Étude linéaire – La Bruyère, Caractères, « Du Cœur » (1688)
Publié le 16/02/2026
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«
Étude linéaire – La Bruyère, Caractères, « Du Cœur »
(1688)
1.
Il y a un goût1 dans la pure amitié où2 ne peuvent atteindre ceux qui
sont nés médiocres3.
2.
L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte
même de toute grossièreté.
Une femme cependant regarde toujours
un homme comme un homme ; et réciproquement un homme
regarde une femme comme une femme.
Cette liaison n'est ni
passion ni amitié pure : elle fait une classe à part.
3.
L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament
ou par faiblesse : un trait de beauté nous fixe, nous détermine.
L'amitié, au contraire, se forme peu à peu, avec le temps, par la
pratique, par un long commerce.
Combien d'esprit, de bonté de
cœur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis,
pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en
un moment un beau visage ou une belle main !
4.
Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.
5.
Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-même 4, et quelquefois par
les choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les
rigueurs, par l'éloignement5, par la jalousie; l'amitié, au contraire, a
besoin de secours : elle périt faute de soins 6, de confiance et de
complaisance.
6.
Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite
amitié7.
7.
L'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre.
Saveur
Auquel
3
« dans une âme médiocre, tout est médiocre, l’amitié comme le reste.
» Pascal
4
De lui-même
5
« L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et
allume le feu.
» La Rochefoucauld
6
D’attentions
7
« Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié.
» La Rochefoucauld
1
2
8.
Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige 8 l'amitié; et
celui qui est épuisé sur l'amitié9 n'a encore rien fait pour l'amour.
9.
L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus
forte amitié qu'à un amour faible.
Introduction :
Le texte que nous allons étudier est extrait des Caractères de La Bruyère,
publié en 1688.
Moraliste du XVIIe siècle, La Bruyère observe avec lucidité
et ironie les comportements humains dans une société qu’il juge souvent
superficielle et guidée par les passions.
Dans le chapitre intitulé « Du
Cœur », il s'intéresse aux rapports affectifs entre les individus, et plus
précisément à la distinction entre amour et amitié.
Par une série de
maximes, il oppose ces deux sentiments en apparence nobles mais très
différents dans leur fonctionnement.
Nous allons nous demander : en quoi La Bruyère dresse-t-il un
portrait désabusé des relations humaines à travers sa
comparaison entre amour et amitié ?
Pour répondre à cette problématique, nous analyserons le texte en trois
mouvements : d’abord, l’auteur présente deux sentiments aux apparences
nobles mais inégalement construits (1-3); ensuite, il souligne leur fragilité
face au temps (4-6); enfin, il conclut par une vision pessimiste fondée sur
leur incompatibilité (7-9).
Problématique :
En quoi La Bruyère dresse-t-il un portrait désabusé des relations humaines à travers sa
comparaison entre amour et amitié ?
Découpage et titres :
I.
(l.1 à 3) – Des sentiments apparemment nobles, mais aux mécanismes inégaux
→ Analyse : L’amitié semble supérieure moralement, mais moins puissante.
→ Forme : Accumulations et rythme contrasté entre les deux formes de lien.
II.
(l.4 à 6) – Une logique d’usure ou de fragilité : les limites du lien affectif
→ Analyse : Le temps affecte différemment les deux sentiments ; l’amitié, pourtant plus
solide, est plus vulnérable.
→ Forme : Lexique du temps, verbes marquant l’affaiblissement, structures comparatives.
III.
(l.7 à 9) – Incompatibilité des sentiments : une vision pessimiste des passions
humaines
8
9
Dédaigne
Qui a poussé l’amour jusqu’à son plus haut degré
→ Analyse : L’amour et l’amitié s’annulent ; l’expérience de l’un exclut l’autre.
→ Forme : Maximes brèves, formules sentencieuses, emploi de l’ironie.
I.
(l.1 à 3) – Des sentiments apparemment nobles, mais
inégaux
Transition : La Bruyère commence par poser les qualités morales de l’amitié, mais en montre
très vite les limites face à la puissance irrationnelle de l’amour.
▶️Ligne 1 : « Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui
sont nés médiocres.
»
Fond : L’amitié est ici valorisée : elle serait une émotion rare, précieuse, intellectuelle
et morale.
Le mot « goût » évoque un plaisir raffiné.
« Pure amitié » : insistance sur la vertu, sans intérêt ni désir sexuel.
Forme : emploi du présent de vérité générale = ton sentencieux.
Lexique de l’élitisme : « ne peuvent atteindre », « nés médiocres » → distinction
entre les êtres supérieurs et les autres.
➤ Idée forte : l’amitié vraie est rare car elle exige un raffinement intérieur.
▶️Ligne 2 : « L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes [...]
classe à part.
»
Fond : l’auteur envisage une amitié homme-femme mais souligne sa fragilité.
Apparente neutralité au début : l’amitié peut exister sans désir, mais…
« Une femme regarde toujours un homme comme un homme… » : retour du désir
implicite.....
»
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