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Qui suis-je, moi qui dis "je" ?

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« Je peux douter de tout, mais je ne peux douter que j'existe, moi qui doute. J'accède ainsi à la conscience de moi comme existant et à la connaissance de moi comme pur pouvoir de penser. Et il me semble que je suis maître de mes pensées et donc de mes discours. Mais mon je est aussi volonté et contraction de muscles et, ainsi, chair ou corps propre et, dès lors, emprise sur le monde. Certes, je suis moins assuré de l'existence de mon corps et du monde, mais il est fort probable que tout cela ne soit pas qu'illusion et que mon pouvoir sur le monde soit bien réel. J'ai aussi le pouvoir de dire «je », c'est-à-dire de me saisir moi-même, par un retour sur moi, comme sujet conscient et un, qui reste identique à lui-même malgré la diversité des expériences vécues et des affects éprouvés. C'est ce pouvoir d'unité de la conscience qui fait de moi un être humain, une personne, un être ayant une dignité, une valeur absolue par opposition aux autres êtres qui ne sont que des choses. "Posséder le Je dans sa représentation: ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c'est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu'il ne peut pas dire Je, car il l'a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement. Il faut remarquer que l'enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu'assez tard (peut-être un an après) dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense." KANT Ce texte est extrait du tout début de "Anthropologie du point de vue pragmatique" (Livre 1. De la faculté de connaître- De la connaissance de soi-même, $1). Cette oeuvre, regroupe, comme l'indique Kant dans une note de sa préface, des cours professés pendant les semestres d'hiver "depuis plus de trente ans". L' "Anthropologie du point de vue pragmatique" contient toutefois des analyses subtiles sur les sujets les plus divers: la vie sociale, le rôle des sens et de la mémoire, le suicide. On y trouve des anecdotes, des conseils sur l'art de vivre et une sorte de "traité des passions" qui fait songer à celui de Descartes. Le texte que nous allons commenter se rapporte à la conscience de soi. Notons que dans un passage difficile de la "Critique de la raison pure", Kant affirme que pour qu'il y ait conscience de soi, deux choses sont requises: le déroulement successif de la diversité (le flux des phénomènes intérieurs ou états de conscience) et la compréhension de ce déroulement, acte qu'il nomme synthèse de l'appréhension. Autrement dit, sans le "je pense" qui accompagne toutes mes représentations, "serait représenté en moi quelque chose qui ne pourrait pas du tout être pensé, ce qui revient à dire ou que la représentation serait impossible, ou que du moins, elle ne serait rien pour moi". Kant distingue donc l'aperception empirique qui est l'état intérieur toujours changeant & l'aperception transcendantale, conscience pure, originaire et synthétique qui assure la liaison et donc la connaissance réflexive de ce flux intérieur, permettant ainsi la constitution d'un "moi" fixe & permanent. Pouvoir dire je, c'est donc avoir conscience d'être un & identique par-delà la multiplicité des états de conscience internes et des expériences vécues. Ce texte est difficile. Il convient de relever les termes essentiels et de leur accorder un moment de réflexion. "Posséder en je", c'est pouvoir se dédoubler ou plus précisément s'appréhender soi-même comme objet. "La personne" signifie le sujet porteur de la loi morale qui, en tant que tel, a une valeur absolue, une dignité et ne saurait donc être traité comme un simple moyen mais toujours en même temps comme une fin en soi. "L'unité de la conscience" (aperception transcendantale), c'est le pouvoir de réaliser la synthèse de la diversité, de lier les éléments divers de la représentation. "Les choses" sont tout ce qui relève du règne de la nature (donc aussi les animaux). "L'entendement" est la faculté des concepts, faculté qui légifère dans le domaine de la connaissance et qui permet d'unifier le divers donné dans l'intuition sensible. "Se sentir" signifie se saisir de manière concrète, sensible & immédiate. "Se penser", c'est avoir conscience de soi comme sujet pensant. Je suis, moi en qui tout me paraît clair, sans dessous, mais pourquoi suis-je né, pourquoi suis-je là ? Sans conteste, je suis l'effet d'une union, celle de mes parents, et j'en résulte, comme une séparation. Certes, la conscience d'être un être distinct, autonome, n'est pas immédiate. On sait que l'enfant commence par parler de lui à la troisième personne. Mais lorsqu'il commence à dire « je » dans l'opposition à autrui, il ne revient jamais à l'autre manière de parler « Auparavant il ne faisait que se sentir; maintenant il pense » (Kant). Il discernerait ainsi qu'il est lui-même et non un autre. Il me semble donc bien que moi qui dis « je », je suis une conscience souveraine, une personne autonome, distincte d'autrui et du monde. »

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