1216) et sa lutte contre l’Empire, par le conflit des barons anglais contre les rois de la dynastie angevine, sont une époque plus troublée et tumultueuse que jamais, à laquelle mettront fin, d’une part le concile de Latran (1215) qui confirme les doctrines sur la puissance des papes, et, du même coup, institue les tribunaux d’inquisition et autorise la création des ordres mendiants, et d’autre part la Grande Chartes (1215) qui règle les libertés anglaises. Ce XIIe siècle finissant est pour ainsi dire marqué d’une part, par un vaste mouvement social d’émancipation contre l’Eglise qui se manifeste par des hérésies très populaires et par des doctrines hétérodoxes ; d’autre part, un mouvement humaniste et doctrinaire, dont Jean de Salisbury (1110-1180), l’élève d’Abélard et représentant des dialecticiens de France, est le meilleur représentant, il mourut comme évêque de Chartres. Le fond substantiel de ces hérésies paraît bien être toujours le même : la prédication d’un idéal de vie religieuse et sainte, par un retour à la simplicité évangélique et un complet affranchissement de l’Eglise et des sacrements. Des illuminés se proclament fils de Dieu. Un Pierre de Bruys nie la valeur du baptême et la présence réelle dans l’Eucharistie, et veut abattre les églises et supprimer le culte extérieur. Déjà au milieu du siècle, un élève d’Abélard, Arnauld de Brescia, prêchait les ecclésiastiques ne pouvait être sauvés s’ils possédaient des terres ; il fut assez puissant pour faire chasser le pape de Rome en 1141. On sait comment une croisade, ordonnée par Innocent III et marquée par des cruautés sans nom (1207-1214), mis fin à la fois à l’hérésie et à la puissance des comtes entrainant l’avènement des scolastiques au XIIIe siècle, époque où les cadres de la vie spirituelle furent plus solide et plus net. Ce siècle sera l’époque de la renaissance des villes puissantes et commerçantes favorisant l’actif échange des idées. La philosophie vue par les Scolastiques du XIIIème siècle On sait quel magnifique éloge Auguste Comte (système de politique positive) fait du XIIIe siècle : âge organique par excellence qui a réalisé l’unité spirituelle, la véritable catholicité. Vers ce siècle se tourne le rêve de tous ceux qui jugent impossible toute paix sociale sans le fondement d’une fois commune qui dirige la pensée et l’action et se subordonne la philosophie, l’art et la morale. Parmi les nouveautés sociologiques et culturelles qui marquent le XIII ème siècle, il faut signaler d'abord la création des universités. 22 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. Cette initiative procède d'un regroupement corporatif des gens d'étude, soucieux de défendre leurs intérêts communs. La première Université se crée à Bologne, où dominent les juristes ; puis apparaissent les universités de Paris et d'Oxford. L'enseignement se compose de 2 éléments principaux : la "leçon", ou lecture commentée d'un texte sacré ou doctrinal ; la dispute, soit préparée, soit improvisée. L'institution d’examens doit mesurer un niveau de connaissances objectivable, et la nécessité de recruter des professeurs en fonction de leur seul savoir. Paris, celui de Philippe Auguste, devient à cette période le plus puissant d’Europe attirant les étrangers de toutes nations : nulle traces d’exclusivisme national dans cet enseignement donné, dans une langue commune à toute la chrétienté occidentale, par des maîtres de tous pays, des Anglais comme Alexandre de Hales, des Italiens comme saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin, des Allemands comme Albert le Grand. C’est l’université de la chrétienté latine tout entière, et c’est le chef de cette chrétienté, le vicaire du Christ, qui, en l’organisant et en lui donnant des statuts, prétend en faire le centre même de la vie chrétienne. C’est le même pape, Innocent III, qui a créé l’inquisition, confirmé les ordres mendiants, franciscains et dominicains, encouragé l’Université de Paris : trois actes inspirés du même esprit, du désir de fortifier l’unité chrétienne ; il trouvait dans l’Inquisition un moyen d’expurger les hérésies, dans les ordres mendiants des hommes qui, détachés de tout intérêt temporel, de toute attache à leur pays, se mettaient au service exclusif de la pensée chrétienne, dans l’Université – qui réunit sous le nom de Facultés des Arts, de Droit, de Médecine et de Théologie des écoles déjà florissantes mais dispersées – un moyen de systématiser toute la vie intellectuelle de l’époque autour de l’enseignement de la Doctrina Sacra. Il faut retenir que seul le pape a la haute main sur l’enseignement de l’Université, à laquelle Philippe Auguste est seulement prié d’accorder des privilèges temporels. Cet enseignement, il prétend l’organiser de manière à parer au danger qu’était devenu pour la théologie le développement outré de la dialectique ; la logique doit rester un organon (ensemble de traités, principalement attribués à Aristote), et il faut empêcher les « docteurs modernes des arts libéraux » de s’occuper de sujets théologiques ; c’est ce que dit Innocent III en 1219 et ce que répète Grégoire XI en 1228 : « l’intelligence théologique doit exercer son pouvoir sur chaque faculté comme l’esprit sur la chair, et la diriger dans la voie droite pour qu’elle ne s’égare pas ». Et il s’agit d’une théologie qui doit être exposée uniquement « selon les traditions éprouvées des saints », et ne pas se servir « d’armes charnelles » ; en 1231, il donne le mot d’ordre : « Que les maîtres de théologie ne fassent pas ostentation de philosophie ». Dans ces conditions, en effet, la philosophie est réduite à l’art de discuter et de 23 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. tirer les conséquences, en partant des prémisses posées par l’autorité divine. Mais à l’intérieur de ces cadres si fixes et si rigides, la pensée a-t-elle eu cette catholicité que les papes rêvaient de lui imposer ? La découverte des textes d'Aristote et sa christianisation On ne connaissait jusque-là qu'une partie des œuvres logiques d'Aristote. Dès le milieu du XIIe siècle, à Tolède, un collège de traducteur, sous l’impulsion de l’évêque Raymond (1126-1151), commence à traduire de l’arabe certains manuscrits et un commentaire de la métaphysique (moins les livres M et N qui n’étaient point encore connu en 1270). Au cours du XIIIe siècle on accède aux autres œuvres de métaphysique, par des traductions réalisées en Espagne de l'arabe en latin, et aussi par Robert Grossetête, Bartholomée de Messine et Guillaume de Moerbeke (1215-1286) un ami de saint Thomas d’Aquin, sont des hellénistes qui traduisent directement du grec en latin tout ou partie des œuvres d’Aristote, et notamment la politique, ignorée des philosophes arabes. On peut concevoir l’effet foudroyant de ces découvertes sur des esprits avides d’instruction livresque, très mal préparés à comprendre et à juger Aristote, parce qu’ils manquaient du sens historique nécessaire pour le remplacer dans son cadre, parce qu’ils ne l’abordaient que par des traductions qui, suivant l’usage de l’époque, étaient du mot à mot souvent peu compréhensible, et, enfin, parce qu’ils n’avaient à opposer à la solide construction aristotélicienne qu’un assez vague néoplatonisme. De Platon lui-même – outre le Timée commenté par Calcidius, on n’avait traduit au XIIe siècle que le Phédon et le Ménon, qu’on lisait peu et qu’on ne comprenait guère. Rien de tout cela ne faisait équilibre au péripatétisme. C'est le corpus aristotélicien qui est devenu l'objet de la lecture, de l'explication et des commentaires depuis son introduction à l'Université. Or cette doctrine, si forte de la faiblesse des autres, contenait tout autre chose que ce que les théologiens demandaient à la philosophie ; la philosophie toujours servante, devait être utilisée comme préliminaire et auxiliaire ; on ne voulait pas tenir d’elle qu’une méthode de discussion et non pas une affirmation sur la nature des choses. Et voici qu’Aristote apporte une physique qui, avec la théologie qui lui est liée, suggère une image de l’univers complètement incompatible avec celle qu’impliquent la doctrine et même la vie chrétienne : un monde éternel et incréé, un dieu qui est simplement moteur du ciel des fixes et dont la providence et même la connaissance ne s’étendent point aux choses du monde sublunaire ; une âme qui est la simple forme du corps organisé et qui doit naître et disparaître avec lui, qui n’a par conséquent aucune destinée 24 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. surnaturelle et supprime par suite toute signification au drame du salut : création, chute, rédemption, vie éternelle, voilà tout ce qu’Aristote ignorait et, implicitement, niait. Il ne s’agissait plus maintenant de ce platonisme éclectique qui, sans doute, offrait un certain danger puisqu’il aboutissait aux solutions erronées d’Abélard, mais qui, du moins, outre qu’il pouvait, grâce à Augustin et à l’Aréopagite, s’accommoder assez bien avec le dogme, manifestait la préoccupation de la réalité divine et de la vie surnaturelle de l’âme : l’aristotélisme, lui, se refusait même à poser les problèmes et à leur donner un sens quelconque. Ce qui importait à ce moment, c’est que l’aristotélisme, loin de servir à la politique universitaire des papes, menaçait d’être un gros obstacle. Dès 1211, le concile de Paris même s’il autorise les livres logiques et éthiques d’Aristote, défend d’enseigner la physique d’Aristote et de lire la métaphysique et la philosophie naturelle. Interdiction vaine sans doute, devant l’engouement du public, puisque Grégoire IX se borne à commander de fabriquer des éditions d’Aristote expurgées de toute affirmation contraire au dogme : C’est la christianisation des œuvres d’Aristote. L'adepte de la philosophie n'est qu'un lecteur et un commentateur des écrits d'Aristote. C'est un travail scientifique et seulement théorique et intellectuel. La tâche d'un philosophe se limite à commenter, expliquer les écrits d'Aristote. Le philosophe-scolastique chrétien est un savant qui cherche à résoudre les problèmes que la raison se pose à propos des écrits d'Aristote, et qui doit expliquer aux autres les solutions de ces problèmes, avec tous les arguments pour et contre. Dans cette situation, il n'est pas obligé de donner lui-même, par son comportement ou par ses mérites personnels, un témoignage de la vérité puisée dans les textes. S'il est tenu à mener sa vie d'une manière précise, à se comporter d'une manière définie, c'est parce qu'il est chrétien et non parce qu'il est philosophe. Ainsi deux esprits s’opposent : l’esprit franciscain, nourri de saint Augustin et représenté par Bonaventure ; l’esprit dominicain, issu d’Aristote, et représenté par saint Albert le Grand et par Thomas d’Aquin. D’un côté, une doctrine où la philosophie, mal distinguée de la théologie, s’efforce, selon le modèle néoplatonicien, d’atteindre au moins par image la réalité divine : de l’autre, une séparation de principe entre la théologie révélée et une philosophie qui, par son point de départ, l’expérience sensible, par sa méthode toute rationnelle, affirme son autonomie et son indépendance vis-à-vis de la théologie. Il est pourtant insuffisant d’opposer sommairement l’augustinisme franciscain au péripatétisme dominicain. En premier lieu, saint Bonaventure n’hésite pas, sur bien des points, à suivre Aristote. En second lieu, au sein même de leur ordre, saint Albert et saint Thomas trouvent bien des adversaires ; et c’est un dominicain, Robert Kilwardby qui, archevêque de Cantorbéry, fit condamner en 1217 des propositions 25 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. thomistes. En troisième lieu, saint Thomas n’était pas moins opposé que saint Bonaventure à une certaine manière de comprendre le péripatétisme, qui aboutissait à des conclusions directement contraire à la foi chrétienne. Saint Bonaventure lui-même oppose l’esprit des deux ordres : « les prêcheurs (dominicains) s’adonnent surtout à la spéculation, de quoi ils ont reçu leur nom, et ensuite à l’onction ; les mineurs (franciscains) s’adonnent principalement à l’onction et ensuite à la spéculation ». Saint François d’Assise, le fondateur de l’ordre des mineurs, avait donné un élan nouveau à la vie spirituelle plus qu’à la doctrine, et s’il recommandait aux frères d’étudier, c’était à condition d’agir avant d’enseigner ». On voit mieux par là le problème qui se pose aux franciscains doctrinaires et théologiens : concilier l’enseignement doctrinal et raisonné avec la libre spiritualité franciscaine, ou plutôt faire de la doctrine un élément inséparable de cette illumination intérieure en quoi consiste la vie spirituelle. Enfin les deux ordres se trouvent encore réunis sur le terrain pratique : il était, en effet, dans les intentions des papes de leur confier plutôt qu’au clergé séculier l’enseignement théologique à l’université de Paris et, dès 1231, une chaire est occupée par chacun des deux ordres mendiants ; de là une polémique ardente des séculiers contre les réguliers. Toutefois, à la même époque se développe, en opposition à la « la philosophie des Parisiens », l’école d’Oxford. Les recherches de son plus illustre représentant, Roger Bacon (1220-1292), s’orientent du côté des sciences mathématiques et expérimentales. La pensée d u Franciscain Duns Scot, le docteur subtil, né en Écosse vers 1265 (1266) et mourut à Cologne en 1308, ne peut pas être rattachée à celle de saint Augustin, ni même à celle de saint Thomas d’Aquin, contre laquelle il s’inscrit, affirmant l’existence actuelle de la matière, l’individualisation par la forme et la priorité de la volonté. L’un des traits essentiel le distingue et l’isole, c’est l’affirmation sans réticence de ce que l’on pourrait appeler le caractère historique de la vision chrétienne de l’univers : création, incarnation, imputation des mérites du Christ, ce sont, de la part de Dieu, des actes libres au sens le plus plein du mot, c’est-à-dire qui auraient pu ne pas avoir lieu et qui dépendent d’une initiative de Dieu qui n’a d’autre raison que sa propre volonté. Le credo ut intelligam de saint Anselme, l’effort pour scruter les motifs de Dieu sont à l’opposé direct de ce nouvel esprit. Mais c’est dans le nominalisme, avec pour chef de file le Franciscain anglais Guillaume d’Ockham (né entre 1280 et 1290, mort en 1349 ou 1350), que culmine la critique de la logique aristotélicienne : la réalité nous est donnée dans la singularité et non dans l’universel ; sitôt qu’une idée générale et abstraite cesse d’être un nom dans notre esprit, elle se singularise. Nicolas Oresme (1322-1382), puis Pierre d’Ailly (1351-1420), en montrant le premier qu’il n’y a aucune preuve à l’appui du mouvement du ciel, le second à l’existence du monde extérieur, 26 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. contribuent à ruiner l’aristotélisme. Ces théories furent interdites à la Faculté des Arts de l’Université de Paris en 1339 et en 1340 ; plus d’un siècle après, 1473, un édit du roi Louis XI interdit à nouveau le nominalisme ( Ocklamisme), et les maîtres doivent s’engager par serment à enseigner le réalisme. En contrepartie du mouvement nominaliste que nous venons d’analyser, nous avons le mouvement mystique qui se déroule vers la même époque, et surtout en Allemagne. Vers la fin du XIVe siècle, Gerson définissait la théologie mystique « l’intelligence claire et savoureuse des choses qui sont crues d’après l’Évangile ». Cette théologie doit être acquise par la pénitence plutôt que par l’investigation humaine et l’on peut se demander si Dieu n’est pas mieux connu par un sentiment de pénitence que par l’entendement qui recherche. Le milieu et les conditions dans lesquels se développe le mysticisme en Allemagne, les formes littéraires qu’il revêt, tout cela le distingue très profondément de la philosophie des Universités. Le dominicain Jean Eckhart, le plus spéculatif d’entre les mystiques allemands, né en 1260, était à l’Université de Paris en 1300 ; mais de 1304 jusqu’à sa mort en 1327, sauf un séjour à Paris en 1311, il résida à Strasbourg et à Cologne, où il acquit une haute réputation, enseignant, prêchant, visitant et surveillant les couvents de dominicaines. C'est un des plus puissants théologiens, philosophes et mystiques prédicateurs de la fin du Moyen Age, qui annonce la mystique de la Renaissance. Sa vision est imprégnée de néo-platonisme, notamment de Denys l’Aréopagite et de sa fameuse théologie négative. Parmi la postérité célèbre de Maître Eckhart, nous pouvons citer Nicolas de Cues (1401 – 1464) et Giordano BRUNO (1548-1600). Les deux dernières années de sa vie furent assombries par les attaques des franciscains qui, en 1329, firent condamner à Avignon vingt-huit de ses thèses. Il serait donc difficile de comprendre comment ce maître en théologie, qui fut à sa manière un homme d’action, est arrivé à des spéculations métaphysiques, où l’on voit, non sans raison, l’origine de la philosophie allemande, si l’on n’indique d’abord comment il concevait la vie chrétienne. C’est, semble-t-il, par tout un système d’interprétation spirituelle des préceptes évangéliques et des règles monastiques qui en sont issues : pauvreté, chasteté, obéissance, charité, prières, toutes ces règles, destinées à détourner l’homme de lui-même et du monde et à le rapprocher de Dieu, Eckhart les interprète en un sens purement spirituel ; la pauvreté, c’est l’état de l’homme qui ne veut rien et qui n’a rien en propre ; complètement dépouillé de lui-même et de toutes les créatures, le vrai pauvre n’a même plus la volonté d’accomplir la volonté de Dieu ; il est dans un état de passivité complète, où il laisse Dieu accomplir en lui son œuvre, aussi prêt à souffrir les tourments de l’enfer qu’à participer aux joies de la béatitude. Aussi inséparable de l’intelligence que le Saint Esprit l’est du Verbe, l’amour est une union totale qui n’a son but 27 Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. qu’en lui-même ; conformément à un trait permanent du mysticisme, il ne s’agit plus de l’éros, toujours déficient, que décrit Platon, d’une plénitude, qui est identique à Dieu luimême. Du reste la véritable prière n’est pas davantage la prière extérieure, limité à un but déterminé et momentané, c’est le constant abandon à la volonté de Dieu. On voit ici apparaître dans toute sa force une manière de comprendre la vie intérieure qui, depuis Plotin, n’avait jamais trouvé une formule aussi nette et complète : le but de la vie spirituelle, consistant dans l’amour, toutes les vertus comprises en une seule. 

« Grands Courants II UCAO-Licence II 2021-2022 Père Hippolyte YOMAFOU, scj. LES GRANDS COURANTS : LE MOYEN ÂGE, L’EPOQUE MODERNE ET L’EPOQUE CONTEMPORAINE AVANT-PROPOS Que la philosophie antique ait été conçue non seulement comme une théorie, mais comme un mode de vie, c'est ce que nous avons vu l’année dernière, avec l’unité grécoromaine. Vers le Ve siècle, cette unité gréco-romaine, ou méditerranéenne, est brisée en même temps que l’unité politique. Avec la destruction des grandes villes comme Rome et Athènes, qui marque l’invasion des Barbares dans tout l’occident, les centres traditionnels de culture disparaissent ; avec la civilisation urbaine s’effondre cet enseignement sophistique (l’épicurisme, le stoïcisme et le néoplatonisme de Plotin) qui avait donné son unité à la dernière période de l’Antiquité. À la fin de l’époque romaine, marquant aussi celle de l’Antiquité, et donc le début du Moyen Age, la notion de philosophie perd peu à peu sa composante pratique, c'est-à-dire sa dimension de mode de vie, par un processus progressif, observable dès l'époque des Pères de l'Eglise, l'époque patristique des premiers siècles de l'ère chrétienne. On recherche moins la culture intellectuelle proprement dite que le développement de la vie spirituelle. La philosophie devient une matière exclusivement théorique. Ainsi s’accomplit, presque invisible, un changement prodigieux : la vie intellectuelle toute subordonnée à la vie religieuse, les problèmes philosophiques se posant en fonction de la destinée de l’homme telle que la conçoit le christianisme. Ce présent cours se propose, d’une part, d'étudier les raisons de ce processus, pour mieux comprendre les relations entre philosophie et christianisme, qui est évidemment le grand défi de la philosophie du Moyen Âge. Pour ce faire, nous verrons le rôle des Pères de l'Eglise dans la réforme de la pédagogie philosophique et intellectuelle de cette période médiévale ; ensuite nous montrerons comment s’est opérée cette vie intellectuelle durant le Moyen Age, jusqu'au XIIIème siècle. Enfin La survivance de la composante pratique chez certains penseurs du Moyen Age, qui va se manifester de plus en plus clairement à la fin du Moyen Age avec la découverte de l’Amérique et aboutir à l'humanisme de la Renaissance qui souhaite restituer la pleine notion antique de la philosophie. Cette période où dure ce régime marquera les limites, naturellement un peu indécises, du Moyen Âge intellectuel. D’autre part, à la suite de cette longue période médiévale, commencera l’époque moderne qui, elle, se 1 »

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