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DESCARTES: les passions et la volonté

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Mais souvent la passion nous fait croire certaines choses beaucoup meilleures et plus désirables qu'elles ne sont; puis, quand nous avons pris bien de la peine à les acquérir, et perdu cependant l'occasion de posséder d'autres biens plus véritables, la jouissance nous en fait connaître les défauts, et de là viennent les dédains, les regrets et les repentirs. C'est pourquoi le vrai office de la raison est d'examiner la juste valeur de tous les biens dont l'acquisition semble dépendre en quelque façon de notre conduite, afin que nous ne manquions jamais d'employer tous nos soins à tâcher de nous procurer ceux qui sont, en effet les plus désirables; (...) Au reste, le vrai usage de notre raison pour la conduite de la vie ne consiste qu'à examiner et considérer sans passion la valeur de toutes les perfections, tant du corps que de l'esprit, qui peuvent être acquises par notre conduite, afin qu'étant ordinairement obligés de nous priver à quelques-unes, pour avoir les autres, nous choisissions toujours les meilleures. Et parce que celles du corps sont les moindres, on peut dire généralement que, sans elles, il y a moyen de se rendre heureux. Toutefois, je ne suis point d'opinion qu'on les doive entièrement mépriser, ni même qu'on doive s'exempter d'avoir des passions; il suffit qu'on les rende sujettes à la raison, et lorsqu'on les a ainsi apprivoisées, elles sont quelquefois d'autant plus utiles qu'elles penchent plus vers l'excès. DESCARTES

« Mais souvent la passion nous fait croire certaines choses beaucoup meilleures et plus désirables qu'elles ne sont; puis, quand nous avons pris bien de la peine à les acquérir, et perdu cependant l'occasion de posséder d'autres biens plus véritables, la jouissance nous en fait connaître les défauts, et de là viennent les dédains, les regrets et les repentirs.

C'est pourquoi le vrai office de la raison est d'examiner la juste valeur de tous les biens dont l'acquisition semble dépendre en quelque façon de notre conduite, afin que nous ne manquions jamais d'employer tous nos soins à tâcher de nous procurer ceux qui sont, en effet les plus désirables; (...) Au reste, le vrai usage de notre raison pour la conduite de la vie ne consiste qu'à examiner et considérer sans passion la valeur de toutes les perfections, tant du corps que de l'esprit, qui peuvent être acquises par notre conduite, afin qu'étant ordinairement obligés de nous priver à quelques-unes, pour avoir les autres, nous choisissions toujours les meilleures.

Et parce que celles du corps sont les moindres, on peut dire généralement que, sans elles, il y a moyen de se rendre heureux.

Toutefois, je ne suis point d'opinion qu'on les doive entièrement mépriser, ni même qu'on doive s'exempter d'avoir des passions; il suffit qu'on les rende sujettes à la raison, et lorsqu'on les a ainsi apprivoisées, elles sont quelquefois d'autant plus utiles qu'elles penchent plus vers l'excès. Afin d'analyser aussi précisément que possible cet extrait d'une lettre de Descartes à la Princesse Élisabeth, nous allons d'emblée indiquer ses principales articulations.

Nous pouvons tout d'abord remarquer grâce aux trois points de suspension mis entre parenthèses que l'on a pratiqué une coupure dans la lettre de Descartes.

Cette coupure, située au milieu du texte, permet de distinguer déjà deux grandes parties.

A l'intérieur de chacune d'elles, il nous est relativement aisé de repérer d'une façon légitime plusieurs subdivisions.

Il nous suffit pour cela de suivre le mouvement même des phrases de Descartes.

Nous obtenons ainsi dans chaque partie autant de subdivisions qu'il y a de phrases, soit deux pour la première partie et trois pour la seconde.

Un tel découpage est un moyen de nous aider à bien comprendre ce que dit Descartes.

Il ne représente nullement une fin en soi.

C'est pourquoi l'enchaînement de nos explications devra toujours se faire à partir d'une interrogation sur ce qui constitue le thème central de ce texte, à savoir la place que l'homme, être doué de raison, peut et doit réserver aux passions dans son existence. La passion apparaît dès la première phrase de ce texte avec une certaine force, ou, plus exactement, Descartes présente la passion comme quelque chose de foncièrement impétueux.

L'impétuosité de la passion contraint les hommes à précipiter leur jugement et à tenir pour plus grands ou plus importants qu'ils ne le sont en réalité tel ou tel plaisir, tel ou tel bien.

La passion ne permet pas à l'homme de savoir vraiment ce qui est; bien au contraire, elle brouille et déforme son savoir en lui faisant croire que « certaines choses » sont « meilleures et plus désirables qu'elles ne sont ».

Quelles sont ces choses et qu'est-ce au juste que la passion ? Essayons d'amorcer notre réponse à partir du texte même que nous commentons.

Nous constatons que celui-ci débute par une restriction introduite par la conjonction de coordination « mais ».

Descartes indique par là que la passion restreint et perturbe ce qui en théorie, ou selon une règle générale, devait avoir lieu.

Quelle est cette règle ? En lisant la suite du texte, nous remarquons que Descartes oppose à plusieurs reprises la passion à la raison.

La règle à laquelle la passion déroge ainsi est celle, de la raison.

C'est ce que confirme le passage situé juste avant le début du texte à commenter.

Descartes ayant distingué deux sortes de plaisirs, les uns proprement spirituels au sens où ils ne relèvent que de « l'esprit seul, et les autres qui appartiennent à l'homme, c'est-à-dire à l'esprit en tant qu'il est uni au corps » constate que les seconds « se présentant confusément à l'imagination, paraissent souvent plus grands qu'ils ne sont ».

« Car, ajoute-t-il alors, selon la règle de la raison, chaque plaisir se devrait mesurer par la grandeur de la perfection qui le produit, et c'est ainsi que nous mesurons ceux dont les causes nous sont clairement connues » (Lettre à Elisabeth, 1er sept.

1645).

C'est ici que débute notre texte.

Si Descartes emploie une tournure au conditionnel (« chaque plaisir se devrait mesurer »), c'est pour indiquer qu'en fait, les choses ne se déroulent pas toujours selon la règle de la raison.

La passion fausse ou mieux dérègle la mesure des plaisirs, laquelle n'est censée accepter comme critère que le plus ou moins grand degré de perfection de tel ou tel plaisir.

Or dès lors que le corps est de la partie, la clarté de la connaissance rationnelle des causes des plaisirs cède « souvent » le pas à une sorte d'obscurité qui entrave toute mesure. Avec l'entrée en scène de la passion, l'homme cesse d'être un esprit transparent et découvre l'opacité du corps.

Les déformations dues à la passion sont comparables en un sens aux effets de ces glaces déformantes que l'on trouve dans les fêtes foraines.

Leur provenance doit être recherchée dans l'homme lui-même, c'est-à-dire, pour parler comme Descartes, dans « l'esprit en tant qu'il est uni au corps ».

C'est dans l'épaisseur du corps que sourdent les passions. Telle est la base implicite du début du texte.

Dans cette même première phrase Descartes remarque aussi qu'une méconnaissance des véritables causes de nos passions est à l'origine des maux de l'homme comme « les dédains, les regrets et les repentirs ».

Ces maux naissent d'une erreur d'évaluation provoquée par la passion.

L'homme s'aperçoit de son erreur en essayant de tirer satisfaction de ces biens surestimés, autrement dit en voulant en jouir.

Afin de pouvoir avancer dans notre commentaire, précisons à présent les relations qui existent entre l'âme ou l'esprit, le corps, et les passions. C'est « en physicien » et dans la perspective du dualisme de l'âme et du corps que Descartes aborde l'étude des passions.

Pour lui, « il n'y a point de meilleur chemin pour venir à la connaissance de nos passions que d'examiner la. »

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