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COMMENTAIRE DE LA PRÉFACE ET DU LIVRE l DE L'ÉMILE OU DE L 'ÉDUCATION DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

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INTRODUCTION 1. Le sujet En raison de l'importance de l'éducation dans ma vie et dans celle de la plupart des gens, puisqu'elle forge l'être en devenir qui sommeille en chacun de nous, il m'a semblé important d'en faire le sujet d'étude de mon mémoire de maîtrise. Parmi les nombreux philosophes importants ayant traité de l'éducation, j'ai choisi d'étudier" œuvre de Jean-] acq ues Rousseau (1712-1778) en me concentrant sur l'ouvrage Émile ou de ['éducation. Cet ouvrage est un des plus importants jamais écrit sur J'éducation. D'abord en raison de la révolution pédagogique qu 'il propose et ensuite en raison de " énorme influence de Jean-Jacques Rousseau sur la philosophie sociale et politique. Plus précisément, il s'agit d'offrir au lecteur un commentaire cursif de la préface et du livre l du traité. L'étude de la préface et du livre l a une très grande importance en raison des principes pédagogiques qui y sont présentés. La trilogie humaine, la trilogie éducative, le choix du gouverneur, le choix de l'élève ainsi que les devoirs incombant à chacun, sont des notions d'une grande importance y étant développée. Il était donc nécessaire pour le bien de ce mémoire de débuter par la préface et de poursuivre avec le livre 1. 1 De plus, commencer par la préface et continuer avec le livre 1, permet de suivre l'évolution et le rythme de pensée de Rousseau, c'est-à-dire que l'on découvre le texte au fur et à mesure qu'il s'offre au lecteur ou plutôt la manière qu'utilise l'auteur pour en faire part. Le philosophe étant reconnu pour ses œuvres de longue haleine, il est donc nécessaire de prendre son temps afin d'en apprécier la finesse de son travail et d'en comprendre tout son sens. Auteur d'œuvres profondes, il ne faut pas le prendre à la légère. L'intérêt philosophique de ce sujet d'étude se démontre allégrement au quotidien. TI suffit de songer aux problèmes sociétaires englobant la planète et les peurs qu'ils engendrent. Les gens ont peur parce qu'ils sont mal informés, ils sont sans emploi parce qu'ils n'ont pas de profession, ils ne vont pas voter parce qu'ils n'en ont pas appris l'importance, ils sont obèses parce qu 'ils ne savent pas s'alimenter ni faire de sport, ils ne s'impliquent pas socialement parce que personne ne leur a appris, etc. Le comble de tout cela, c'est qu'ils ne font rien parce que c'est la seule chose qu'ils ont apprise ... Dans cette introduction, nous présenterons l'auteur, l' œuvre elle-même ainsi que son organisation et sa réception par les intellectuels. li sera aussi question de la structure et de la méthodologie utilisée dans le présent mémoire. Concentrons-nous maintenant sur l'auteur et sa pensée afin de mettre l'ouvrage en contexte. 2 2. L'auteur Jean-Jacques Rousseau est né à Genève en 1712. Il Y demeura jusqu'à l'âge de 13 ans. Fils d'un horloger de milieu social modeste, Rousseau perdit sa mère peu de temps après qu'elle l'eut mis au monde. Tout au long de sa vie, il exercera un grand nombre de métiers. Autodidacte, il a été rendu célèbre par son Discours sur les sciences et les arts, en réponse à la question posée par l'Académie de Dijon. L'Académie proposait d'établir la contribution des arts et des sciences à l'épuration des mœurs. Dès lors, il est admis dans les salons parisiens de la France de Louis XV. Il est d'abord enchanté de côtoyer bourgeois, nobles et hommes de lettres, mais ce plaisir n'est que de courte durée. En 1740, Rousseau est le précepteur des deux enfants de M. de Mably, durant une année. Il s'agit pour Rousseau d' un échec. Il en ressort toutefois la rédaction du Projet pour l'Éducation de M. de Sainte-Marie (l'aîné des deux enfants) rédigé à l'attention de monsieur de Mably pour lui exposer sa philosophie de l'éducation. À Paris, il devient, en 1743, le secrétaire de madame Dupin dont il instruit le petitfils (M. de Chenonceaux). Il en profite pour retravailler son écrit. Cette fois-ci, il développe les thèmes de la soumission du père au précepteur, l'importance de l'éducation des sens dans la prime enfance, l'appel à la curiosité, l' utilité de l'histoire naturelle et la connaissance des métiers. Toutes ces questions seront reprises dans l'Émile. 3 En l745, Rousseau rencontre Thérèse Levasseur, qu'il épousera en l768. Ils auront cmq enfants qu'ils donneront en adoption. En l761 et 1762, il publie trois ouvrages majeurs: Julie ou la Nouvelle Héloïse, Du Contrat Social et l'Émile. Durant cette période, Rousseau vie une phase de paranoïa qui atteindra son apogée lorsque l'Émile et Du Contrat Social seront interdits en France, aux Pays-Bas, à Genève et à Berne. Il meurt le 2 juillet l778 de ce qui semble être une crise d'apoplexie (un accident vasculaire cérébral). 3. En quoi consiste l'Émile Mais en quOi consiste l'Émile? 11 s' agit d' un ouvrage volumineux, de 630 pages environ, selon les éditions, et organisé en cinq livres introduits par une préface. Les livres l et II traitent de l'âge de la nature, le premier s'intéressant au nourrisson et le second, à l'enfant de deux à douze ans. Le troisième traite de l'âge des forces, de douze à quinze ans. Le quatrième dévoile l'âge de la raison et des passions, de quinze à vingt ans, et le dernier, l'âge de sagesse et du mariage, de vingt à vingt-cinq ans.) Le titre, Émile ou de l'éducation, annonce déjà l'objet de l'ouvrage: son contenu propose un projet éducatif. La pensée philosophique commande toute la pédagogie et c'est une réflexion nouvelle que livre Rousseau dans son modèle d'éducation où l'anthropologie, la psychologie et la sociologie façonnent la pédagogie. Il faut comprendre qu'élever un enfant, ce n'est pas l'élever au sens où celui-ci s'adapte à son milieu, mais plutôt au sens où il adoptera toutes les mœurs, vertueuses ou non, qui se présenteront à lui. 1 Jean-Jacques, ROUSSEAU, Émile ou de l'éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 16 et 17. 4 Rousseau n'oublie pas la sociologie qui lui inspire sa pédagogie, dictée par son choix méthodologique interdisciplinaire dans le but de former un homme nouveau. L'objectif de l'éducation est de préparer l'enfant à vivre en société. Selon E. Cassirer, la pédagogie rousseauiste est liée à sa philosophie, à son projet: La singularité réside ici dans le fait que tout ce système, péniblement élaboré, de fictions sociales n 'a pas d'autre but que de servir la vérité. Il est destiné à libérer l'élève du caractère contre la nature des conventions sociales, et à le ramener à la complicité, à l'ingénuité de la nature. 2 C'est un projet éducatif sur la formation physique, intellectuelle et morale de l'individu, depuis la naissance jusqu' à la mort. li veut former le cœur avant le jugement. li souhaite que les enfants s'instruisent tout en s'amusant et refuse que les connaissances s'entassent. Rousseau est persuadé que tout ce dont nous sommes dépourvus à la naissance et dont nous avons besoin pour devenir des adultes épanouis nous est prodigué par l' éducation. L'ouvrage peut être considéré comme un traité sur l'éducation , aux idées morales, religieuses et sociopolitiques. La clé de voûte de l'œuvre réside dans le postulat de la bonté naturelle de l'homme et de sa corruption par la société. En utilisant des formules telles que mon/votre élève, l'enfant/les enfants, Rousseau a recours à un genre littéraire qui met la fiction au service de sa philosophie. Némorin souligne: Émile est un enfant imaginaire, l'imagination étant une distance critique. Aujourd'hui, avec l'apport de l'herméneutique autonome dans l'aire philosophique, on comme discipline comprend mleux 2 Bernard, NÉMORIN, Profil de l'homme total dans l'Émile de Jean-Jacques Rousseau, CIDlHCA, Canada, 1994, p. 111-112. qui reprend E. CASSIRER, Le problème de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Hachette, 1987, p. 113. 5 l'entrecroisement histoire/fiction, la fiction et les variatIOns imaginaires sur le temps. Rousseau, en fait, manie passé/présent/futur comme s'il détemporalise l'histoire. C'est par là que son œuvre peut s'avérer dangereuse ou révolutionnaire, car la valeur cognitive d'une œuvre consiste dans son pouvoir de préfigurer une expérience à venir? Après avoir brossé ce vaste tableau de l'Émile, nous allons en examiner l'organisation. 4. Organisation de l' œuvre Avant de parvenir à l'âge adulte, j'enfant doit franchir des étapes et il ne peut les brûler. Il Y aurait ainsi, dans le développement de j'enfant, quatre étapes lui permettant de parvenir à l' âge adulte. Dans l'Émile , les quatre premiers livres en font la description et Je dernier livre est davantage un exposé des rapports entre les sexes. Les commentateurs s'accordent pour diviser l'Émile ainsi: La préface (3 pages) (4.1); Livre l : la prime enfance, état sensitif, (52 pages) (4.2); Livre II: le deuxième état de J'enfance, état actif, (120 pages) (4.3); Livre III : la pré-adolescence, état sensible et raisonnable, (60 pages) (4.4); Livre IV : la formation de J' homme, puberté, socialisation de J'être moral et religieux, (191 pages) (4.5); Livre V : Érnile est homme, sera citoyen et père avec son épouse Sophie, (164 pages) (4.6). 3 Ibid. p. 115. 6 4.1. La préface La préface de l'Émile fera l'objet d'une analyse au premJer chapitre de notre mémoire. Pour le moment, nous nous contentons d'indiquer qu'elle est très brève et qu'elle ne contient aucune division claire. Signalons aussi que la préface présente les thèmes que Rousseau veut développer, ceux sur lesquels il s'abstient d'écrire et que pour terminer, elle offre une description de la démarche de l'auteur. Tout cela sera développé au chapitre prerruer. 4.2. Le livre l Le premJer âge du développement naturel est la pnme enfance (livre 1) qUJ va jusqu'à 6-7 ans, au moment où se fait l'apprentissage de la langue. C'est l'éducation qui forge l'individu, c'est son fondement. TI y aurait trois types d'éducation: celle de la nature, celle des choses et celle des hommes; d'où l'idée que l'éducation ou, plutôt, son intégration demeure un art et d'où l'importance du précepteur (éducateur) pour en atteindre la perfection. L'enfant ne serait rien d'autre que le produit fini de l'éducateur ou de la société; il est donc primordial que le précepteur ait un objectif pour son pupille. Le but de l'éducation étant de former des hommes libres, il faut, dès le berceau, laisser l'enfant (le nouveau-né) libre de ses mouvements. Il convient de ne pas soustraire l'enfant aux lois de la nature, puisque l'homme naturel est doté de tout ce qu'il a besoin 7 pour vivre, quel que soit le climat auquel il est confronté. Il faut éviter de gâter les enfants, qui doivent se trouver en contact plus étroit avec la réalité, parce que cela forge le caractère, nous dit Rousseau. TI importe de préparer les enfants à la souffrance; pour ce faire, il faut les rendre robustes et sains afin qu'ils disposent de tous les outils qui leur permettront d'affronter la vie. L'élève: Émile sera un modèle, un enfant «vulgaire » au sens premier du terme, conçu afin de servir d'exemple aux autres; son éducation sera naturelle. Il s'agit avant tout d'un être imaginaire, issu d' un accouchement heureux, bien formé, vigoureux et sain. Tel en est le portrait que nous dresse Rousseau. 4.3. Le livre II L'éducation négative devient plus active alors que l'accent est mis sur]' éducation corporelle; les sens sont stimulés, la raison est en sommeil et l'on assiste à l'éveil des sens et de l'agir moral. Cet état (livre II) débute dès l'âge de 6 ans et se prolonge jusqu'à 12 ans. L'enfant apprendra davantage par lui-même que par les médiations de son tuteur. TI expérimentera la souffrance, grande source de connaissance. Les jeux permettront d'aiguiser chez l'élève l' appéti t de connaissance; en effet, il s'instruira, puisqu'il n'aura pas conscience de le faire. Les leçons qu'Émile retiendra proviendront de la nature et non des hommes. 8 La liberté demeure la valeur fondamentale, il s'agit du meilleur bien de l'homme. Les meilleurs traits à développer chez l'homme sont la capacité à être soi-même et à s'autosuffire. La plus grande sagesse consiste à ne désirer que ce qui est nécessaire. Le précepteur doit intervenir dans la détermination de la limite entre les besoins et les caprices. À ce propos, « Rousseau estime que l'homme ne peut se faire seul, l'être humain a besoin du concours de l'autre pour s'humaniser. La nature seule, sans l'intervention de l'homme, ne fait pas l' homme. »4 En d'autres mots, la nature ne produit pas des hommes dans leur exacte plénitude, une part de l'homme doit être développée au contact de ses semblables. La nature permet d'apprendre la nécessité et elle est meilleure éducatrice que nous. À cet âge, la raison est inutile et constitue un frein à la force. L'histoire et la géographie seront introduites à l'aide de méthodes actives. Par exemple, dans le cas de la géographie, l'enfant sera amené sur Je terrain pour susciter son intérêt, encourager ses questions. L'enseignement se fait par les bons exemples et non par les beaux discours. li s'agit de rechercher la vraie connaissance et de favoriser l'éveil de la raison, sans toutefois en précipiter la maturation, puisque celle-ci est propre à l'élève. 4 Ibid. p. 84. 9 4.4. Le livre III Les principes pédagogiques de Rousseau visent à produire un individu autonome, libre et heureux. Dans le livre III, le développement intellectuel s'affirme par l'activité de l'esprit, l'élève cherche à s'instruire, ressent une soif de connaissance, une forme de curiosité naturelle. Émile doit se familiariser avec les livres. TI est du rôle du précepteur de diriger les lectures de son pupille et de lui offrir son premier livre qui devra être Robinson Crusoë de Defoe. Ce livre serait un peu comme le plaidoyer rousseauiste de la valorisation de l'éducation de la nature, nous fait remarquer Némorin. En effet, Robinson Crusoë est un homme seul, sur une île déserte et, bien sûr, autosuffisant. L'enfant sera également préparé aux relations sociales, tout en restant autonome, d'où le nécessaire apprentissage d'un métier manuel. La société nous fournit les mots et les choses, mais ne constitue pas une norme en matière d'idées et de réflexions. C'est l'ignorance méthodique qui permet à l'élève de réfléchir par lui-même, devant son tuteur qui lui procure des demi-réponses ou qui veille à se taire. Formé de la sorte, l'homme bon peut devenir un bon citoyen, mais il ne faut cependant pas mêler les deux. À 12 ans, Émile n'a pas encore appris la morale, puisqu'il n'est pas encore en mesure de le faire. Le troisième livre se clôt avec la fin de l'enfance. 10 4.5. Le livre IV Le livre IV débute avec le thème de la puberté qui perturbe le calme de l'enfance. Ce temps de crise aux lourdes conséquences sur l'équilibre humain est, en fait, une seconde naissance. L'amour de soi, toujours bon et conforme à la nature, engendrera l'être moral, l'être-pour-les-autres. li ne faut pas confondre, l'amour de soi et l'amour propre. Ces deux notions sont, chez Rousseau, nettement différentes. L'amour de soi, c'est la nature, quant à l'amour propre, il est artificiel, c'est le fruit de la société, des opinions et des comparaisons. li est important de souligner que la société peut influencer, en bien comme en mal, la maturité affective et humaine de J'élève. La socialisation n'advient que par le sentiment de pitié universel portant J'élève hors de lui par connaissance des sentiments de douleur se prolongeant vers les autres. Ce qui est entendu par naturel est ce qui est commun à tous. En somme, la clé de la sociabilité est l'ouverture sur les autres et, dans la mesure où Émile doit s'intégrer dans la société, c'est ce dont il usera. La finalité de l'éducation est de nous apprendre à être homme et à vivre avec nos semblables. Il 4.6. Le livre V Finalement, le livre V aborde, entre autres, l'éducation des femmes et la différence entre celles-ci et les hommes. En effet, il convient de "tenir compte de leurs différences psychologiques dans la manière de les éduquer. La violence dans les rapports entre hommes et femmes n'est pas acceptée chez Rousseau. Si Émile ne doit pas se soucier de l'opinion d'autrui, sa Sophie doit, quant à elle, s'en préoccuper. Les femmes ne seront instruites que de ce qu'elles doivent savoir. Par la suite, Rousseau précise l'éducation de Sophie, future épouse d'Émile. Enfin, «Rousseau termjne l'Émile, peut-on dire, par un nouveau commencement. Émile est père, il deviendra précepteur à son toUr. »5 Après avoir détaillé ce qu'il importe de connaître à propos de l'auteur, de ses moti vations et après avoir donné un aperçu du contenu de l'ouvrage, nous allons aborder la réception de l'œuvre. 5 Ibid. p. 108. 12 5. Réception de l'œuvre Voltaire, entre autres, ne trouvait guère d'intérêt à l'œuvre de Rousseau, sauf pour en critiquer la lenteur et la pédanterie. Le traité revêt, selon Vargas un contemporain de Rousseau, la forme d'un catalogue regroupant l' ensemble des pensées philosophiques de l'auteur, où chacun viendrait puiser, au gré de ses besoins, les idées de Rousseau. Par cet amalgame d ' information, le livre ne faisait pas J'unanimité et même après deux siècles de lecture, les spécialistes rousseauistes ne peuvent en nier la lourdeur. Comme le soulignait Jean Fabre, il s'agit d' un « mi-traité et mi-roman, ergoteur et pédantesque, exaspérant de jactance, insupportable de lenteur »6. Rousseau a provoqué des lectures passionnelles et disparates. À leur publication, ses premiers Discours furent tenus pour des chefs-d'œuvre d 'éloquence, mais aussi pour des paradoxes provocateurs. La NouveLLe Héloïse et l'Émile firent de lui le maître des âmes sensibles, le prophète d 'une morale et d'une religion du sentiment. À ces vues simplificatrices s'ajoutèrent d 'autres malentendus: on lui imputa le mot d 'ordre du retour à la nature, on fit de lui, dès 1789, l'un des auteurs de la Révolution F . 7 jrançalse. De plus, plusieurs le tenaient coupable de tous les désastres politiques ou moraux qu 'ils voyaient émerger dans le monde moderne. Les écrivains de droite, souligne Jean Starobinski, faisaient de Rousseau leur bête noire puisqu'il était considéré comme un étranger portant malheur à la France. Parmi ces mêmes écrivains, certains étaient désireux de rendre justice à Rousseau, c'est alors que plusieurs ont fait un tri à travers toutes ses 6 Yves, V ARGAS, Introduction à l'Émile de Rousseau, Paris, Presse Universitaires de France, 1995, p. 2. 7 Ernest CASSIRER, Le problème de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Hachette, 1987, p. 1. 13 œuvres. «Plaindre l'ombrageux malade, rejeter la dangereuse abstraction de la pensée politique, admirer l'artiste: cette stratégie de la distinction des faces de Rousseau devint pratique courant dans les manuels. »8 Ce n'est qu'au XXe siècle qu'il a été admis que Rousseau pouvait aVOIr une philosophie indépendante de ses humeurs. Dorénavant, « [ ... ] on ne se contenta plus de lui attribuer, paresseusement, des idées à l'emporte-pièce sur la bonté naturelle de l'homme, sur les méfaits de la civilisation et sur la subordination de l'individu à la volonté générale. » 9 Toujours est-il que, même en 1932, admettre l'unité de la pensée de Rousseau n'est pas encore chose faite ? « Basch préférait admettre comme Schinz, qu'il y avait chez Rousseau une double source psychique, et, tout en reconnaissant en lui un penseur pénétrant, il soutenait qu'il avait été un poète, un romancier et qu 'il n'a été penseur et philosophe qu'autant qu'il a été poète et romancier. » 10 Pour lire Rousseau dans le plus grand respect il faut, selon Cassirer, « [ ... ] accorder un statut de pleine légitimité philosophique à un discours chaleureux que Rousseau n'a pas organisé selon les normes exigibles d'un philosophe de métier. »11 Rousseau ne serait pas un auteur problématique, ce serait plutôt les malentendus entourant son œuvre qui le seraient. Cassirer propose de voir en Rousseau, « [ ... ] un 8 Ibid. p. II. 9 Ibid. 10 Ibid. p. IV-V. Il Ibid. p. V. 14 penseur qui a su poser des problèmes fondamentaux, et dont l'actualité reste entière pour les hommes du XXe siècle. »12 Pour preuve, lorsque Lessing formula Éducation du genre humain, il n'aurait fait là que réaliser une synthèse offerte par Rousseau. L'Émile aux dires de Rousseau devait être le joyau de toute sa pensée et de son activité littéraire. En effet, Ernest Cassirer souligne « [ ... ] que seul J'Émile permettrait de mettre en lumière le but auquel tendaient toutes les orientations diverses de sa pensée et le terme où elles s'unifiaient. »13 Toutefois, poursuit Cassirer, il serait difficile de soutenir une telle idée d'unité puisque « [ ... ] l'Émile est sans doute la plus paradoxale de ses œuvres. Dans aucune autre il ne laisse à ce point libre cours à l'imaginalion et à la spéculation, nulle part ailleurs il ne parait avoir à ce point perdu tout sentiment de la réalité dégrisante des choses. » 14 Poursuivons à présent avec la méthodologie choisie pour la rédaction de ce mémoire. 6. Méthodologie utilisée. Comme nous l'avons indiqué plus haut, il s'agira de présenter un commentaire cursif de la préface et du livre l de l'Émile, c'est-à-dire que je procéderai du début de la préface à la fin du livre l, paragraphes après paragraphes afin d'en faire ressortir l'essentiel. Les ouvrages remarquables de Vargas (Introduction à l'Émile de Rousseau), de Némorin 12 Ibid. p. VII. 13 Ibid. p. 112-113. 14 Ibid. p. 113. 15 (Profil de l'homme total dans l'Émile de Jean-Jacques Rousseau), de Vinh-De (Le problème de l'homme chez Jean-Jacques Rousseau) et de Ravier (L'éducation de l'homme nouveau) sur l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau seront fortement mis à contribution. La préface fera l'objet d'une présentation au premier chapitre, elle y sera analysée tant dans sa forme que dans son contenu. La démarche sera semblable pour le second chapitre analysant le livre 1. Nos commentaires, remarques et réflexions disséminés au cours de notre présentation du texte de Rousseau seront ensuite regroupés et résumés à la fin de chaque chapitre, dans la section «Synthèse et commentaires». L'édition choisie de l'Émile est celle de Garnier-Flammarion incluant une présentation par Michel Launay. 7. Organisation du mémoire Un premier chapitre traitera de la préface de l'Émile, s'intéressera aux raisons qui ont motivé Rousseau à rédiger l'Émile, présentera les sujets qu'il n'a pas souhaité traiter dans cet ouvrage et, en dernier lieu, exposera la démarche de l'auteur. L'analyse de la préface sera suivie d'une section «Synthèse et commentaires» regroupant mes observations ainsi que celles formulées par divers commentateurs. Le second chapitre examInera le livre 1 de l'Émile en explorant les pnncIpes généraux énoncés par Rousseau, étudiera la présentation du nouveau-né et décrira l'application de ce projet. Dans le second chapitre, les commentaires suscités par l'analyse du livre 1 obéiront à la même logique que celle utilisée au chapitre 1. Il est à noter que 16 chaque chapitre contiendra une section consacrée à la forme du texte et une autre s'intéressant au contenu de ce même texte. 17 CHAPITRE 1 : COMMENTAIRE DE LA PRÉFACE 1. Organisation de la préface Dans cette section, nous présenterons la forme sous laquelle la préface de l'Émile s'offre au lecteur. La seconde section portera sur son contenu et présentera les sujets sur lesquels Rousseau s'exprime, puis ceux sur lesquels il préfère se taire. Nous terminerons par une réflexion sur sa démarche quelque peu évasive. Quoiqu 'elle ne soit pas volumineuse (trois pages dans un livre qui en compte 630), la préface de l'Émile est surprenante: (i) Rousseau y explique l'importance de l'éducation, sans toutefois clarifier ses objectifs; (ii) la préface ne présente pas de section apparente, il revient au lecteur d'en faire ses propres divisions; (iii) l'auteur ne dévoile pas non plus sa démarche intellectuelle, c'est-à-dire que nous ignorons la façon dont il procédera pour aborder son sujet d'étude. Par exemple, il ne mentionne pas la division en cinq livres dont chacun présente une étape différente et importante dans le développement de l'enfant jusqu'à l'âge adulte; (iv) enfin, nous ignorons tout autant qu'il fera appel à Émile, son élève imaginaire, et à un gouverneur qui sera tantôt Rousseau, tantôt un tiers, tantôt le père et tantôt un ami du père, afin d'illustrer ses propos. 18 li reste malgré tout possible de diviser la préface en trois sections: la première porte sur le sujet et l'objectif de cet ouvrage, la seconde concerne ce que l'auteur dit ne pas vouloir traiter et, enfin, la troisième présente comment il structure ses idées. 2. Le contenu de la préface 2.1. Ce dont traitera l'Émile Dès les premières lignes de la préface, Rousseau présente son travail d'écriture comme un assemblage d'idées sans trop de suite, élaboré dans l'unique but de plaire à une mère de famille. TI en résulte un écrit à la fois trop volumineux et trop succinct qui dépasse sa première volonté, Je n 'avais d 'abord projeté qu'un mémoire de quelques pages; mon sujet m'entraînant malgré moi, ce mémoire devint insensiblement une espèce d 'ouvrage trop gros, sans doute, pour ce qu'il contient, mais trop petit pour la matière dont il traite. 1 5 De plus, Rousseau est d'avis que les hommes de son temps ne connaissent pas l'enfance, puisqu'ils collectionnent les fausses idées à son sujet et ne savent pas davantage ce qu'elle est. Ils cherchent toujours l'homme dans l'enfant sans penser à ce qu'il est avant d'être homme. Voilà l'étude à laquelle je (Rousseau) me suis le plus appliqué, afin que quand toute ma méthode serait chimérique et fausse, on pût toujours profiter de mes observations. 16 15 Jean-Jacques, ROUSSEAU, Émile ou de l'éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 31. 16 Ibid. p. 32. 19 Ici, l'auteur annonce son sujet d'étude, soit l'enfant avant qu'il ne devienne adulte. Il demeure toutefois prudent en soutenant que si sa méthode est faillible, ses observations, quant à elles, seront valables. Rousseau poursuit en conseillant aux lecteurs faisant partie du corps enseignant, afin de rendre leur lecture utile, d'étudier leurs élèves, car selon lui, ils ne les connaissent pas suffisamment. 2.2. Ce dont ne traitera pas l'Émile Abordons maintenant ce dont l'auteur dit qu'il ne traitera pas. Autre caractéristique étonnante de cette préface, Rousseau y énonce clairement qu 'il ne souhaite pas disserter de l'importance d'une bonne éducation, ni prouver que celle en vigueur à son époque est mauvaise, parce qu'il considère que tout a été dit sur le sujet. L'auteur emploie ces termes: Je parlerai peu de l'importance d'une bonne éducation; je ne m'arrêterai pas non plus à prouver que celle qui est en usage est mauvaise; mille autres l'ont fait avant moi, et je n'aime point remplir un livre de choses que tout le monde sait. Je remarquerai seulement que, depuis des temps infinis, il n'y a qu'un cri contre la pratique établie, sans que personne , . d' ·ll 17 S aVlse en proposer une mel eure. Ces termes marquent négativement l'éducation appliquée à l'époque de Rousseau. Ce qui est étonnant réside dans le fait que l'auteur soutient qu 'il ne tombera pas dans le piège de la redondance et de la démolition du système éducatif présent à son époque. Il se contente de dire que c'est la littérature et le savoir de cette époque qui seraient à l'origine du 17 Ibid. p. 3l. 20 dépérissement éducationnel. Mais cela dit, il n'en demeure pas moins que les dix premières pages du livre l sont consacrées à la structuration de reproches à l'égard de l'éducation de son époque. Pour l'instant, on peut se contenter de dire que Rousseau offre une critique assez dure, mais cet aspect ne sera pas davantage développé, puisqu 'il fera partie de l'étude du livre l, dans le chapitre 2. D'ailleurs à ce sujet, Michel Launay y voit une marque de fausse modestie de la part de l'auteur, Rousseau ayant auparavant déclaré que son livre était un projet trop gros, mais que lui seul possédait la capacité de «construire un édifice original et solide ». 18 2.3. La méthode proposée par Rousseau Le moment est venu de présenter la démarche proposée par Rousseau. TI basera son étude sur l'observation de la nature. Par nature, l'auteur de l'Émile entend la norme ou le principe qui régie tout, où chaque chose est à sa place et où tout a une raison d' être. Vargas soutiendra que «De cette perfection établie, le monde animal et cosmique donne l'idée: chaque chose est à sa place et tout être est un centre autour duquel s'ordonnent les autres A 19 etres.» 18 Ibid. p. 15. 19 Yves, VARGAS, Introduction à l'Émile de Rousseau, Paris, Presse Universitaires de France, 1995, p. 317. 21 Rousseau ne craint pas d'être critiqué et même s'attend à l'être, ce qui explique sa démarche intellectuelle, qu'il définit comme suit : En exposant avec liberté mon sentiment, j'entends si peu qu'il fasse autorité, que j'y joins toujours mes raisons, afin qu'on les pèse et qu'on me juge: mais, quoique je ne veuille point m'obstiner à défendre mes idées, je ne me crois pas moins obligé de les proposer; car les maximes sur lesquelles je suis d'un avis contraire à celui des autres ne sont point différentes. Ce sont celles dont la vérité ou la fausseté importe à connaître, et qui font le bonheur ou le malheur du genre humain. 2o Il semble s'agir là d'une certaine protection que Rousseau se donne, comme s'il avait prévu que son livre aurait l'effet d'une bombe. De plus, il souligne qu'on lui demandait fréquemment de proposer ce qui était faisable ou bien quelque chose s'emboîtant dans le système existant. Acquiescer à une telle demande serait purement utopique, compte tenu de ce que Rousseau présente dans la préface. Un tel projet, sur certaines matières, est beaucoup plus chimérique que les miens (les projets de Rousseau); car, dans cet alliage, le bien se gâte, et le mal ne se guérit pas. [ ... ] Pères et mères, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire. Dois-je répondre de votre volonté?21 De cela découleraient deux points à prendre en considération dans tout type de projet, soit la bonté absolue du projet et la facilité de l'exécution. En ce qui concerne le premier, [ ... ] il suffit, pour que le projet soit admissible et praticable en lui-même, que ce qu'il a de bon en soi dans la nature de la chose, ici, par exemple l'éducation proposée soit convenable à l'homme, et bien adapté au cœur humain. 22 Le second point est fonction de rapports dans certaines situations, variables à l'infini; par exemple, l'auteur soutient que certaines méthodes éducationnelles sont applicables dans 20 Jean-Jacques, ROUSSEAU, Émile ou de l'éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 32 et 33. 21 Ibid. p. 33. 22 Ibid. 22 certains pays et non dans d'autres. Toutefois, l'auteur ne développe pas cette question qui n'est pas essentielle à son sujet. Rousseau poursuit, Il me suffit que, partout où naîtront des hommes, on puisse en faire ce que je propose; et qu'en ayant fait d'eux ce que je pro~ose, on ait fait ce qu'il y a de meilleur et pour eux-mêmes et pour autrui. 3 C'est l'engagement auquel Rousseau se tient et on aurait donc tort de lui en demander plus. 2.4. Synthèse et commentaires La préface de l'Émile doit être davantage considérée comme une vague explication des motivations de Rousseau dans l'écriture de son ouvrage. L'auteur énonce plutôt une négation, c'est-à-dire qu'il indique ce dont il ne traitera pas. Il s'agit là d'une forme de mise en garde pour le lecteur de ne point chercher à trouver davantage dans cet écrit. Cependant, il est possible que Rousseau se soit senti sur un terrain glissant, c'est-à-dire qu'il prévoyait les critiques que l'Émile susciterait et ne désirait pas commencer son ouvrage par une critique de son époque comme ce qui a été décrit plus haut. Pourtant, il agira tout autrement dans le premier livre. En effet, après avoir promis de ne pas parler de l'éducation présente au Siècle des Lumières, il en soulignera toutes les failles. Faut-il y voir une duperie? Une négligence de la part de l'auteur, démontrant un manque de rigueur intellectuelle? TI convient cependant de considérer qu'une préface de trois pages s'avère bien succincte pour un livre de 630 pages au total. 23 Ibid. 23 La préface a-t-elle été rédigée en début d'écriture ou à la fin? Sa brièveté pourrait être explicable par le fait que la préface n'aurait dû présenter qu'un texte de quelques pages. S'agit-il là d' une négligence de Rousseau, n'avait-il pas un éditeur? Le rôle de ce dernier est primordial, justement pour épurer et aller à l'essentiel. TI est certain que l'essence même du texte ne doit pas en être appauvrie, mais l'opinion d'autrui peut être nécessaire à la clarté du propos. Du fait que cet ouvrage est constitué de l'assemblage de plusieurs travaux, il n'obéit à aucun système : il ne s'agit pas d'une étude systématique. Cela est attribuable au mode d'écriture de l'auteur: Rousseau ava it l' hab itude de prendre des notes sur ce qu'il observait et il a regroupé celles-ci dans son traité. D'après Vargas «Énûle est une accumulation de vérités en couches successives, une somme sans intégration . »24 Cassirer poursuit en ce sens Si l'on résume [ ... } on comprendra quel long et pénible chemin Rousseau a dû parcourir avant de réussi à exprimer sous une forme purement réflexive les expériences personnelles qui sont partout les fondements de ce qu'il a entrepris, comme à en donner un exposé cohérent qui prît la forme d 'une doctrine philosophique objective. La justification et l'élaboration strictement systématique de cette doctrine n'étaient pas le but auquel il aspirait; et il ne se sentait pas mûr pour cela. 25 De plus, Rousseau n'était pas un homme de synthèse, il avait tendance à poursuivre le flot de son écriture. Cet homme était tout aussi vacillant dans les sentiments qu'il laissait 24 Yves, VARGAS, Introduction à l'Émile de Rousseau, Paris, Presse Universitaires de France, 1995, p. 6. 25 Ernest CASSIRER, Le problème de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Hachette, 1987, p. 121. 24 transparaître à travers ses pages, tantôt rêveur, nostalgique, la verve enflammée, haineux, enthousiaste, etc. À ce propos, toujours aussi clair Cassirer poursuit, Ce n'est pas seulement sa pensée, mais aussi son style qui partout témoigne d'une telle singularité. Ce style ne s'intègre ni ne se plie aux canons stricts édictés par le classicisme français qui les avait érigés en principe de l'art de penser et de l'art d'écrire. Sans cesse, il s'écarte de la ligne rigoureuse de la réflexion, il ne se contente pas de laisser la parole à la chose même, il veut aussi communiquer l'impression toute personnelle et individuelle que produit la chose. En tant que philosophe et en tant qu'écrivain, Rousseau s'est élevé le plus vigoureusement contre l'idéal d'un style abstrait qui s'en tiendrait froidement à l'exposé du problème. 26 On s'explique difficilement pourquoi Rousseau a produit une telle préface? Négligeait-il ses lecteurs au point de leur offrir si peu? Que sommes-nous censés faire de cette préface? Tout simplement, après sa lecture, la mettre de côté et passer aux livres 1 à V. Se souciait-il aussi peu d'être compris ou voulait-il dissuader le lecteur d'entreprendre une telle lecture? D'une manière ou d'une autre, on constate que si les livres 1 à Vont suscité un vif intérêt pour la multitude de leurs propos, la préface a soulevé, quant à elle, la plus grande perplexité. Ces considérations venant clore notre commentaire de la préface, nous allons entreprendre l'analyse du livre 1 dans le chapitre suivant. 26 Ibid. p. 122. 25 CHAPITRE 2 : COMMENT AIRE DU LIVRE 1 1. Organisation de la forme du livre 1 Avant d'aborder le contenu du livre l, nous allons débuter par l'étude de sa forme. On peut considérer que le livre 1 comportant 52 pages se divise en trois grandes sections possédant elles-mêmes des sous-sections. Ses divisions sont annoncées par les changements de sujets, car aucunes divisons formelles ne divise le texte. La première section s'étend sur 27 pages et traite des principes généraux de la philosophie de l'éducation que l'auteur veut établir et mettre au clair avant de traiter, dans la deuxième section, du nouveau-né luimême, durant 16 pages, et conclure avec une section sur l'application de ces principes couvrant neuf pages. Il faut garder à l'esprit que chaque li vre composant l'Émile dresse le tableau des caractères d'un âge de la vie. Le livre 1 est consacré à une période d'absolue dépendance et de faiblesse totale; il s'agit de la période de la naissance s'étalant jusqu'aux apprentissages de la marche et de la parole, qui permettront à l'enfant de développer sa propre autonomie. Cette dernière lui permettra à son tour de s'intégrer au monde et de se détacher de sa nourrice. Le livre 1 fait la présentation d'Émile ainsi que des notions principales dont traitera le livre l, soit la nature, la dénature et la société. Selon Vargas, le sujet du livre 1 est très bien annoncé: débuter par la nature, suivre la trajectoire de l'homme naturel jusqu'au 26 bou t, étudier de quelle manière il s'établi t en société en demeuran t une unité pour lui tout en étant un citoyen pour les autres. 27 Maintenant que la forme du texte du livre l a été mise en lumière, nous allons pouvoir nous concentrer sur son contenu. 2. Le contenu du livre l Cette section du mémoire se divise en trois grandes parties, elles-mêmes divisées en sous-sections. Cette façon de présenter le texte n'est pas apparente dans le livre l, les divisions que nous proposons ont pris forme au cours des lectures du livre l de l'Émile et des observations de ses commentateurs. Ainsi, on se retrouve avec trois sections maîtresses, soit une consacrer aux principes généraux, une autre au nouveau-né et une dernière à l'application de ces principes. 2.1. Principes généraux (p. 35-62) Les principes généraux de la philosophie de l'éducation sont abordés en présentant quatre principaux aspects qui sont : la typologie de l'éducation, le but de l'éducation naturelle, son principe et ses acteurs. 27 Yves, V ARGAS, Introduction à [' Émile de Rousseau, Paris, Presse Universitaires de France, 1995, p. 6. 27 2.1.1. Typologie de l'éducation (p. 35-41) Dans cette section du mémoire, il sera développé deux aspects de la pensée de Rousseau, soit la trilogie éducative et la trilogie humaine. La première concerne l'éducation de la nature, celle des hommes et celle des choses. «Ce que Rousseau appelle éducation de la nature est le développement spontané de l'enfant, l'acquisition de ses forces; celle des hommes consiste à orienter l'utilisation de ses forces; quant aux choses, elles éduquent au sens où l'expérience, les réussites et les échecs de l'action sur les choses, forment le jugement.»28 La trilogie humaine présente la façon dont chacune des sources de l'éducation énumérées ci-haut interagissent ensemble. 2.1.1.1. Trilogie éducative (p. 35-39) Dès les premières lignes du livre I, Rousseau présente la situation actuelle de complaisance des hommes. TI dresse un tableau de ce que lui semblent être les motivations de la rédaction de l'Émile. TI débute ainsi: Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. Il force une terre à nourrir les productions d'un autre, un arbre à porter les fruits d'un autre; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons; il mutile son chien, son cheval, son esclave; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime les difformités, les monstres; il ne veut rien tel que l 'a fait la nature, pas même l'homme; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin. 29 28 Ibid. p. 10. 29 Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile ou de l'éducation, GF Flammarion, Paris, 1966, p. 35 28 En fait, tout se pervertit entre les mains de l ' homme. TI est capable de tarir la plus innocente des choses et de détruire tout ce qu'il touche. Dans son dessein de tout posséder, il se dépossède et se perd. D'où l'importance, nous dira Rousseau, d'une «bonne éducation ». Dans son compte rendu de la condition actuelle des hommes, il s'avère que [. .. } dans l'état où sont désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres serait le plus défiguré de tous. Les préjugés, l'autorité, la nécessité, l'exemple, toutes les institutions sociales, dans lesquelles nous sommes submergés, étoufferaient en lui la nature, et ne mettraient rien à la place. Elle y serait comme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu d'un chemin, et que les passants font bientôt de périr, en le heurtant de toutes parts et le pliant dans tous les sens. 30 Ce serait le regroupement des hommes en société qui serait si corrupteur, puisqu'à l'origine, J'homme est naturellement bon. Pour contrer cela, Rousseau s'adresse à la mère et lui donne la directive de préserver cette jeune âme humaine de tous les malheurs humains possibles en le prévenant de la dépravation, de la dénaturation. Il formule ses consignes en comparant l'enfant à un arbrisseau que l'on cultive: 30 Ibid. C'est à toi que je m'adresse, tendre et prévoyante mère, qui sus t'écarter de la grande route et garantir l'arbrisseau naissant du choc des opinions humaines! Cultive, arrose la jeune plante avant qu'elle meure: ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l'âme de ton enfant; un autre en peut marquer le circuit, mais toi seule y d . lb·' 31 OlS poser a arnere. 31 Ibid. p. 35-36. 29 Il faut comprendre qu'il s'agit là d'un processus. Si l'on ne peut avoir d'arbre sans graines ni soins, il en va de même pour un enfant. Comme l'arbre passant d'année en année, l'enfant passera d'âge en âge. Si les plantes sont façonnées par la culture, les hommes le sont par l'éducation. Il faut que l'enfant passe par toutes les étapes avant de devenir adulte. Il doit grandir, gagner en musculature, en force, acquérir le langage, l'esprit, la conscience, la raison ... S'il naissait déjà avec tous ces attributs, il ne serait d'aucune utilité. TI serait prisonnier d'un corps dont il ne saurait que faire. Il lui manquerait l'application de toutes ces choses. Cette éducation provient de la nature, des hommes ou des choses, c'est ce que Rousseau entend par «trilogie éducative». Le développement interne de nos facultés et de nos organes relève de l'éducation de la nature. Ce que l'on apprend à faire avec ces atouts provient de l'éducation des hommes. Finalement, ce que l'on acquiert de notre propre expérience sur les objets nous affectant est l'éducation des choses. Ces trois sortes de maîtres nous forment et « Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais en accord avec lui-même; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là est bien élevé. »32 L'éducation de la nature ne dépend aucunement de nous et celle des choses n'en dépend que sur certains points. L'éducation des hommes est la seule dont nous puissions être véritablement les maîtres, mais encore là, certains paramètres peuvent nous échapper. Le concours des trois éducations étant essentiel à leur perfection, il convient 32 Ibid. p. 36. 30 de diriger les deux autres vers celle à laquelle nous ne pouvons rien changer. Toutefois, Vargas soulève une contradiction, considérant les propos de Rousseau concernant le fait que les hommes défigure tout, mais que l'éducation est impossible sans eux, alors cela condamne l'éducation à se restreindre à la simple théorie et le passage à l'application est impossible. «En clair: l'éducateur, le pédagogue qui irait chercher dans Émile quelque nourriture à son métier aura toutes les raisons de fermer le livre après ces trois premières pages! »33 La nature: Rousseau évoque la nature, traite de la nature, mais en fait, qu'entend-il par là? La nature serait uniquement l'habitude.  

« UNIVERSlTÉ DU QUÉBEC MÉMOIRE PRÉSENTÉ À L' UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À TROIS-RIVIÈRES COMME EXIGENCE PARTIELLE DU PROGRAMME DE MAÎTRISE EN PHILOSOPHIE PAR VALÉRIE HÉBERT COMMENTAIRE DE LA PRÉFACE ET DU LIVRE l DE L 'ÉMILE OU DE L 'ÉDUCATION DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU MARS 2011 »

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