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Démocratie et violence en côte d'ivoire: contribution à l'émergence d'une société nouvelle

Publié le 09/07/2022

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« RÉSUMÉ Depuis l’ouverture de l’espace politique ivoirien à la démocratie dans la dernière décennie du vingtième siècle, la Côte-d’Ivoire est constamment prise dans un cycle de violence. Si plusieurs raisons peuvent expliquer cette fébrilité politique, il faut surtout y voir le résultat d’une confusion entre les notions de démocratie et république. Aussi, l’éducation et la formation du peuple ivoirien à une science politique nouvelle devrait-elle lui permettre de reconsidérer la notion-même de démocratie et contribuer significativement à l’apaisement du climat sociopolitique ivoirien. Mots clés Violence, Démocratie, République, Science politique nouvelle, Dynamique historique, ABSTRACT Since the opening of the Ivorian political space for democracy in the last decade of the twentieth century, the Ivory Coast is constantly caught in a cycle of violence. If several reasons for this political excitement, we must above all see the result of confusion between the concepts of democracy and republic. Also, the education and training of the Ivorian people to a new political science should enable it to reconsider the very notion of democracy and contribute significantly to the appeasement of the Ivorian socio-political climate. Keywords Violence, Democracy, Republic, new political science, historical dynamics, 86 REVUE SCIENTIFIQUE DU CERPHIS, N°017-2016 INTRODUCTION L’histoire des idées politiques révèle que la problématique à laquelle est confrontée l’humanité est comment rejeter la violence de la sphère sociale ou comment la canaliser durablement afin de faire du vivre ensemble une réalité apaisée. C’est dans cette perspective que la démocratie se présente aujourd’hui comme une panacée à l’injustice et au désordre. Toutefois, en Afrique en général et en Côte-d’Ivoire en particulier, la réalité est toute autre. L’introduction de la démocratie dans le jeu politique ivoirien semble être paradoxalement l’ouverture de cette scène à la violence. Par exemple, du boycott actif de la présidentielle par une frange de la population en 1995 à la grave crise post-électorale de 2011, la barbarie s’érige progressivement en mode d’expression et de revendication des différentes tendances sociales, politiques, idéologiques. Cette omniprésence de la violence dans le jeu démocratique ivoirien atteint ses pics principalement en période électorale. Or la Côte d’Ivoire est une nouvelle fois encore engagée dans une phase de renouvellement de ses institutions politiques ; d’où notre intérêt pour le sujet démocratie et violence en Côte d’Ivoire : contribution à l’émergence d’une société nouvelle. Plusieurs travaux ont porté sur le sujet. Par exemple, S. Z. Zahiri (2006, p. 13) y porte des regards religieux. « Ces regards, écrit-il, sont conduits et éclairés par les rayons lumineux de la parole vivante de Dieu, la lumière qui éclaire nos sentiers ». Certes, il estime que la violence sociopolitique ivoirienne est le prolongement de la « crise née de la résistance contre le colon » (S. Z. Zahiri, 2006, p. 12). Toutefois, il insiste sur le secours divin comme la seule solution de sortie à cette crise. C’est pourquoi, prévientil, « nous n’avons pas d’autres choix que de recourir à lui » (S. Z. Zahiri, 2006, p. 221). Au-delà de l’approche religieuse, Denis Maugenest opte pour une solution socio-psychologique. Ainsi, après avoir indiqué le manque d’identité nationale ancienne et les flux migratoires incontrôlés comme les principaux facteurs de la difficile sortie de crise, il préconise d’ « arrêter le pouvoir des rues, mettre fin aux exodes des uns et des autres, rétablir les relations entre Jean Dalougou DJAZE : Démocratie et violence en Côte d’Ivoire … P.84-105 87 les communautés, refaire un minimum d’unité nationale entre régions qui n’avaient pas, au moins, renoncé à en poursuivre le projet » (D. Maugenest, 2002, p.2). Cette démarche, pense-t-il, pourrait contribuer à apaiser le climat sociopolitique et assainir les relations intersubjectives, encore fortement influencées par « bien des réserves mentales (qui) habitent encore de nombreux cœurs et de nombreux esprits » (D. Maugenest, 2002, p.2). C’est bien dans cette perspective que Maugenest nourrit l’espoir d’une société ivoirienne nouvelle qui retrouve l’estime et la reconnaissance internationale. Il écrit d’ailleurs à ce propos que « quand la Côte d’Ivoire aura ainsi rétabli son entière dignité, à ses propres yeux comme aux yeux des nations, elle pourra alors revendiquer de s’être constituée en une véritable démocratie » (D. Maugenest, 2002, p.2). Les approches religieuses et socio-psychologiques ont toutes leur importance dans la résolution de la crise ivoirienne. Toutefois, très peu de personnes insistent sur la nécessité de l’éducation et de la formation politique des populations à l’établissement progressif et irréversible de la démocratie. Et pourtant, « instruit de ses vrais intérêts, le peuple comprendrait que pour profiter des biens de la société, il faut se soumettre à (…) l’influence qu’exerce (…) l’égalité des conditions et le gouvernement de la démocratie sur la société civile », observe Alexis de Tocqueville (1961, pp.45-52). D’ailleurs, ce denier auteur pourrait « nous aider à penser notre temps » (J.-P. Peter, 1963, 43). En effet, il nous inspire des approches nouvelles et des solutions novatrices aux questions de la stabilité de nos Etats et du bien-être des populations. Car c’est « un penseur politique dont l’importance ne le cède qu’à Marx » (J.-P. Peter, 1963, 43) ; et que « même hésitante, sa pensée nous concernerait encore. Mais elle est ferme » (J.-P. Peter, 1963, 43). Dans la perspective Tocquevillienne, la démocratie est une réalité humaine qui s’impose à chaque peuple. Elle est une exigence imprescriptible. Ce dernier observe d’ailleurs que Une grande révolution démocratique s’opère parmi nous. Tous la voient mais tous ne la jugent point de la même manière. Les 88 REVUE SCIENTIFIQUE DU CERPHIS, N°017-2016 uns la considèrent comme une chose nouvelle, et, la prenant pour un accident, ils espèrent pouvoir encore l’arrêter ; tandis que d’autres la jugent irrésistible, parce qu’elle leur semble le fait le plus continu, le plus ancien et le plus permanent que l’on connaisse dans l’histoire (A. de Tocqueville, 1961, p. 38). Toutefois, les coups d’Etats, les rebellions et les guerres observées çà et là en Afrique semblent justifier la position de certains observateurs de la vie politique de ce continent selon laquelle l’Afrique ne serait pas prête pour la démocratie. En effet, pense Biléou Sakpane-Gbati (2011, vol 13), « L’édification d’une véritable démocratie est mise à mal par la persistance de considérations tribales, ethniques ou encore claniques ». Et pourtant, en dépit des dispositions juridico-institutionnelles qui font de nos Etats des Républiques, c’est l’exigence de la démocratie qui est aujourd’hui, aussi bien le critère de légitimation internationale des pouvoirs politiques africains, que la condition des aides et autres assistances que la communauté internationale porte à l’Afrique. « C’est ainsi que, comme les autres ex-colonies françaises d’Afrique subsaharienne, la Côte d’Ivoire a été invitée, le 20 juin 1990 à La Baule, à s’engager dans un processus démocratique» (C. Bouquet, 2007, 894). D’ailleurs la plupart des pays africains dont la Côte d’Ivoire sont comptés au rang des pays pauvres très endettés ; ce qui fait d’eux des Etats tributaires de l’aide internationale ; d’où la nécessité pour l’Etat ivoirien de reconsidérer son rapport à la démocratie. En effet, comment vivre sans larme ni goutte de sang l’expérience démocratique en Côte-d’Ivoire ? Ainsi, qu’estce qui a manqué à l’expérience ivoirienne au point de faire le lit de la violence ? Enfin, à une étape où tant de jeunes Etats se construisent et s’efforcent de donner corps à leur nation, il nous revient que c’est la démocratie qui a permis de créer la nation américaine. « Dès lors, si les promoteurs de ce nationalisme priorisent l'accès démocratique au statut d'État indépendant, ils en faussent le processus au point tel que nombre de futurs citoyens et de futures citoyennes ne se perçoivent pas sur un pied d'égalité avec les membres de cette « nation » » (C. Bariteau, 2014, pp. 214-227). Aussi, ne serait-il pas judicieux de mettre de l’avant la formation des ivoiriens à Jean Dalougou DJAZE : Démocratie et violence en Côte d’Ivoire … P.84-105 89 « une science politique nouvelle » (A. de Tocqueville, 1961, p.34) dans la perspective d’une société nouvelle fondée sur ‘‘l’égalité des conditions’’ et propre à éviter le piège des replis identitaires ? Notre objectif principal est de procéder à un renversement de perspective qui consiste à partir de la démocratie pour en arriver à la république et non plus partir de la république pour espérer un état démocratique. Ce faisant, il nous sera loisible de comprendre ce qu’est réellement un Etat démocratique et comment la confusion entre démocratie et république met dangereusement à mal la paix sociale aujourd’hui en Côte-d’Ivoire. Espérant ainsi appréhender l’une des causes profondes de la crise ivoirienne, nous montrerons la nécessité de former les populations ivoiriennes à une science politique nouvelle dans la perspective d’un nouvel Etat bâti sur les fondements de véritables valeurs démocratiques. Aussi, la méthode historico-analytique inspirée du système de pensée d’Alexis de Tocqueville serait-elle indiquée dans une telle démarche. Cette méthode ne consiste pas simplement à pouvoir brosser à grands traits l’histoire des sociétés. Tout en recueillant les données historiques, il s’agit plutôt de les analyser rigoureusement afin de ressortir l’intelligibilité à l’œuvre dans le devenir historique des sociétés en général et particulièrement de la Côte-d’Ivoire. La démarche consiste donc à produire des connaissances apodictiques sur la base de la validation des idées par des preuves empiriques. Cette méthode en appelle au triptyque suivant : d’abord, il s’agit de dénoncer l’assimilation de la république à la démocratie comme source de la violence politique en Côte-d’Ivoire. Ensuite, sur la base de la pensée politique de Tocqueville, nous exposerons le sens réel de la démocratie. Enfin, nous verrons les conditions de la réalisation de la société nouvelle à laquelle aspire la Côte d’Ivoire dans sa volonté d’émergence dans la décennie avenir. 90 REVUE SCIENTIFIQUE DU CERPHIS, N°017-2016 1 – DE LA CONFUSION ENTRE RÉPUBLIQUE ET DÉMOCRATIE COMME SOURCE DE LA VIOLENCE POLITIQUE EN CÔTE D’IVOIRE Le parcours de la constitution ivoirienne (Loi n°2000-513 du 1er Août 2000) révèle que la Côte-d’Ivoire proclame son attachement à la légalité constitutionnelle et aux institutions démocratiques, la dignité de la personne humaine, aux valeurs culturelles et spirituelles. (…) son adhésion aux droits et libertés tels que définis dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 et dans la charte africaine des droits de l’Homme et des peuples de 1981, exprime son attachement aux valeurs démocratiques reconnues à tous les peuples libres. Ainsi, les constitutionnalistes ivoiriens ramènent le principe de la souveraineté au peuple. Ils énoncent d’ailleurs à l’article 31 de la constitution que « la souveraineté appartient au peuple » (Loi n°2000-513 du 1er Août 2000). Aussi l’exercice de la souveraineté populaire est-elle inscrite dans le système représentatif puisque « le peuple exerce sa souveraineté par ses représentants et par la voie du référendum » (Loi n°2000-513 du 1er Août 2000, article 32). Ce système est animé par une compétition entre groupements politiques pour l’obtention, la gestion et la conservation du pouvoir d’Etat ; lequel pouvoir se décline en pouvoir législatif, exécutif et judiciaire. Une première approche analytique de cette constitution montre la volonté des autorités politiques ivoiriennes de donner à l’Etat des institutions démocratiques. Néanmoins, proclamer son attachement aux principes de la démocratie ne suffit pas à faire d’un Etat une démocratie ; car l’application des principes de la démocratie résulte de leur interprétation. Or, toute interprétation est toujours subjective et tendancieuse. D’où, « dans plusieurs cas, ces principes restent plutôt théoriques que pratiques » (K. Goa, 2014, p.52.). Aussi, pour pallier à cette insuffisance, l’origine populaire du pouvoir politique est affirmée dans le texte constitutionnel. Jean Dalougou DJAZE : Démocratie et violence en Côte d’Ivoire … P.84-105 91 Toutefois, proclamer la souveraineté du peuple ne signifie pas qu’il est nécessairement conscient de ce pouvoir et qu’il l’exerce effectivement comme il se doit. En effet, les conditions de la souveraineté démocratique exigent le rassemblement et l’expression du peuple sur un sujet d’intérêt commun. C’est d’ailleurs ce que corroborent J. Boulad-Ayoub et P.-M. Vernes (2007, p. 44) pour qui, « les individus doivent se rassembler et s’exprimer sur un sujet d’intérêt commun. Le peuple propre à la législation et à l’éclosion d’une authentique volonté générale doit avoir un territoire assez borné et un chiffre de population assez restreint pour que tous se rencontrent en un lieu et forgent en commun leurs lois ». Or la plupart des sociétés contemporaines dont la Côte d’Ivoire sont caractérisées par un vaste territoire et une population nombreuse dont on ne saurait recueillir efficacement les avis individuels. Mieux, la paupérisation grandissante de la société ivoirienne et la recherche des soins matériels de la vie constituent assurément un point de divergence d’intérêts des populations ivoiriennes. En effet, la Côte d’Ivoire est comptée au rang des pays pauvres très endettés ; et la préoccupation quotidienne des ivoiriens est de s’assurer le minimum vital, ce qui peut les éloigner de plus en plus de la politique. Pire, la récupération et l’instrumentalisation des souffrances des masses populaires, la manipulation de leurs revendications les infantilise. Or quelle compréhension réelle pourrait avoir un enfant de la souveraineté ? De cela, il serait loisible de dire avec J. Boulad-Ayoub et P.-M. Vernes (2007, p. 44) que « le peuple souverain est encore à naître ». La simple notion de souveraineté ne saurait suffire pour parler de démocratie ; pas plus que le système représentatif n’est la marque de la démocratie. En effet, l’inadéquation entre la démocratie et le système représentatif tient d’abord du paradoxe à l’œuvre dans la représentation; car si la législation ivoirienne postule que le peuple exerce sa souveraineté par ses représentants, rien ne garantit l’effectivité de l’expression de cette souveraineté populaire par les élus. J. Boulad-Ayoub et P.-M. Vernes (2007, p. 12) ne disent pas autre chose lorsqu’elles écrivent que « la volonté exprimée par les représentants n’est pas censée être la leur mais celle du peuple. En réalité, si le peuple a une volonté, comment s’assurer que celle-ci est exprimée 92 REVUE SCIENTIFIQUE DU CERPHIS, N°017-2016 par les représentants puisqu’on ne connaît cette volonté du peuple que par celle des représentants ? ». C’est pour avoir compris ce paradoxe du système représentatif que Rousseau dénie aux humains la capacité de se gouverner démocratiquement. Il précise d’ailleurs que « s’il y avait un peuple de dieux, ils se gouverneraient démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » (J.-J. Rousseau, 2016, p. 59). Pour insister sur cette inadéquation, J. Boulad-Ayoub et P.-M. Vernes (2007, p.41) reprennent les propos du penseur genevois selon lesquels « les mots ne font rien aux choses et quand un peuple a des chefs qui gouvernent pour lui, quelque nom que portent ces chefs, c’est toujours une Aristocratie ». L’incompatibilité entre la démocratie et le système représentatif prend également appui sur la double problématique du sens réel des élections et des partis politiques. Aujourd’hui, en Afrique en général et en Côte d’Ivoire en particulier, la conception des élections comme compétitions pacifiques entre des projets de société a fait place à un simple « acte de nomination de personnalités » (P. Rosanvallon, 2011, PP. 335-347.). L’identification au groupe socio-culturel du candidat devient de plus en plus le mobile du choix politique des électeurs. Dans ces conditions, la vocation des partis politiques à penser des projets de société et des programmes de gouvernement fait place à une vocation de « machines à présenter des candidats » (P. Rosanvallon, 2011, PP. 335-347.). Cette réalité ne fait ni du vote ni de la diversification des tendances politiques, des preuves de démocratie. C’est pourquoi, pense Pierre Rosanvallon, le changement de nature des partis politiques suite au changement de nature des élections devrait plutôt se faire et se comprendre dans le cadre de la recherche d’une dynamique démocratique. Il précise d’ailleurs que « les partis politiques ont changé de nature parce que l’élection a changé de nature » (P. Rosanvallon, 2011, PP. 335-347.). Cela sous-entend d’abord qu’il faut dissocier le changement du sens des élections de toute ethnicité et de tout régionalisme. C’est ensuite exprimer le souci permanant d’imaginer de nouvelles médiations entre l’Etat et la société qui favoriseraient la création de nouvelles institutions et des pratiques novatrices propres à la vitalité de la démocratie. Aussi, dans le cadre du changement progressif de Jean Dalougou DJAZE : Démocratie et violence en Côte d’Ivoire … P.84-105 93 paradigmes de la démocratie, le sens et la pratique de la souveraineté populaire, du système représentatif, des élections et autres groupements politiques devraient-ils évoluer afin d’éviter de se muer dans un républicanisme béat ; car souligne Jean-Jacques Rousseau, la démocratie est bien différente de la république. S’accordant avec la position de Rousseau, J. Boulad-Ayoub et P.-M. Vernes (2007, p. 42) reprennent les propos du philosophe : « Je n’entends pas par ce mot (République), écrit-il, une Aristocratie ou une Démocratie ». Selon le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, la démocratie serait l’«Etat politique dans lequel la souveraineté appartient à la totalité des citoyens, sans distinction de naissance, de fortune ou de capacité» (A. Lalande, 2013). Il définit la république comme un « Etat, grand corps social, tout Etat qui n’est pas monarchique » (A. Lalande, 2013). Un examen attentif des définitions proposées par le Vocabulaire technique et critique de la philosophie met en exergue la constante confusion entre les notions de démocratie et de république. Cette confusion pourrait s’expliquer par le rapport intime entretenue entre ces concepts tout long de l’histoire des idées politiques. Mais « le concept de république est, depuis deux à trois siècles, assez stable » (O. Hammam, Juillet 2007) ; tandis que « celui de démocratie est en perpétuel évolution, car contrairement au modèle organique qu’est la république, le modèle structurel qu’est la démocratie évolue en même temps que les structures sociales évoluent » (O. Hammam, Juillet 2007). Cette distinction n’est pas clairement précisée par les autorités ivoiriennes qui organisent le pouvoir politique autour d’institutions républicaines dans l’espoir d’obtenir un régime démocratique. Certes, les institutions républicaines peuvent participer à l’instauration d’un Etat démocratique. Mais nous dit O. Hammam (Juillet 2007), « la chose est assez claire (…). La démocratie concerne avant tout la souveraineté (qui a le pouvoir ?) tandis que la république concerne l’organisation (comment s’exerce le pouvoir ?) ». Hammam souligne ici que la démocratie est un régime politique tandis que la république est l’organisation du politique. Le régime politique est le procédé d’identification du lieu d’émergence du pouvoir politique. Il s’agit d’identifier l’origine ou la source 94 REVUE SCIENTIFIQUE DU CERPHIS, N°017-2016 du pouvoir politique. Ainsi le pouvoir peut par exemple être d’origine divine (théocratie) ou populaire (démocratie). Nous avons également l’aristocratie, la dictature, l’oligarchie, etc. Ces différents régimes font appel à une organisation du pouvoir politique. L’organisation politique peut se comprendre comme le système qui organise le pouvoir. C’est l’ensemble des mécanismes mis en place pour gérer le pouvoir politique. Comme mécanisme de gestion du pouvoir, nous avons par exemple la féodalité, l’absolutisme ou encore la république. En clair, la république n’est pas la démocratie et inversement. C’est ce que conclut O. Hammam (Juillet 2007) pour qui il est clair que Il n’y a pas cent mille manières d’organiser une société, il n’y en a guère que quatre ou cinq, quel que soit le nom qu’on leur donne, avec une ou deux variantes, alors que la démocratie, qui est avant tout le débat, la confrontation des idées (et non des hommes), la discussion, n’a pas de base fixe et se modifie en même temps que les idées apparaissent et évoluent. En outre, le mode de réalisation d’un Etat démocratique est tributaire de l’état des choses dans telle société, alors que l’organisation de l’Etat n’en dépend guère, sinon pour des questions d’efficacité Ainsi, l’organisation du pouvoir politique et les institutions républicaines ont leur importance. Toutefois, elles ne décernent pas la qualité de démocratie à une société. En cela, un Etat peut se doter d’institutions républicaines sans qu’il soit démocratique. Et la Côte d’Ivoire semble ne pas échapper à cette confusion. En effet, la législation ivoirienne n’élucide pas clairement le sens des deux bases du pouvoir politique que sont le régime politique et l’organisation politique. D’abord, le régime politique qui pose la question de l’origine du pouvoir en Côte d’Ivoire n’est pas explicitement défini. Certes, la constitution proclame l’attachement du peuple ivoirien aux principes de la démocratie, Mais rien n’est dit du champ sémantique du concept. Ni son sens, ni son contenu ne sont clairement précisés. Par Jean Dalougou DJAZE : Démocratie et violence en Côte d’Ivoire … P.84-105 95 conséquent, son application reste incertaine même si l’Etat ivoirien se dote de textes républicains. Or, c’est le propre de la république, en tant que système d’organisation du pouvoir politique, de regrouper des éléments de divers régimes politiques qui, à priori, s’excluent mutuellement. Par exemple lorsque, dans sa constitution, le peuple ivoirien affirme son attachement à la démocratie mais adopte un système républicain par lequel il attribue ses prérogatives au législatif, à l’exécutif et au judiciaire, il adopte une démarche anachronique : celle de se reconnaître le droit imprescriptible de susciter le débat sur des questions d’intérêt national dans la gestion des biens publiques ; mais d’en laisser le soin à des structures qui ne sont pas toujours susceptibles de rendre textuellement la volonté populaire. Ainsi, la confusion entre république et démocratie met-elle en retrait la prise populaire de la parole où les velléités pourraient s’exprimer dans la force d’arguments constructifs ; cette mise en retrait ne peut manquer de propulser la société dans un état de suspicion généralisée et finalement de violence ouverte. En clair, la crise de la démocratie ivoirienne est accentuée par « une faiblesse du débat public. Les médias dont le devoir est d’informer l’opinion public se sont montrés incapables de fournir à l’opinion des informations systématiques (…) et une grille d’analyse permettant aux citoyens de décrypter les faits et de disposer d’un cadre de compréhension et d’autonomie dans la formulation des points de vue » (Gorée institut, 2014, p. 15). L’historien P. Rosanvallon (2011, PP. 335-347.) s’accorde bien avec cette idée quand, répondant à la question de la violence politique, il soutient qu’« on voit très bien aujourd’hui que la vitalité de la protestation et de l’expression sociale est beaucoup plus forte qu’autrefois. Cependant, elle ne trouve pas ses instruments de construction dans le temps, elle ne trouve pas ses éléments de construction dans une stratégie ». Ainsi pourrait se comprendre l’établissement progressif de la violence sur la scène sociopolitique ivoirienne depuis plus d’une décennie. La violence socio-politique en Côte-d’Ivoire résulte de plusieurs facteurs. Nous avons par exemple la poursuite de la lutte d’émancipation du joug colonial, comme le souligne Sébastien Zahiri Ziki (Regard sur la crise ivoirienne à la lumière de la parole de Dieu). Elle peut se comprendre 96 REVUE SCIENTIFIQUE DU CERPHIS, N°017-2016 également comme une crise née de la quête d’une identité nationale, selon Maugenest (De report en report vers la démocratie… ?); ou encore comme le reflet de la politique impérialiste de l’occident, comme le dénonce Bonnie Campbell (Frontières de la citoyenneté et violence politique en Côte d’Ivoire). Mais l’attention devrait être d’avantage attirée sur deux raisons principales. Il y a d’abord un manque de visibilité claire de ce qui fait la consistance du pouvoir politique (régime politique et organisation politique). L’organisation politique est confondue au régime politique, tout comme la république l’est à la démocratie. Ensuite, il y a la question de leur mise en rapport afin que démocratie et république marchent en accord parfait dans le cadre de l’édification d’une société ivoirienne aux institutions solides. Ces problèmes sont doublés de « l’absence de rôle que les médias ont joué quant à l’information permettant au citoyen (…) de se faire un opinion claire » (Goree institut, 2014, p. 15) sur la gestion de la chose publique. Aussi, est-il nécessaire de revenir sur la notion de démocratie qui est le régime politique qu’a choisi la Côte-d’Ivoire, afin de mieux l’appréhender et voir les mécanismes de sa mise en application paisible. 2 – DU SENS REEL DE LA DEMOCRATIE Système initié à une période d’effervescence politique et institutionnelle de la Grèce antique, la démocratie s’appréhende comme le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. D’ailleurs l’étymologie grecque du concept rapporte que dêmos (peuple) et kratos (pouvoir) sont les deux termes dont il est formé. Toutefois, procéder par une définition étymologique nous engagerait dans une impasse car la démocratie est une réalité complexe, une totalité qui comporte plusieurs aspects. C’est pourquoi il serait loisible de l’appréhender à partir de ses caractéristiques essentielles, dans la perspective de Tocqueville. Ce dernier a une triple appréhension de la notion de démocratie. Il l’appréhende d’abord au plan social. En accord avec G. Lefebvre (1957, p. 13) pour qui « Aucune société n’est stable à aucun égard », Tocqueville soutient que les sociétés humaines marchent toutes vers une forme nouvelle Jean Dalougou DJAZE : Démocratie et violence en Côte d’Ivoire … P.84-105 97 caractérisée par l’égalité entre les hommes. Cette nouvelle forme sociale, il l’appelle la démocratie ou encore la société démocratique. Ainsi pour Tocqueville, la démocratie ne réfère pas d’abord à une organisation politique. Elle est avant tout « un état social qui peut recevoir plusieurs traductions politiques » (A. Amiel, 2002, P.22.). Avec Tocqueville, la démocratie revêt d’abord une connotation sociale. Sur le plan social, la démocratie est caractérisée par l’égalité des conditions. Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux Etats-Unis, ont attiré mon attention, soutient Tocqueville, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions. (…) je voyais de plus en plus dans l’égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre (A. de Tocqueville, 1961, P. 37.). Loin d’être du socialisme égalitariste, puisque les conditions sociales ne peuvent être uniformes, l’égalité des conditions est avant tout l’abaissement progressif et irréversible des barrières élevées entre les hommes. Cela veut dire que les hommes ont la même valeur et sont susceptibles de jouir des mêmes privilèges. Anne Amiel précise que « le sens fondamental de l’égalité est la mobilité sociale » (A. Amiel, 2002, p. 24.). De cette mobilité sociale découle l’idée constante que l’on peut perdre ses privilèges ou que l’on peut en gagner au fil de l’évolution de la société ; car souligne A. de Tocqueville (1961, p.41.) partout on a vu les divers incidents de la vie des peuples tourner au profit de la démocratie ; tous les hommes l’ont aidé de leurs efforts : ceux qui avaient en vue de concourir à ses succès et ceux qui ne songeaient point à la servir ; ceux qui ont combattu pour elle, et ceux mêmes qui se sont déclarés ses ennemis ; tous ont été poussés pêle-mêle dans la même voie, et tous ont travaillé en commun, les uns malgré eux, les autres à leur insu. 98 REVUE SCIENTIFIQUE DU CERPHIS, N°017-2016 Cette dynamique abaisse les barrières entre les classes et rapproche les hommes les uns des autres. Ainsi, les individus, au-delà de leurs différences naturelles (hommes/femmes, jeunes/adultes, enfants/vieillards, handicapés/bien-portants…) ne sauraient s’accommoder de formes de dominations sociales ou politiques jugés inappropriées et illégitimes. Dans sa forme sociale, la démocratie s’appréhende d’abord comme le rapprochement inexorable des conditions sociales au point où les positions sociales ne sont plus héréditaires mais ouvertes à tous (démocratie de fait). Ensuite elle est caractérisée par l’égalité face à la loi (démocratie de droit). Le mouvement évolutif de la société est donc une marche vers l’établissement de la démocratie sociale. Dans ce dynamisme, la démocratie migre de sa forme sociale vers sa forme politique. La démocratie politique est le second sens de l’acception tocquevillienne de démocratie. « Au sens politique, nous dit Benjamin Kazadi-Shabani, le terme démocratie désigne donc la souveraineté populaire dans son principe et sa parfaite actualisation » (B. Kazadi-Shabani, 1999, p.17.). Le sens politique de la démocratie tocquevillienne s’accorde avec la notion de souveraineté populaire. Lorsqu’on veut parler des lois politiques des États-Unis, soutient Tocqueville, c’est toujours par le dogme de la souveraineté du peuple qu’il faut commencer. (…) Le principe de la souveraineté du peuple qui se trouve toujours plus ou moins au fond de presque toutes les institutions humaines y demeure d’ordinaire comme enseveli. (…) Il devient la loi des lois. (A. de Tocqueville 1961, pp.106-107.). Dans la perspective tocquevillienne, le dogme de la souveraineté populaire n’est pas une communauté de volonté qui viserait la constitution d’une société. Ce n’est pas non plus un droit sacré qui définirait un cadre d’expression à tous les autres droits, comme le pense Rousseau pour le contrat social. Le dogme de la souveraineté populaire est plutôt une force imprescriptible à laquelle obéissent les individus et les institutions dans le sens de la promotion et de la préservation du bien-être social. ‘‘C’est la cause »

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