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La société est-elle une construction artificielle ?

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« L'existence de sociétés est corrélative de l'avènement de la culture, la vie sociale correspond à l'instauration de normes culturelles, que celles-ci soient politiques, esthétiques, religieuses ou scientifiques, par là même la société est le produit d'une humanité, bref elle n'est pas, rigoureusement parlant, un fait de nature. La polarité nature/culture est une opposition axiomatique et en tant qu'elle est condition de possibilité de la culture la société est pensée comme opposée à la nature ; or le problème du rapport du social au naturel n'est pas pour autant résolu. En effet il faut interroger ce rapport d'opposition entre la société et la nature : doit il nous conduire à thématiser la société comme artificielle ? Nous verrons qu'il faut, pour répondre à la question, déjouer les oppositions conceptuelles acquises et les repenser à la lumière des problèmes posés. I- La société n'est pas une construction artificielle. Le caractère contraignant des lois, les difficultés d'organisation au sein de la société nous font croire que celle-ci n'est qu'une construction artificielle, un compromis contre nature. Or quoi de plus naturel que de vivre en groupe et de s'associer en vue de faciliter la survie de chacun ? Il serait naïf de penser que le mode de vie social est réservé à la seule espèce humaine ; le fait que les animaux soient également organisés en sociétés ne témoigne t-il pas de ce que la société ne saurait être qualifiée de construction artificielle ? L'opinion selon laquelle la société n'est qu'artifices présuppose que seuls les mouvements aveugles de la nature sont légitimés comme naturels, or l'homme ou l'animal sont des être en eux mêmes naturels, aussi leurs agissement, hormis ceux, spécifiquement humains et visant à remplacer quelque chose de naturel par une construction secondaire, peuvent être dits naturels. La nature n'est pas une entité abstraite, comme Aristote l'écrit dans la Physis le tout n'est pas l'addition abstraite d'une série de composant, la nature est le tout mais elle est également localisée ici et là dans le moindre brin d'herbe. Or l'existence de l'humanité est un évènement naturel ; le fait qu'elle s'organise en sociétés ne peut être dit artificiel parce que d'une part d'autres animaux s'organisent de la même façon et que l'organisation sociale est à son commencement spontanée ou circonstancielle chez l'homme et jamais réfléchie c'est à dire médiatisée et organisée rationnellement : les premiers hommes qui se sont alliés n'ont pas passé de contrat du type de celui thématisé par Rousseau dans Du contrat social. Une telle organisation ne peut survenir que tardivement ; la formation d'une société est naturelle, une pensée du droit est déjà artificielle. En effet il y a de l'arbitraire dans le droit, tandis que l'association des hommes entre eux est spontanée, motivée par les circonstances. La société ne peut être dite artificielle parce qu'elle ne remplace rien de naturel ; l'artificiel est défini comme ce qui prend la place d'un objet naturel préexistant : le droit est artificiel par rapport au droit du plus fort, une prothèse est artificielle par rapport à un membre physiologiquement satisfaisant. Mais l'organisation sociale n'est pas artificielle par rapport à un supposé état de nature, lequel, de l'aveu même de Rousseau est probablement mythique. Que l'organisation sociale soit naturelle ne signifie pas que celle-ci ne puisse progresser ni se raffiner. Les sociétés animales témoignent en faveur de ce que la société est un fait naturel : on peut citer les sociétés de grands mammifères hiérarchisées comme les félins ou les singes, les sociétés d'insectes avec distributions des tâches chez les hyménoptères (fourmis, abeilles). On pourrait même évoquer les colonies de certains types d'amibe (Dyctosélium) dont l'unification des mouvements donne l'impression d'une finalité, bref d'un comportement unifié au service de la collectivité. II- La société est une construction artificielle. Or il nous semble que nous avons été jusqu'à présent les usagers de concepts encore trop flous : ainsi ne faut-il peut-être pas se débattre avec une conception hypostasiante de la nature par rapport à laquelle on essaierait de penser le fait social, bien plutôt nous faut-il préciser les concepts en présence. C'est la notion de naturel que celle d'artificiel appelle et non une pensée de la nature en général. Qu'est-ce que le naturel ? C'est, selon nous, indépendamment de toute prise de position quant à l'être de la nature, ce qui peut-être dit allant de soi, bref le naturel c'est ce qui ne fait pas problème. D'après le mot de Leriche, repris par Canguilhem dans Le normal et le pathologique, « la santé c'est la vie dans le silence des organes » ; autrement dit l'organisation physiologique, la santé, ne fait pas problème, seule la pathologie, par l'instauration de nouvelles normes vitales, réduites par rapport à l'état de santé, posent un problème au vivant. C'est en raison de cette polarité entre le social et le vital que Canguilhem caractérise l'organisation sociale comme ne pouvant pas être qualifiée de naturelle. L'organisation vitale est naturelle : les lois physiologiques sont immanentes au corps vivant, il n'y a pas de discussion interne entre le foi le pancréas et les enzymes régulateurs des sucs gastriques au cours de la digestion. A l'inverse l'organisation sociale ne va jamais sans difficultés, ses règles de fonctionnement ne sont pas immanentes à ses éléments, ceux-ci doivent se contraindre et se conformer aux lois. Les lois ne vont d'ailleurs pas d'elles mêmes, elles sont discutées, controversées, bref quoique produites par le corps social elles le transcendent en tant que les membres de la sociétés doivent s'efforcer de s'y conformer. L'existence même de lois et de règles contraignantes témoigne du caractère artificiel de l'organisation sociale : si elle était naturelle il n'y aurait pas »

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