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L'histoire ne raconte-t-elle que des "histoires" ?

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« Vous remarquerez que ce sujet joue sur la variation de sens qu'introduit, pour le terme « histoire », le passage du singulier au pluriel. Mais cet apparent jeu de mots pose le problème primordial de l'historiographie. Comment s'assurer que les historiens ne mentent pas ou ne se trompent pas eux-mêmes? Vous pouvez commencer par comparer, pour les rapprocher ou pour les distinguer, les oeuvres de fiction (romans, films, épopées...) et les livres d'histoire portant sur le même sujet. Vous trouverez, chez Balzac ou chez Tolstoï par exemple, la conviction que l'artiste est plus fidèle au passé que le « professionnel » toujours trop myope ou trop partisan. Toutefois, une grande différence subsiste entre elles. Comme le remarque Marc Bloch, elle réside dans le fait suivant : on pardonne aisément à un livre d'histoire de n'être pas passionnant, s'il est exact, alors que l'on passe au romancier les déformations et les mensonges les plus caractérisés si son récit nous charme. L'attente du lecteur est donc radicalement différente. Ce peut être un point de départ pour discuter la capacité de l'historiographie à constituer un savoir véritable. Remarques: Ce sujet est quelque peu ambigu dans la mesure où "raconter des histoires" peut être pris en deux sens, selon qu "histoire" s'entend soit en bonne part, cad au sens de "récit d'événements importants", soit au sens de "récit inventé pour mystifier". Bien qu'il ne soit pas interdit de traiter le sujet sous cet angle, cad en se demandant s'il n'y a pas chez les historiens une acceptation du mensonge, nous ne considérerons ici que le premier sens. Introduction À première vue, si l'on veut que l'histoire ne reste pas, comme elle l'a souvent été, leçon de morale, somme d'anecdotes distrayantes, «belles histoires» plus ou moins imaginaires, récit d'aventures merveilleuses, si l'on veut qu'elle devienne une science, une connaissance objective, il est nécessaire qu'elle s'efforce d'être le récit de ce qui s'est effectivement passé. Une telle conception de l'histoire, si naturelle qu'elle puisse paraître au premier abord, est-elle cependant possible ? Quelle histoire expose l'historien qui décide de faire abstraction de toute théorie et de toute philosophie de l'histoire pour «laisser parler les faits» en se bornant à «raconter des histoires» ? Peut-il vraiment tenir cette position ? Autrement dit, il faut se demander si l'histoire peut réellement être le récit des faits, tels qu'ils se sont passés. Raconter les faits historiques? La critique historique, une méthode scientifique Tout d'abord, pour parvenir à une connaissance vraie des faits qu'il étudie, l'historien professionnel soumet les documents sur lesquels il travaille à une « critique historique» qui permet d'en apprécier la valeur de vérité. On distingue ainsi : la critique « externe» qui porte sur l'intégrité et l'authenticité du document; l'historien doit par exemple s'assurer qu'il n'est pas en présence d'un «faux », d'une contrefaçon, etc. ; et la critique « interne » (sincérité du contenu des documents, problème de concordance entre les sources, vraisemblance des témoignages, etc.). Les leçons du positivisme historique : le refus de la philosophie de l'histoire Héritiers du positivisme, certains historiens ont tenté d'exclure toute philosophie, tout préjugé de type métaphysique comme toute théorie explicative, et de ne considérer comme histoire scientifique que les résultats des méthodes qui permettent d'établir les faits objectivement. Pour eux, «l'analyse critique du document est tout le travail de l'historien, qui, selon la formule d'Alphen [Introduction à l'histoire], doit s'effacer devant le témoignage» (R. Mandrou, art. «Histoire» de l'Encyclopoedia Universalis). S'interdire de philosopher serait la condition d'une pratique scientifique de l'histoire. Mais les historiens montrent aujourd'hui qu'une telle histoire «qui se croit et se veut débarrassée de toute implication philosophique se révèle, en réalité, fondée sur des partis pris et des postulats desséchants qui affectent gravement la nature et l'extension de son champ d'études» (J. Éhrard et G. Palmade, L'Histoire, A. Colin, 1965, pp. 78-79). ...et ses présupposés Parmi les présupposés philosophiques implicites qu'admet une telle histoire positiviste, on peut noter: une survalorisation des événements politiques. «Comme les faits les plus faciles à établir sont alors les grands " événements ", la traditionnelle histoire politique, avec ses divers visages, dynastique et guerrière, diplomatique, parlementaire, etc., retrouve tous ses droits» (ibid.). Seraient ainsi négligés ou considérés comme inessentiels des faits culturels, économiques, psychologiques, dont l'importance pourrait passer inaperçue, parce que les documents sont moins nombreux ou moins directement accessibles que les Mémoires, chroniques, etc., politiques. Le deuxième risque d'une telle approche positive de la réalité historique réside dans l'affirmation d'une théorie de la causalité historique. Les faits politiques permettraient de rendre compte de toute la réalité historique. Par exemple, l'historien Seignobos, en 1924, conclut que la crise mondiale ouverte en 1914 oblige «à reconnaître à quel point les phénomènes superficiels de la vie politique dominent les phénomènes profonds de la vie économique, intellectuelle et sociale» (ibid.). Sur le plan des événements politiques, l'explication positive mettrait en oeuvre «une philosophie déterministe du changement, du devenir humain », puisque « la succession des faits en un récit chronologiquement ordonné [...] postule des relations simples de cause à conséquence» (R. Mandrou, article cité). Ainsi, l'historien positiviste qui voudrait n'exposer que le simple récit des faits, tels qu'une méthode objective les établit, ne dit pas simplement ce qui s'est passé; il exprime nécessairement, sans les critiquer, des thèses philosophiques, celles qui sont dominantes à son époque ou celles qui »

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