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Qu'est-ce que faire une expérience ?

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« Il s'agit moins d'analyser le terme "expérience" lui-même que l'expression "faire une expérience".

Cette expression peut renvoyer soit, dans un contexte scientifique, à une expérimentation, pour vérifier une théorie (elle prend donc place dans un processus scientifique, elle est une étape de la connaissance) ; soit, dans un contexte plus courant, à vivre quelque chose de particulier, une "expérience", dont on retiendra ou qui nous aura appris beaucoup (par ce qu'elle aura d'inédit.

Nous ne sommes plus dans un processus, mais plutôt dans l'unicité d'une expérience).

Dans une visée plus philosophique, elle désigne tout ce qui est sensible, tout ce qui est donné par les cinq sens, par opposition à ce qui dépend de l'activité de la raison. Comment faire apparaître alors une tension ou un problème avec ce concept dans l'expression "faire une expérience" ? Le caractère principal de ce que nous donne l'intuition sensible (que ce soit la vue, l'ouïe, le toucher etc.) est que nous le recevons "passivement".

L'expérience au sens philosophique, c'est ce qui est reçu, ce qu'on apprend de l'extérieur dans la passivité (par opposition à ce qui vient d'une activité de la raison ou une activité de l'entendement).

L'expérience peut-elle constituer alors une connaissance ? Comment doit-on la concevoir ? Et si l'on peut vivre une expérience, comment pourrait-on la faire ? Comment donner un sens à cette formule ? On oppose traditionnellement la sagesse de l'homme d'expérience à l'imprudence du novice.

Généralement valorisée, il s'en faut pourtant que la notion d'expérience possède autant de clarté qu'on ne lui accorde de valeur. Se demander « Qu'est-ce que faire une expérience ? » apparaît donc d'abord comme une interrogation portant sur la complexité et les ambiguïtés de la notion d'expérience.

« Faire une expérience », est-ce uniquement rencontrer un donné et l'éprouver comme tel, ou bien toute expérience ne suppose-t-elle pas une part d'activité constructrice? Dans ce cas, l'expérimentation scientifique; et sa visée d'objectivité, ne serait pas aussi éloignée de l'expérience vécue et de son caractère essentiellement subjectif et individuel qu'une première approche pourrait le laisser penser.

Il faudrait alors se demander : « À quelles conditions et de quoi puis-je faire une expérience ? », « En quoi une expérience est-elle une expérience ? ».

L'examen de ces questions ne conduit-il pas en fin de compte, à s'interroger sur la nature même des enseignements que l'on peut tirer d'une expérience et sans lesquels on ne peut pas vraiment dire qu'on a « fait une expérience » ? Les expressions de la vie courante peuvent révéler, à celui qui sait les analyser, les ambiguïtés et la teneur problématique d'une notion.

Il semble qu'il en aille ainsi avec l'expression «faire une expérience ».

À première vue, elle possède le sens banal de faire un essai.

Si un artisan, encouragé par les pouvoirs publics, engage un apprenti à l'essai, on peut dire qu'il fait une expérience en donnant sa chance à un jeune qui serait peut-être resté sans cela au chômage.

En un autre sens, l'apprenti fera aussi une expérience dans la mesure où il pourra acquérir un savoirfaire, se forger une expérience.

Au vu de ces exemples, faire une expérience suppose qu'un sujet rencontre un certain donné et qu'il éprouve ce donné comme venant de l'extérieur.

Faire une expérience, c'est toujours éprouver un donné qui est perçu de prime abord comme étranger à celui qui fait l'expérience. Pourtant, il semble que le savant, qui procède à une expérience, ne se contente pas de recevoir un donné empirique.

Sa démarche ne se limite pas à la simple réception d'un matériau que le hasard l'aurait amené à rencontrer.

Il n'est pas l'observateur passif des faits du monde qui l'entoure.

Ce qui caractérise l'expérience scientifique, comme le dit Goblot, c'est bien plutôt « l'intervention du savant dans les faits ».

Une expérience scientifique est le résultat d'une élaboration théorique.

Elle se distingue d'une simple observation en ce qu'elle provoque artificiellement les événements qu'elle espère ainsi contrôler et être en mesure de répéter.

C'est à ce prix qu'elle peut avoir une force probante.

L'expérimentation scientifique a pour fonction de vérifier, ou d'infirmer une théorie, voire de mettre en évidence un phénomène, elle n'a donc de sens que voulue et provoquée par l'expérimentateur.

Elle est toujours adossée à un modèle théorique ou à une loi qui en détermine la finalité et les conditions.

La science n'a donc affaire à des faits, que dans la mesure où elle les construit, leur conférant par là même une certaine objectivité.

Faire une expérimentation n'a pas grand-chose à voir avec le hasard des rencontres ou la force de l'habitude sédimentée en croyance populaire. Pourtant, la description des traits de l'expérimentation scientifique, où l'observation des faits repose sur l'activité constructrice de l'expérimentateur, laisse planer un doute sur le caractère d'immédiateté du donné de l'expérience courante.

Après tout, rien ne nous dit que l'expérience possède ce caractère de donné immédiat.

Faire une expérience n'est-ce pas aussi en être d'une certaine manière l'auteur? L'idée que l'expérience se forge plus qu'elle ne se subit, qu'elle est bien davantage le résultat d'un processus que son point de départ, conduit à examiner la manière dont une expérience se donne à nous et se constitue en nous comme expérience, bref, à quelles conditions est-il possible de faire une expérience ? Il semble, tout d'abord, que je ne puisse pas faire l'expérience des vécus d'autrui.

Même si je peux compatir avec sa souffrance ou me réjouir avec lui de ses succès, il est clair que l'expérience de l'autre dans son absolue singularité m'est à tout jamais inaccessible.

En tout cas, je ne peux, sinon par empathie et par analogie, me réclamer d'une expérience vécue par l'autre, pas plus qu'il ne lui est possible de vivre ni d'éprouver ce que je vis. C'est donc toujours d'abord à la première personne que l'on fait une expérience, même les expériences collectives sont vécues par des sujets et non par une improbable conscience collective qui précéderait les individus.

Faire une expérience possède donc toujours un caractère essentiel d'individuation, c'est toujours un «je » qui fait une expérience.

C'est ce que dit Kant, dans la seconde édition de La Critique de la Raison pure, au paragraphe 16 de la « Déduction Transcendantale », lorsqu'il affirme que « le "Je pense" doit pouvoir accompagner toutes mes représentations ».

Toute expérience suppose donc un pôle d'égoïté qui fait l'expérience.

De quoi, ce «je » peut-il faire l'expérience? Bien posée, cette question revient à s'interroger sur la nature de ce dont on peut faire l'expérience.

Tout n'est pas objet d'une expérience possible.

« Faire une expérience », c'est faire la rencontre d'un. »

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