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La philosophie est-elle dangereuse ?

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« MISE A U POINT PRÉALABLE « L'ironie, qui ne craint plus les surprises, joue avec le DANGER. Le DANGER, cette fois est dans une cage ; l'ironie va le voir, elle l'imite, le provoque, le tourne en ridicule, elle l'entretient pour sa récréation ; même elle se risquera à travers les barreaux, pour que l'amusement soit aussi DANGEREUX que possible, pour obtenir l'illusion complète de la vérité; elle joue de sa fausse peur, et elle ne se lasse pas de vaincre ce danger délicieux qui meurt à tout instant. Le manège, à vrai dire, peut mal tourner et Socrate en est mort (...)» V. Jankélévitch - L'Ironie - Flammarion, p. 9. Toute philosophie, joue à sa manière, avec le DANGER. Le danger, c'est son monde enfermé dans une cage... Sans lumière et sans vision... La philosophie imite son monde, le provoque et le tourne en ridicule... Elle lui apprend qu'une vie sans philosophie ne vaut pas vraiment la peine d'être vécue. La philosophie est la seule qui puisse faire rougir son monde, la seule qui puisse lui faire entendre qu'à vivre comme il vit, ce n'est pas la peine de vivre. Dangereuse dérision, la philosophie tourmente et inquiète à sa guise. Le monde qu'elle entretient bon gré, mal gré les réticences, perd à son contact la sécurité trompeuse des fausses évidences et l'assurance disgracieuse des pseudo-savoirs. On ne peut pas philosopher ou voir philosopher et continuer à dormir sur le mol oreiller des vieilles croyances et fausses certitudes. « C'en est fini désormais de l'inconscience, du repos et du bonheur. » « Adieu vaches, cochons... » Le monde est acculé dans l'impasse. « Ayant pris conscience de son ignorance, voilà qu'il se sent travaillé par un inexplicable malaise. » La philosophie jette dans l'embarras. Elle est embarrassante. Donc, il faut s'en débarrasser. Mais comment s'en débarrasser ? Car la philosophie et depuis Socrate « ne se lasse pas de vaincre ce danger délicieux » qui la menace sans cesse, entraînant la mise-à-mort de ceux qui s'y adonnent et l'accusation de ceux qui s'y abandonnent. Pour le monde comme pour tout le monde, la philosophie demeure « une espèce de remords vivant ». « Elle nous délivre de nos terreurs ou nous prive de nos croyances. » Conscience du monde, tout ensemble «bonne et mauvaise conscience» d'un monde sans conscience ni consistance. La philosophie se moque de tout, y compris d'elle-même. Elle a souvent mal tourné, elle tourne toujours mal mais ne cesse pour autant de déjouer les dieux et le diable ; de remuer ciel et terre et de cribler de questions les vains savoirs. « Un trouble fête » qui prend un malin plaisir à ébranler les vieilles certitudes et à dénoncer les causes humaines trop humaines ! La philosophie est souverainement attachée à la raison des choses. Pour cette raison, « elle mobilise l'immobile, conteste l'incontestable » et son infatigable méfiance « est toujours en éveil ». Elle ne se repose sur rien. Elle ne repose de rien, « principe d'alerte et de mobilité », elle met-en-acte un monde qui repose sur le vide. Elle fait l'immense pour presque rien. Socrate rendait aux hommes le plus dur des services. Il les rendait « mécontents, scrupuleux, difficiles pour euxmêmes », il leur donnait « la démangeaison de se connaître et de se définir»... « Le philosophe soupçonneux, écrit Jankélévitch, deviendra donc suspect à son tour : Socrate boira la ciguë. Socrate est mort et pourtant sa mort est restée vivante parmi les hommes (...)» Le monde a supprimé Socrate, « mais Socrate a eu le temps de le définir ». Il s'est vengé de son monde en le démasquant. La philosophie est ainsi faite, doublement dérisoire et doublement dangereuse. Danger pour celui qui la pratique et dérision pour celui qui la subit ; Dérision pour celui qui la pratique et danger pour celui qui la subit. Danger et Dérision. «Une cage... à la recherche d'un oiseau.» (Kafka.) Pour un monde qui ne sait pas ce qu'il veut, ni ce que « vouloir » veut dire, la philosophie est vraisemblablement dangereuse. Pascal le dit clairement : « Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur ; il est encore dangereux de lui faire voir sa grandeur sans sa bassesse ; il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un sans l'autre » (Pensées.) Curieux destin pour la philosophie, condamnée par définition à mettre toujours-en-danger. Avec ou sans philosophie, le monde court un grave danger. Le danger de « comprendre » en ouvrant à la philosophie toutes les portes. Le danger de se méprendre en lui interdisant tout accès. Inquiétude ou bêtise? La philosophie compromet la quiétude de son monde. Elle est constamment en rupture avec les certitudes les mieux établies, les représentations communes, les choix éthiques et politiques de son temps, les préjugés que son époque nourrit sur elle-même, les idéologies de toutes sortes et les valeurs de toutes natures. À une distance infinie de la servitude éternelle, la philosophie est une promesse de renversement. Elle pose et repose la bonne question : « Quelle vie a-t-on choisie pour s'aveugler ainsi et pour tirer jouissance de son aveuglement ? » Elle implique choix et décision. Ou bien le monde tel qu'on le fait, médiocre ne produisant que du médiocre... Ou bien une promesse qui va nécessairement contre le monde, répugne à vivre du monde et se révolte contre la prose du monde. C'est la promesse qui sauve ou rend sauf. Mais cette promesse ne se contente pas d'une illusoire libération, ni d'un vain bonheur. Elle prend les choses à la racine et ruine les petites espérances. C'est un serment de désagrégation de l'ordre « avant d'être le principe d'un ordre nouveau ». La philosophie n'a pas forgé son monde pour le trouver beau. Elle ose même résister à la tentation de s'y plaire et s'y complaire. Car il y a tant et tant de choses qu'elle ne pourra jamais prendre au sérieux. D'où la dérision. Sans cesse en rupture avec le monde, la philosophie a essentiellement une mission critique, de mise et de remise en question. D'où le danger de cette pratique qui met en péril idoles et idéaux. « Le trop d'attention qu'on a pour un danger fait souvent qu'on y tombe. » La Fontaine. 1. PREMIER MOMENT: CONTENU EXPLICITE DE L'ÉNONCÉ »

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