Aide en Philo

Que vaut l'expression: Je ne fais de tort qu'à moi-même ?

Extrait du document

« I.

— Personne n'a le droit de se faire du tort à lui-même.

Nous devons traiter l'humanité en nous et chez autrui comme une fin et non comme un moyen (formule de Kant).

Il est faux de dire avec Sénèque : Nemo sibi debet. Tous les impératifs ordonnent ou hypothétiquement ou catégoriquement.

Les impératifs hypothétiques représentent la nécessité pratique d'une action possible comme moyen pour quelque chose d'autre qu'on désire (ou du moins qu'il est possible qu'on désire) obtenir.

L'impératif catégorique serait celui qui représenterait une action comme étant par elle-même, et indépendamment de tout autre but, objectivement nécessaire.

(...) Il y a un impératif qui nous ordonne immédiatement une certaine conduite, sans avoir lui-même pour condition une autre fin relativement à laquelle cette conduite ne serait qu'un moyen.

Cet impératif est catégorique.

Il ne concerne pas la matière de l'action et ce qui doit en résulter, mais la forme et le principe d'où elle résulte elle-même, et ce qu'elle contient d'essentiellement bon réside dans l'intention, quel que soit d'ailleurs le résultat.

Cet impératif peut être nommé impératif de la moralité.

(...) Quand je conçois un impératif hypothétique en général, je ne sais pas d'avance ce qu'il contiendra, jusqu'à ce que la condition me soit donnée.

Mais si c'est un impératif catégorique que je conçois, je sais aussitôt ce qu'il contient.

Car, puisque l'impératif ne contient en dehors de la loi que la nécessité, pour la maxime de se conformer à cette loi, et que la loi ne contient aucune condition à laquelle elle soit astreinte, il ne reste rien que l'universalité d'une loi en général, à laquelle la maxime de l'action doit être conforme, et c'est seulement cette conformité que l'impératif nous représente proprement comme nécessaire. Il n'y a donc qu'un impératif catégorique, et c'est celui-ci : Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle.

(...) Les êtres dont l'existence dépend à vrai dire, non pas de notre volonté, mais de la nature, n'ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu'une valeur relative, celle de moyens, voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres raisonnables sont appelées des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c'est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui, par suite, limite d'autant toute faculté d'agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect). Ce ne sont pas là des fins subjectives dont l'existence, comme effet de notre action, a une valeur pour nous : ce sont des fins objectives, c'est-à-dire des choses dont l'existence est une fin en soi-même, et même une fin telle qu'elle ne peut être remplacée par aucune autre, au service de laquelle les fins objectives devraient se mettre simplement comme moyens.

Sans cela, en effet, on ne pourrait trouver jamais rien qui eût une valeur absolue.

Mais si toute valeur était conditionnelle et par suite contingente, il serait complètement impossible de trouver pour la raison un principe pratique suprême.

(...) L'impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. La question du devoir n'est pas exclusivement morale; en effet, dans la mesure où l'action exige des règles opératoires, il faut savoir ce que l'on doit faire : l'apprenti demande comment il doit façonner l'objet, le fin stratège se demande comment il doit détourner l'obstacle. Dans ces cas, le devoir se ramène à une exigence de type technique : un certain comportement est requis pour obtenir le résultat voulu. Cet impératif est conditionné par le désir du but; il s'exprime dans la forme « si tu veux ceci ; alors tu dois faire cela » : on peut l'appeler ainsi « impératif hypothétique ».

Il n'y a dans ce cas rien d e commun avec le concept d e la morale : purement relatif à l'intérêt, commandé par les circonstances, il ne comporte rien en lui qui évoque l'absolu d e la moralité.

Si, en effet, l'idée de morale a une particularité, c'est précisément parce qu'elle s e distingue de l'intérêt, de la stratégie.

L'homme moral accomplit son devoir au mépris m ê m e d e ses intérêts ; son vrai visage est l'héroïsme : Antigone, par exemple, va jusqu'à la mort par fidélité au devoir moral qui lui commande de donner une sépulture à son frère.

C'est dans l'accomplissement du devoir moral que se manifeste la liberté, la capacité de dire non aux sollicitations du besoin, du désir, de l'intérêt.

Or cela n'est possible que si le devoir moral commande de façon absolue : le « tu dois » de la moralité ne porte pas sur un moyen mais sur un comportement que l'on doit vouloir pour lui-même et en lui-même ; sa valeur ne lui est pas conférée par le but qu'il permettrait d'atteindre : il a en lui-même sa valeur; il peut être ainsi appelé une « fin en soi ».

En conséquence, le devoir technique et le devoir moral, malgré l'identité du mot, obéissent à deux logiques opposées : dans le premier cas, le résultat justifie le devoir — l'apprenti a reçu un bon conseil si son travail réussit — dans le second cas, le succès n'importe pas : seule compte l'intention pure d'agir de façon désintéressée, par simple devoir.

En conséquence, il n'est pas nécessaire de s'embarrasser d'une liste de devoirs moraux.

Pour savoir si l'on est dans l'ordre de la moralité et non dans celui de l'intérêt, il suffit de tester sa volonté : si je veux quelque chose par intérêt, ce n'est pas moral...

et cela se voit très simplement : dans la mesure où je poursuis mon intérêt propre, je ne peux pas vouloir en même temps que tous veuillent ce que je veux.

La moralité est ainsi déconcertante de simplicité : une seule règle suffit, celle du test de l'intention : « Agis uniquement...

» Cette règle est donc très formelle.

Si l'on avait cependant à déterminer un contenu du devoir moral, il faudrait trouver un être qui, par sa nature propre, ne peut jamais être désiré par simple intérêt, au simple titre de moyen, un être qui puisse correspondre au concept de fin en soi.

Cet être, nous le connaissons : l'être doué de raison.

En effet, la raison est la faculté des principes pour juger, la faculté par laquelle on décrète des fins.

Ainsi, l'exigence morale principielle est-elle celle du respect d'autrui. II.

— L'excuse si souvent invoquée qu'on ne fait du tort qu'à soi-même n'a de valeur que devant la loi civile, chargée seulement de protéger les droits.

Mais cette excuse n'a pas de valeur devant la loi morale, qui nous ordonne de tendre à la perfection de notre être. III.

— En se faisant du tort à soi-même, on en fait aussi aux autres, en vertu de la loi de la solidarité sociale.

Il ne faut pas oublier la répercussion des actes.

L'homme est imitateur : par nos paroles, par nos actions, par nos écrits, nous pouvons exercer une influence bonne ou mauvaise. IV.

— L'individu a une famille et une patrie.

En se faisant du tort il fait aussi du tort aux siens et à son pays.

L'inutile est déjà une charge pour sa famille ou pour sa patrie ; à plus forte raison le vicieux. V.

— L'hérédité fait retomber sur des innocents les fautes des coupables.

Si l'on prend comme exemple l'alcoolisme, les statistiques prouvent que les descendants d'alcooliques sont souvent des dégénérés, des fous, quelquefois même des criminels. VI.

- Conclusion: On n'a donc pas le droit de se faire du tort à soi-même, parce que, en premier lieu, on a des devoirs envers soi, et de plus, que manquer à ces devoirs, c'est manquer infailliblement à nos devoirs envers autrui.. »

↓↓↓ APERÇU DU DOCUMENT ↓↓↓

Liens utiles