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La théorie de l'évolution permet-elle de choisir entre finalisme et mécanisme ?

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« C'est au début du XIXe siècle que se développe la théorie de l'évolution des espèces, quoique Lamarck ne fut pas le premier à émettre l'idée d'un évolutionnisme pour rendre compte des espèces vivantes, il est néanmoins considéré comme le précurseur de la théorie de l'évolution, qui culminera quelque décennies plus tard avec les travaux de Charles Darwin. La question posée nous paraît paradoxale au premier abord, en effet, la théorie de l'évolution ne s'est constituée que laborieusement, de nombreux poncifs qui sont des contresens abondent à son sujet, il a été dit, sans doute fort justement, que parmi les livres les plus achetés, L'origine des espèces de Darwin, était probablement le moins lu. Davantage que de résoudre des problèmes, la théorie de l'évolution n'a en fait elle-même cessé d'en poser. Nous verrons si elle peut nous permettre de nous orienter dans le débat entre finalisme et mécanisme, mais rien n'est moins sûr. I- La théorie de l'évolution permet de trancher en faveur d'un mécanisme. Dans la théorie lamarckienne, développée dans sa Philosophie zoologique, deux facteurs se combinent pour expliquer l'évolutionnisme, qui s'oppose donc à la théorie fixiste (représentée par Cuvier notamment ; l'un des principaux obstacles que rencontre le fixisme étant la possibilité – relative – de croisement des espèces). Le premier principe est une tendance des vivants à la complexification, c'est-à-dire à spécialiser leurs organes. Tendance active qui est néanmoins perturbée par le second principe qui est un facteur naturel : des causes environnementales qui dispersent et différencient les espèces. Avec Darwin, l'évolutionnisme devient véritablement une théorie à mi-chemin de la science et de l'histoire. Quatre principes essentiels sont dénombrables dans son système : les êtres vivants sont en concurrence les uns avec les autres du point de vue des ressources naturelles ; au sein d'une même espèce, il existe des individus présentant de légères variations spécifiques ; certains individus sont favorisés par les petites différences qu'ils présentent ; se constitue ainsi une sélection, et l'apparition de nouvelles espèces due à l'accumulation des variations sélectionnées. Il n'est pas nécessaire de trancher entre l'une et l'autre théorie, ni de s'embarrasser des débats autour de l'hérédité des caractères acquis, pour voir que l'évolutionnisme nous incline à favoriser le mécanisme. Chez Lamarck l'individu est encore actif, il s'efforce, comme l'a écrit Canguilhem dans La connaissance de la vie, de coller à un milieu qui est indifférent à lui. Chez Darwin, le vivant est inscrit dans une position de passivité, même s'il est engagé dans une lutte pour sa survie, ce sont les attributs physiques qu'il possède et dont il ne décide pas qui lui permettront ou non de survivre. Dans les deux cas c'est donc le milieu qui en dernier lieu intervient comme principe de différenciation, en effet dans la théorie lamarckienne le milieu intervient comme un principe direct de différenciation et de manière indirect chez Darwin, chez qui le milieu favorise ou non telle spécificité. Ce n'est pas une spécificité en soi qui compte mais sa conjugaison avec un milieu qui la favorise ou non. Le milieu est aveugle à l'égard des espèces qui le peuplent ; la théorie de l'évolution s'apparente donc à un mécanisme. Lamarck voulait expliquer le vivant à partir des seules lois du monde physique et Darwin la diversité des espèces, aucun des deux ne s'embarrasse apparemment d'aucun principe transcendant et finaliste qui commanderait le sort des vivants. II- Un finalisme sous-jacent. Mais les choses se compliquent, dès lors qu'on s'aperçoit que la théorie darwinienne n'est pas si exempte que cela de toute dimension finaliste. Dans L'évolution créatrice, Bergson montre que le mécanisme proposé par Darwin est conçu sur le modèle d'un élevage sans éleveur ; autrement dit tout s'y passe de manière finaliste, malgré que le principe finaliste en lui-même n'ait pas été thématisé. En effet, Darwin suppose que des petites variations sont valorisées par hasard, c'est-à-dire selon le milieu ; une telle vision repose sur un finalisme sous-jacent, à savoir que l'évolution des espèce va dans une certaine direction et possède une logique interne. L'idée même de sélection est une idée finaliste ; en effet on sélectionne toujours suivant certain critère, la sélection ne peut se faire aveuglément. Le hasard invoqué par Darwin n'est ici qu'un alibi théorique. Déjà chez Lamarck le finalisme était omniprésent, notamment lorsqu'il renverse le rapport entre organe et fonction, en affirmant que la fonction fait l'organe, ce serait pour manger des feuilles en hauteur que les girafes ont le cou allongé, loin que celui-ci soit premier et les oblige à adapter en conséquence leur mode de nutrition. On le voit, sauf à se précipiter naïvement, il est délicat de dégager une véritable orientation philosophique de la théorie de l'évolution. Il n'y a pas besoin d'aller jusqu'à l'élaboration d'une doctrine créationniste pour composer avec des paramètres finalistes, il est très difficile de se défaire de tout finalisme. III- La génétique comme solution ? Le néo-darwinisme concilie les progrès de la biologie génétique et l'héritage de la théorie darwinienne de la sélection naturelle. Les facteurs génétiques sont censés déterminer le phénotype, c'est à dire les caractères apparents de l'individu. La biochimie, qui étudie le développement des gènes, leurs interactions avec des inducteurs chimiques tels les enzymes, est apparemment dissociée de tout finalisme. Il semble que le hasard, défini par Cournot comme la rencontre de deux séries causales indépendantes, trouve avec la génétique ses lettres de noblesse. L'évolution des espèces tiendrait, en gros, à la transmission d'un patrimoine génétique ; la modification de ce dernier, et donc à long terme, de l'espèce, serait due à la variation de certains gènes. Comme Weismann l'a mis en évidence avec sa théorie du plasma germinatif, seul le germen se transmet et non le soma, ce dernier étant l'ensemble des caractères acquis. Même si les caractères acquis ne se transmettent pas, le germen peut être modifié, par exemple par l'intermédiaire de radiations ou d'intoxication due à l'alcool, au tabac ou à un autre poison. Toutefois, on peut repérer de nombreuses fragilités internes au néo-darwinisme, ainsi, dans Néofinalisme, Ruyer écrit en 1952 un chapitre critique fort détaillé mais très complexe sur le sujet. Il souligna les contradictions internes au néo-darwinisme, concernant notamment le modèle mathématique sur lequel il se base pour expliquer l'émergence progressive de nouvelles espèces. En se basant sur des cas concret, Ruyer montre que le temps réel est en contradiction avec ce que les modélisations mathématiques du néo-darwinisme relatives au temps de formation de tel organe complexe laisserait supposer. Autrement dit, le postulat d'une efficacité réelle du hasard entre en contradiction avec l'échelle de temps réel des espèces vivantes, celui-ci est beaucoup trop ramassé pour que les calculs du néodarwinisme soient vrais. Conclusion : On peut dire que l'effort de la biologie évolutionniste a été de tirer la science vers un modèle mécaniste de l'évolution. Mais ce n'est que grossièrement qu'on peut considérer l'évolutionnisme comme exempt de toute dimension finaliste. Le finalisme apparaît comme un spectre mystique dont se défie la science, cependant produire une théorie de part en part mécaniste et susceptible de résister aux critiques est encore un défi qui reste à relever. Remarquons enfin que la théorie de l'évolution est loin d'être la seule branche de la biologie à pouvoir alimenter le débat entre mécanisme et finalisme, l'embryogénie alliée à la tératogenèse, a nourri beaucoup de théories finalistes, dans la lignée de celle de Driesch ; cela en raison des résultats expérimentaux qu'elle produit, et qui témoignent d'une capacité autorégulatrice de l'embryon. »

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