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L'enfance est-elle seulement, comme le dit Rousseau, "le sommeil de la raison" ?

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« Le sens commun pense que vers six à sept ans, l'enfant atteint « l'âge de raison ».

Il quitte alors le monde préservé de sa tendre et innocente enfance, pour commencer la conquête du monde des adultes.

Le sens commun voit l'enfance comme un monde clos, à part, peuplé de choses futiles et sans intérêt, où les facultés intellectuelles propres à l'homme sont en sommeil et ne se réveillent qu'à partir de six ans.

Cependant le sens commun accorde à cette période de « sommeil » une grande importance, puisque devant un tribunal, l'enfance malheureuse d'un prévenu constitue un élément important, voire décisif.

Le sens commun attribue alors à une période qu'il dit futile et sans intérêt la faculté de marquer toute une vie, et accorde à la raison la capacité de se développer toute seule à partir de six ans. Dire que l'enfance est le sommeil de la raison, c'est dire que la raison est innée, qu'elle existe potentiellement en chaque individu et qu'il n'y a qu'à attendre qu'elle veuille bien se réveiller.

Rien n'est moins sûr la raison n'est pas intangible, elle change selon les époques.

Gaston Bachelard disait « la raison se forme en se réformant » et donnait la justification suivante dans le domaine de la chute des corps, Aristote avait fait des expériences très complexes, conduites de façon très rigoureuse.

Il imagina même le cas où les corps tombaient dans le vide, mais concluait que c'était impossible.

Galilée, lui, reprit les mêmes expériences, refit les mêmes démonstrations.

Mais il arrivait presque vingt siècles plus tard.

Sa raison était formée aux vecteurs, au mouvement abstrait, qu'il savait décomposer.

Et il se servit de la chute des corps dans le vide, qu'Aristote jugeait impossible, pour fonder sa théorie de la chute des corps, sur laquelle est basée toute la physique actuelle.

Aristote possédait à peu de choses près la même technologie que Galilée, mais sa raison, par certains côtés encore mythique, ne pouvait appréhender un mouvement ramené à des vecteurs et à quelques équations. De plus, dans un même pays, à une même époque, des gens de milieux sociaux différents ne possèdent pas les mêmes formes de raison (« Ce n'est pas possible de raisonner avec quelqu'un comme ça »).

Et puis, si la raison était innée, pourquoi prendrait-on tant de peine à inculquer aux enfants des écoles une raison mathématique, qui privilégie le classement, la décomposition des difficultés, suivant les règles de la méthode, exposées par Descartes. D'ailleurs, Rousseau lui-même est bien persuadé qu'en dehors de toute société, il ne peut y avoir une raison.

« L'homme sauvage, dit-il, ne pense point et dort pour ainsi dire tout le temps qu'il ne pense point ». Puisque la raison n'est pas innée, c'est qu'elle est acquise.

En Occident, quand un enfant joue avec des cubes en couleur, on lui apprend à les classer par couleurs : les rouge clair avec les rouge foncé, les bleu ciel et les bleu turquoise.

Sa raison se forme à ce critère pour séparer les choses.

Dans des peuplades pygmées, ce n'est pas par la couleur, mais par le degré de « foncé » que l'on classe les objets : les vert clair avec les rouge clair, les vert foncé avec les rouge foncé.

Ainsi, un enfant occidental et un enfant pygmé auront été formés avec des raisons fondamentalement différentes, ils n'auront pas la même raison. Enfin, le critère du « moi », qui est à la base de toute notre raison, basée sur l'individu, et sur son comportement, n'est pas lui-même intangible, puisqu'un ethnologue, Lenhardt, dans « Do Kamo », a rapporté que des Carraques de Nouvelle Calédonie avaient un « moi » collectif, gouvernant plusieurs corps.

Dans ce pays, la raison des jeunes Canaques ne sera pas formée de la même façon, et à son « réveil », si toutefois il y a eu auparavant sommeil, la raison ne sera pas la même que celle d'un occidental.

Curieux sommeil, d'ailleurs, qui donne au réveil des résultats profondément différents selon le milieu où il s'est déroulé.

D'ailleurs, le fait d'apprendre à parler ne manifeste-t-il pas déjà que l'enfant est capable de se plier aux formes abstraites et rigoureuses de la langue? Il semble bien que l'apprentissage de la langue, du classement, d'un comportement pesé et réfléchi, qui s'acquiert pour un enfant très tôt - j'en veux pour preuve l'habileté avec laquelle de jeunes enfants savent obtenir qu'on pourvoie à leurs caprices, et le sens qu'ils ont de la limite à ne pas dépasser pour être satisfaits -, soient des preuves que dès qu'il a un contact avec le monde (vers trois mois), l'enfant acquiert et utilise des formes de raison qu'il a calquées sur celle du monde adulte qui l'entoure.

Plutôt que sommeil de la raison, on ferait mieux de parler d'éveil à la raison, d'apprentissage de la raison.. »

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