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Est-il souhaitable, est-il possible de "perdre ses illusions" ?

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« Bien que la question soit double, « est-il souhaitable... » et « est-il possible... », vous devez absolument éviter de traiter séparément chaque partie de la question, en consacrant une partie à la possibilité puis une autre au caractère souhaitable. Pour éviter un tel piège, il faut reformuler le problème posé par cette question : ce qui est en jeu, c'est la lucidité. La lucidité est traditionnellement valorisée : c'est le sens que la tradition a conféré au fameux « connais-toi toimême » de Socrate, formule qui peut sembler le mot d'ordre de la philosophie. Que signifie pourtant ce désir de lucidité? Désirer à tout prix la lucidité, n'est-ce pas faire preuve d'un complet et ultime aveuglement, précisément sur la source de ce désir? Vous pouvez suggérer que derrière ce désir se cache tout autre chose, une volonté de domination de soi et des autres, volonté qui peut être mortifère. 1. Le type de questionnement C'est lui qui, d'emblée doit retenir toute notre attention. En effet, se demander «s'il faut», c'est aborder un problème, n'importe lequel, en termes d'exigence, d'impératif. Mais encore? Le qualifier ne serait-il pas plus «parlant»? Peut-on distinguer plusieurs sortes d'impératifs? Pour procéder à la recherche, partons d'une phrase courante, tentons de qualifier l'impératif en question, puis cherchons une autre phrase dont l'impératif ne pourrait être rangé dans la même catégorie. Ainsi par exemple, si je dis : «Il faut emporter de l'eau quand on s'apprête à traverser un désert», à la question «pourquoi?» je réponds: «Pour ne pas mourir de soif.» Par là, je fais apparaître qu'en fonction d'un certain type de situation — le désert — et d'un objectif à atteindre — le traverser tout en restant en vie ! — l'impératif est de type vital. Dans un autre ordre d'idées, en disant : «Il faut de la patience et beaucoup de mémoire pour un tel travail», l'impératif fait intervenir ici des considérations tant psychologiques qu'intellectuelles. «Il ne faut pas mentir» relève de la dimension morale. Poursuivant ainsi, on repérera alors des exigences d'ordre juridique, économique, politique, scientifique, esthétique, religieux, etc. Cette énumération de catégories permet alors, plutôt que s'y noyer, de s'apercevoir qu'elles reposent toutes sur le même schéma : le type de nécessité qui s'impose dépend de l'objectif visé, l'impératif s'y subordonne. Ainsi, se demander s'il faut perdre ses illusions, c'est se demander par rapport à quoi ce serait nécessaire, selon quels critères, en fonction de quels objectifs, à quelles fins. Bref, au nom de quoi faudrait-il ou non perdre ses illusions? Qu'invoquons-nous pour justifier l'impératif, positif ou non, peu importe ici sur le fond? 2. Analyse des termes L'expression «perdre ses illusions» fait partie du langage courant. Si nous l'énonçons en pensant à des situations assez variées, deux types de connotations semblent déjà apparaître, assez contrastées. La première est révélatrice de déception: «On croyait que» (contenu positif) et «en réalité» les choses ne sont, ni si bonnes, ni si faciles... dommage ! On déplore la réalité au profit des illusions. La seconde, elle, s'énonce plutôt sur le ton du reproche, désignant aveuglement ou faiblesse coupable, pour louer au contraire le réalisme enfin mature dont on fait preuve ou dont il serait temps qu'on fasse preuve: «Il a perdu ses illusions et s'est enfin mis sérieusement au travail», «Vois donc la réalité en face ! Aies le courage de l'affronter au lieu de te réfugier derrière tes illusions!» Accepter la réalité comme elle est, voilà qui est positif: On déplore les illusions au profit de la réalité. Dans tous les cas, évaluation positive ou négative, apparaît un décalage entre une certaine idée de la réalité et ce qu'il en serait véritablement. Ce qui est vrai serait différent de ce que je pensais être vrai. Cette seconde formulation nous fait passer au plan plus strictement philosophique. En effet, on aborde là le problème de l'erreur et de la vérité, mais aussi celui de la distinction entre l'objectivité et la subjectivité, et celui de leur valeur. Si l'objectivité relève d'une démarche intellectuelle permettant de connaître un objet indépendamment de la personnalité du sujet connaissant, la subjectivité, elle, renvoie beaucoup plus au sujet lui-même, ses jugements comportant la dimension intime et personnelle des sentiments et du désir. D'abord parce que la question posée fait état de l'article possessif – ses illusions –, sans écarter tout à fait les illusions dont on est victime, on privilégiera celles qui relèvent du fait même du sujet. Ainsi, c'est en raison du caractère affectif de certains de mes jugements que mon interprétation de la réalité est incorrecte, capable qu'est mon esprit de déformer une réalité, l'amputer de tel ou tel caractère, concevoir même une réalité là où il n'y en a pas ! Ensuite, l'illusion pouvant se différencier de l'erreur, au sens où cette dernière peut se corriger quand la première persiste en dépit d'un savoir qui l'infirme (j'ai beau savoir, disait Spinoza, que le soleil n'a pas la taille d'une orange, l'illusion qu'il en est ainsi persiste), on perçoit bien que le problème se situe plus au plan de la valeur du jugement, plutôt qu'à celui de sa seule validité intellectuelle. Même sous l'emprise du désir – à qualifier d'ailleurs – un jugement selon nos illusions est-il valable? De quel point de vue? Quel(s) critère(s) essentiel(s) entraînera (ont) comme nécessaire conséquence de devoir perdre ou non ses illusions? Autrement dit, notre problème consiste à chercher la ou les valeur(s) justifiant l'exigence, double et ici... contradictoire (les perdre n'est pas les garder !). Pistes de réflexion »

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