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Qu'est-ce que comprendre ?

Extrait du document

« Position de la question.

Il semble, à première vue, assez difficile de ramener à l'unité les divers sens dans lesquels nous employons le terme comprendre.

Lorsque VAUVENARGUES écrit : « Les hommes ne se comprennent pas les uns les autres » ou lorsque nous parlons de « comprendre la musique ou une oeuvre d'art quelconque », le terme n'a assurément pas le même sens que lorsque nous disons que nous « comprenons » l'anglais, que la science nous fait « comprendre » une éclipse ou le phénomène de l'arc-en-ciel, ou encore que nous n'avons pas « compris » une démonstration mathématique.

Il nous faut donc essayer de classer ces différentes acceptions et nous verrons ensuite, en les analysant, si elles présentent quelque unité. 1.

Le sens intuitif et affectif. On peut d'abord établir une grande division entre les cas où le mot comprendre présente un sens intuitif et affectif et ceux où il a un sens proprement intellectuel. A.

— Que veut dire VAUVENARGUES lorsqu'il écrit que « les hommes ne se comprennent pas »? Assurément, qu'ils n'entrent pas dans les sentiments les uns des autres, qu'il ne s'établit pas entre eux cette sympathie qui les ferait communier dans les mêmes pensées.

De même, quand nous disons d'une personne qui, exaspérée ou meurtrie par un événement, s'est laissée aller à un acte discutable, que nous la « comprenons », nous voulons dire que, sans peutêtre l'excuser entièrement, nous nous mettons à sa place et nous participons, en quelque mesure, aux motifs qui l'ont fait agir. B.

— En un sens déjà plus complexe, qu'est-ce que comprendre une oeuvre d'art? Ce n'est certes pas l'expliquer historiquement, par les circonstances qui ont favorisé son éclosion, par les influences subies par l'artiste, etc.

C'est plutôt se placer au point de vue du créateur même de l'oeuvre, participer à sa vision des choses, ressentir quelque chose de son émotion, communier en quelque sorte avec lui.

La conscience s'ouvre ainsi à une autre chose qu'ellemême : « Comprendre amoureusement un thème musical, écrit M.

PRADINES, c'est s'ouvrir à la suggestion d'évasion qu'il contient, c'est en saisir « l'invitation au voyage ».

C'est l'entendre frapper à la porte de la conscience un coup qui la fait ouvrir et qui nous dilate.

» C.

— De la compréhension esthétique, on peut rapprocher la compréhension philosophique telle que l'a décrite BERGSON dans sa célèbre communication de 1911 sur L'intuition philosophique (La Pensée et le Mouvant, IV, p.

135 et suiv.).

Comprendre un système philosophique, ce n'est pas, selon lui, remonter à ses sources, en extraire les similitudes avec d'autres systèmes et en faire, en définitive, « une synthèse plus ou moins originale des idées au milieu desquelles le philosophe a vécu ».

C'est essayer de « s'installer dans la pensée du philosophe au lieu d'en faire le tour » et de saisir ainsi l'intuition simple qui est le coeur du système. D.

— Généralisant ces exemples, certains philosophes ont cru pouvoir affirmer qu'il existe une « compréhension » supérieure à la compréhension intellectuelle et analytique, et que cette compréhension consisterait essentiellement en intuition, pénétration, communion avec autrui.

« L'analyse, écrit par exemple M.

PRADINES, qui seule fait comprendre en tirant les conséquents à la manière de conséquences de certains principes antécédents, n'est pas la seule méthode susceptible de réduire nos étonnements.

Par-delà les analogies qui s'analysent en équations, il y a aussi celles que nous sentons entre des choses qui se correspondent sans pouvoir jamais s'enchaîner...

Là où la claire lumière de l'analyse nous manque, celle des correspondances peut encore nous apporter de substantielles satisfactions.

» Mais ce sont surtout des auteurs allemands qui ont prétendu privilégier ce genre de « compréhension ».

C'est ainsi que W.

DILTHEY oppose comprendre et expliquer, l'explication, qui convient aux sciences de la nature, faisant appel à l'analyse des donnée e l'expérience et à des combinaisons d'hypothèses et de concepts élaborés par la raison discursive, — la compréhension, seule à sa place dans les « sciences de l'esprit », saisissant immédiatement, sans le secours des concepts, des « ensembles vécus » et mettant en jeu « la totalité de l'être humain ».

En un sens voisin, Max SCHELER a défini la compréhension comme une « participation d'un être spirituel à la vie d'un autre être spirituel ». E.

— DISCUSSION.

Il ne faut pas se dissimuler combien ces interprétations sont vagues et aventurées.

Certes, dans la vie courante, lorsqu'il s'agit de « comprendre » nos semblables, ou bien lorsque nous nous efforçons de « comprendre » une oeuvre d'art, nous sommes bien obligés d'avoir recours à cette intuition, à cette sympathie qui nous donne quelques chances d'entrer dans la pensée d'autrui.

Mais la communication des consciences est chose difficile, et il nous arrive de commettre, en croyant pénétrer les sentiments de nos semblables, de cruelles erreurs. Nous pouvons aussi, en dépit de notre enthousiasme, nous tromper lourdement sur le sens d'une oeuvre d'art : W. JAMES, dans sa Théorie de l'émotion, décrit un couple anglais en extase, dans un musée de Venise, devant la célèbre Assomption du Titien et dont quelques mots, prononcés à voix basse, lui révélèrent le total contresens.

A plus forte raison, est-il bien risqué d'étendre ce mode de « compréhension » au-delà de ces deux domaines et de prétendre que c'est le seul qui convient à des phénomènes aussi complexes que les phénomènes psychiques et sociaux.

Les u correspondances » dont parle M.

PRADINES sont choses bien arbitraires et qui sont ressenties bien différemment par des esprits différents. Au reste, même dans les deux cas où il semble convenir le mieux, il ne faudrait pas croire que ce mode de « compréhension » exclut toute intervention de l'intelligence.

A propos de la pitié, qui nous fait « comprendre » et partager les souffrances d'autrui, J.-J.

ROUSSEAU a mis en lumière tout ce que ce « transport hors de nous-mêmes » exige d'intelligence, de réflexion et même, dit-il, de « connaissances acquises ».

De même, M.

PRADINES, à la suite de L.

DAURIAC, montre que « comprendre », par exemple, la musique, c'est savoir lui donner un sens : « Il faut. »

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