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KANT et la contrainte physique

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la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire... ne pourrait se maintenir bien longtemps. KANT

« "A la liberté de penser s'oppose, en premier lieu, la contrainte civile.

On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d'écrire...

ne pourrait se maintenir bien longtemps." Rien ne semble s'opposer à l'entière liberté intérieure de la pensée : ne sommes-nous pas immédiatement maîtres de nos pensées en notre for intérieur, sans que rien ne nous contraigne à penser ceci plutôt que cela ? Toutefois, cette apparente facilité à maîtriser notre pensée peut être remise en question : croyant penser de façon universelle, nous n'affirmons souvent que la particularité d'une opinion; croyant penser de façon personnelle, nous répétons en fait ce qu'on a toujours dit autour de nous ; une pensée que nous croyions profonde s'avère n'être que le fruit de notre illogisme.

Nous soupçonnons alors que bien des contraintes s'exercent à notre insu sur ce qui se présente d'abord comme non contraint : la pensée.

Le problème se pose donc de savoir si la liberté de la pensée est immédiate, comme il le semble au premier abord, ou bien si elle est à conquérir sans trêve par un difficile travail de libération.

Nous sommes donc amenés à questionner l'essence de la pensée et l'essence de la liberté : qu'est ce que penser? Peut-on envisager une liberté de la pensée autrement que conquise contre ce qui lui fait obstacle ? Kant ici montre que penser est un travail de libération : la liberté de la pensée est à conquérir contre trois obstacles : les États qui ne permettent pas un libre usage public de la parole et de l'écriture ; notre propre paresse et lâcheté qui mettent notre pensée sous tutelle ; notre étourderie qui nous fait confondre penser et divaguer.

On peut déjà mesurer les enjeux d'un tel texte : il nous apprend que penser est tout autre chose qu'avoir des opinions ; qu'il n'y a pas de liberté sans effort de libération ; que ce qui est à l'horizon d'un tel effort, c'est notre dignité d'homme, qui nous impose d'être vigilants en face de toutes les entreprises déshumanisantes. Il y a ainsi, selon Kant, trois obstacles à surmonter : la contrainte de la censure que certains États imposent par la force [1.

1 à 11) ; la contrainte à laquelle nous consentons : celle des tutelles qui nous dispensent du travail et du risque de penser (l.

12 à 19) ; et, paradoxalement, le refus de la seule contrainte qui serait libératrice : celle des lois de la raison (l.

20 à 28). Que la censure d'un État totalitaire empêche la liberté de la pensée en entravant la liberté d'expression, voilà qui n'a rien d'évident pour les contemporains de Kant : il lui faut argumenter pour les convaincre (l.

1 à 11).

Kant (l.

1) rappelle en effet fermement à ses contemporains (nous sommes en 1786, trois ans avant la première Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont l'article 11, précisément, affirme la liberté d'expression et de presse comme un droit) que la liberté spirituelle a des conditions politiques.

Voici ce qu'il entend «déclarer», au sens de «rendre clair», de faire venir à la conscience ce qui n'était alors que confusément ressenti : la première (« en premier lieu ») contrainte à la liberté de la pensée est celle qu'exerce la censure de l'État.

La première urgence, donc, est de combattre un tel État, si on veut se donner quelque chance de penser librement.

Que la contrainte s'oppose à la liberté ne nous étonne pas : la contrainte est une force qui s'impose à un être pour l'entraver et l'empêcher d'agir selon sa nature propre, son initiative propre, sa spontanéité.

Ce qui nous étonne davantage, c'est qu'une force extérieure - la force publique de l'État qui censure - puisse faire à ce point obstacle à ce qui semble d'ordre si intérieur, si privé : la pensée. Il est en effet une croyance très répandue («on dit», 1.

1 à 3) qui consiste à faire de la pensée une affaire strictement privée.

Croyance, il est vrai, qui semble pouvoir s'autoriser de certaines affirmations stoïciennes.

Ainsi Épictète posait que même le tyran ne peut rien contre celui qui a, par la fermeté de son jugement, pleine maîtrise intérieure sur sa pensée : impuissance du tyran qui ne peut tuer la pensée libre qu'en tuant le libre penseur ! Cette croyance semble aussi pouvoir s'autoriser de la distinction que fait Spinoza, ici reprise par Kant, entre la liberté de penser et la liberté d'agir.

Ainsi la « liberté de parler et d'écrire » serait de l'ordre de l'action, que la loi et la force civiles ont pouvoir d'entraver.

Au contraire, la «liberté de penser» en sa pure intériorité échapperait par nature à l'emprise de la contrainte civile, qui n'a de pouvoir que sur les actions.

IL faudrait donc distinguer entre ce que peut l'État (empêcher la libre communication extérieure des pensées) et ce qu'il ne peut pas (empêcher la Liberté intérieure de la pensée).

Il faut voir toutefois (l.3 à 6) que cette croyance repose sur une cécité à propos de l'essence de la pensée, et à propos de l'essence de la communication.

Communiquer, en effet, ce n'est pas transmettre une pensée déjà toute constituée, c'est mettre en commun nos efforts pour constituer ensemble une pensée, comme l'a montré Socrate.

Penser, c'est donc dialoguer, inventer les questions propres à susciter des réponses, elles-mêmes à interroger de nouveau, à examiner.

C'est donc un travail qu'on n'a pas, d'abord, la force de faire seul : c'est le dialogue avec l'autre qui forme à ce dialogue avec soi qu'est la pensée.

Et si la contrainte extérieure d'un État n'a pas le pouvoir d'entraver la liberté d'une pensée qui serait déjà libre, elle peut en revanche empêcher la pensée de se constituer, en la privant de la possibilité du dialogue.

IL faut en effet « penser en commun avec d'autres », pour penser « beaucoup » : sans cet échange, chacun est limité à ses premières pensées, qui sont d'ailleurs des opinions plus que des pensées, faute d'être développées, examinées, confrontées avec d'autres pensées.

Car on ne penserait pas non plus « bien » sans penser en commun avec d'autres : bien penser, c'est bien juger, en s'efforçant de juger en se mettant à la place de tout autre.

Il n'y a de pensée qu'à vocation universelle.

Or, en me privant du droit de penser en commun avec d'autres, un État qui censure la Liberté d'expression me condamne à être borné, à rester enfermé dans une perspective particulière, jamais questionnée.

Privée de sa dimension d'universalité, ma pensée reste esclave des conditions subjectives du jugement. Une fois que l'on a saisi ce qu'est penser et ce qu'est communiquer, on ne peut donc (l.

6 à 9) que reconnaître le bienfondé de la position kantienne : si penser, c'est penser en commun avec d'autres, en s'efforçant de juger d'un point de. »

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