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La justice peut elle relever du sentiment ?

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« La justice consiste à la fois dans une institution et dans une disposition morale qui visent au respect du droit, ainsi que dans une volonté d'équité, c'est-à-dire d'accorder à chacun ce qui lui est dû, et d'égalité, qui est d'appliquer la même loi et les mêmes peines à chacun sans discrimination.

Si l'on s'interroge sur ce en quoi consiste l'exercice de la justice et sur l'origine de notre capacité à l'exercer, il est possible d'opposer deux conceptions : la conception rationaliste, selon laquelle la justice relèverait de la raison, et la conception selon laquelle la justice serait ancrée dans le sentiment, c'est-à-dire dans ce que l'on éprouve, dans le domaine affectif et émotionnel.

Se demander si la justice peut relever du sentiment amène donc à se demander si les notions d'équité et d'égalité peuvent trouver leur origine et leur réalisation dans un sentiment naturel de répugnance pour la souffrance d'autrui et pour tout ce qui nous semble injuste.

Ne doit-on pas, au contraire, séparer radicalement le domaine de la justice de celui du sentiment, en disant que la justice implique une règle qui ne peut provenir que de la raison, et que notre sentiment n'est pas fiable pour nous dire ce qui est juste et ce qui est injuste ? Répondre à cette question amène, de plus, à distinguer le rôle possible du sentiment dans l'origine de la notion de justice et son rôle dans la volonté et dans l'exercice de la justice.

Nous verrons dans un premier temps que la justice trouve son origine dans un sentiment naturel, avant de comprendre la justice comme l'exercice d'un contrôle, par la raison, des autres fonctions de l'âme. On pourra alors affirmer que le sentiment peut jouer un rôle dans l'exercice de la justice même s'il n'est pas à l'origine de notre connaissance de ce qui est juste ou injuste. 1° La justice trouve son origine dans le sentiment Rousseau défend l'idée qu'il existe en chaque homme un principe inné de justice et de vertu.

Ce principe est ancré dans la loi naturelle, inscrite dans le cœur de l'homme : c'est ce sentiment inné qui règle, à l'état de nature, le rapport de l'homme avec ses semblables, et qui rend possible l'empathie, c'est-à-dire l'identification à la souffrance d'autrui, et la pitié, qui est la répugnance naturelle devant cette souffrance.

Ce sentiment serait ainsi à l'origine du principe de justice : Rousseau affirme que quelles que soient les coutumes et les idées dominantes d'une nation, chaque homme éprouve un sentiment d'horreur face à l'oppression des faibles par les forts et face au meurtre d'un de ses semblables.

Si un tel principe est universel, c'est parce qu'il ne provient pas d'idées acquises qui relèveraient de la raison, mais d'un sentiment naturel gravé en chacun, et qui reste présent même quand des idées acquises viennent le contredire.

C'est ce sentiment qui nous permet de reconnaître le bien du mal et nous donne la volonté de réaliser le premier et de fuir le second.

L'origine de la notion de justice ainsi que notre volonté et notre capacité pour l'exercer sont donc ancrées dans la sphère du sentiment, de que l'on éprouve, plaisir pour la justice et horreur et répulsion devant toute forme de souffrance subie par autrui et toute forme d'injustice. 2° La justice est une vertu qui relève de la raison Dans la perspective platonicienne, une distinction stricte est opérée entre le domaine de l'âme, qui est la partie de l'homme immortelle, qui provient du monde intelligible, et qui constitue la véritable essence de l'homme, et le domaine du corps, ou encore du sensible, qui relève du changeant et n'est qu'une pâle copie de l'intelligible.

La vertu consiste à reconnaître comme éphémères et illusoires les désirs sensibles pour s'élever au désir de sagesse de l'âme.

La vertu de justice au sein de la cité est comprise sur le modèle de la justice au sein de l'âme: de même que les différentes fonctions de l'homme, le courage et l'appétit, doivent être dirigées par la raison, dans la cité, les gardiens doivent faire régner l'harmonie entre les différentes fonctions exercées par les citoyens, notamment celle des paysans et des marchands, qui représente l'appétit, et celle des guerriers, qui représente le courage.

Or, ceux qui sont à même de faire régner la justice dans la cité sont ceux qui sont justes dans leur âme, les philosophes.

Les philosophes sont donc l'équivalent, dans la cité, au rôle de la raison dans l'âme.

C'est la raison qui dirige les autres parties de l'âme, liées au sentiment, pour exercer la vertu de justice.

En ce sens, on ne peut donc dire que la justice pourrait relever du sentiment, puisqu'elle relève à l'inverse d'une subordination des fonctions de l'âme ou de la cité liées au sentiment et au sensible à la raison, liée à l'intelligible. 3° Ce n'est pas le sentiment qui nous fait connaître ce qui est juste, mais il peut toutefois jouer un rôle dans l'exercice de la justice Selon Kant, la vertu de justice est fondée sur la loi morale, qui est universelle et donnée à chacun de manière innée.

Or, cette loi morale ne peut selon lui provenir du sentiment, et le raisonnement qui affirme cela est fondé sur une erreur : en effet, affirmer que notre disposition à la justice viendrait d'un sentiment de répulsion devant ce qui est injuste et de contentement devant le juste ne peut expliquer l'origine de la notion de justice, car pour avoir une répulsion devant l'injuste, il faut déjà savoir que cela est injuste, et donc il faut déjà posséder la notion de juste.

Ce que l'on éprouve ne peut donc être à l'origine ce que nous reconnaissons comme juste, mais est plutôt le résultat de ce que nous dit la raison qui possède la loi morale : c'est la raison qui est à l'origine de la notion de justice.

Cependant, cela ne signifie pas que le sentiment ne joue aucun rôle dans la justice, car il faut distinguer, d'une part, la question de l'origine de notre notion de justice, et d'autre part notre capacité à exercer la justice en utilisant cette notion dans nos actions.

Or, si l'origine de notre notion de justice ne peut se trouver dans le sentiment, ce dernier joue un rôle dans l'exercice de la justice : ce sentiment se nomme alors « sentiment moral », et contribue à renforcer notre volonté d'exercer la justice. Conclusion Il semble tout d'abord possible d'affirmer que la justice relève du sentiment, au sens où elle trouverait son origine dans une répulsion naturelle à voir autrui en difficulté, et dans une capacité d'empathie nous permettant de nous mettre à sa place.

La justice se construirait à partir de ces sentiments naturels.

Cependant, cette conception peut sembler erronée si l'on distingue dans l'homme la sphère du sentiment et la sphère de la raison, pour affirmer que la vertu consiste dans un contrôle de la première par la seconde.

On peut alors penser que même si la notion de justice ne peut trouver son origine dans le sentiment, qui est plutôt le résultat d'un jugement de la raison, le sentiment peut jouer un rôle dans son exercice, en contribuant à notre volonté de respecter ce que la raison nous dit être juste. »

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