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Nos connaissances viennent-elles entièrement de l'expérience ?

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« Selon la tradition philosophique classique, la connaissance que Dieu a du monde se distingue de celle de l'homme en ce que ce dernier doit faire appel à ses sens pour accéder à la connaissance. Or, l'expérience désigne la connaissance que nous obtenons au moyen de nos sens. C'est donc le rôle essentiel de l'expérience qui semble caractériser la connaissance humaine. Cependant, si cela est vrai, peut-on soutenir que toute notre connaissance dérive de l'expérience ? Autrement dit, ne pouvons-nous pas acquérir une connaissance indépendamment de nos sens ? Il semble tout d'abord que l'expérience ne peut rendre compte de notre connaissance mathématique ni de notre sens logique. En outre, peut-on soutenir véritablement que les connaissances empiriques dérivent de l'expérience ? Le rapport de la connaissance empirique et de l'expérience est peut être d'une nature différente. Autrement dit, l'expérience n'est peut-être pas l'origine de notre connaissance. Nous distinguerons dans un premier temps deux types de sciences, les sciences a priori et les sciences empiriques; mais il se peut que notre capacité à dériver notre connaissance empirique de expérience repose elle-même sur une connaissance qui n'est pas de nature empirique et qui donc ne dérive pas de l'expérience; enfin, nous examinerons la thèse jusque-là non questionnée: l'expérience ne peut-elle être que l'origine de notre connaissance (thèse des empiristes) ? Ne doit-on pas imaginer un autre rapport entre expérience et connaissance ? Il faut, dans un premier temps, distinguer deux types de sciences, celles qui sont empiriques, par exemple la physique, mais aussi la chimie ou la géologie, et celles qui ne semblent pas l'être, en particulier les différentes branches des mathématiques, par exemple l'arithmétique, et également la logique. Comment doit-on définir l'expérience? Par expérience, il faut entendre une source particulière de connaissance : l'expérience, c'est l'interaction que nous avons avec le monde par l'intermédiaire de nos sens. « Cette porte est rouge » est une connaissance qui résulte immédiatement de ma perception visuelle de cette porte singulière là devant moi. Il en va de même de cette proposition : « Cette pierre singulière est attirée par la terre avec cette vitesse particulière (que je peux mesurer). » Dans tous les cas, comme le suggèrent ces exemples, l'expérience nous offre directement une connaissance singulière, c'est-à-dire une connaissance qui porte sur un objet donné, accessible à la perception, à savoir, dans les deux exemples, cette table et cette pierre. L'expérience ne peut nous fournir une connaissance générale puisque les sens ne nous présentent jamais que des objets singuliers : nous percevons cette pierre, mais non les pierres en général, et encore moins les corps en chute libre en général. Il faut donc distinguer la connaissance qui résulte immédiatement de l'expérience, qui porte toujours sur les objets singuliers de nos perceptions, et la connaissance qui dérive de l'expérience, mais qui n'est pas singulière : «tous les corps en chute libre ont une vitesse indépendante de leur poids» est un énoncé qui est peut-être dérivé de l'expérience, mais qui ne provient pas immédiatement d'une perception singulière. Appelons la première « connaissance d'expérience » et la seconde « connaissance empirique en général ». Tournons-nous maintenant vers les connaissances a priori. Peut-on véritablement soutenir que la logique et les mathématiques ne proviennent pas de l'expérience? II est indubitable, en effet — en témoigne l'apprentissage que chacun de nous a fait du calcul et de la géométrie — que les mathématiques recourent elles aussi à l'expérience. Ainsi, dans le Ménon, Socrate demande à un jeune esclave de résoudre un problème mathématique particulier, déterminer la longueur du côté d'un carré ayant une aire double de l'aire d'un carré donné, en s'appuyant sur une figure particulière. Autrement dit, les démonstrations du géomètre prennent appui sur ses sens. Cela ne revient-il pas à dire que les connaissances mathématiques prennent appui sur l'expérience, et donc sur une connaissance d'expérience? Indéniablement. Mais il faut distinguer « prendre appui » et «venir de » : les mathématiques s'appuient sur des exemples concrets, par exemple sur des schémas, mais les démonstrations elles-mêmes ne dépendent en rien des caractères particuliers des objets perçus dans l'expérience. Le géomètre considère les objets mathématiques eux-mêmes : la connaissance mathématique ne dérive donc pas de l'expérience. De même, les règles du raisonnement qu'établit la logique ne dépendent pas de l'expérience. La connaissance empirique se distingue de cette connaissance : si les mathématiques et la logique ne dérivent pas de l'expérience, cela signifie que ce sont des sciences a priori. Mais, nous ne pouvons pas connaître a priori le mouvement que va faire cette boule-ci de billard, après avoir été frappée par cette autre boule de billard. A fortiori, nous ne pouvons pas savoir a priori, c'est-à-dire indépendamment de l'expérience, comment se comportent en général les boules de billard qui sont frappées par d'autres boules de billard, ou même comment se comporte un objet lâché dans le vide. La seule manière de savoir comment cette boule de billard va se mouvoir après avoir été frappée, c'est d'observer son comportement. De même, la seule manière de savoir comment les corps en général se meuvent quand ils sont lâchés dans le vide, c'est d'observer le mouvement d'objets singuliers lâchés dans le vide. Notre connaissance empirique est donc une généralisation de notre connaissance d'expérience : à partir d'expériences singulières, nous obtenons par généralisation une connaissance empirique. Ce procédé s'appelle l'induction. Il y a donc deux types de connaissance : l'une est a priori, l'autre dépend de l'expérience. Mais, il nous faut examiner de plus près ce second type de connaissance : toute la connaissance empirique dérive-t-elle de l'expérience? La connaissance empirique repose sur des généralisations obtenues à partir de multiples expériences singulières. Autrement dit, elle repose sur l'induction. Or, l'induction est un processus dont la légitimité est contestable. En effet, admettons que nous percevions vingt fois un objet lâché dans le vide tomber avec une vitesse indépendante de sa masse. Autrement dit, nous voyons vingt fois qu'un objet de dix kilogrammes tombe dans le vide avec la même vitesse qu'un objet vingt fois moins lourd. Pouvons-nous en déduire une loi générale selon laquelle tous les objets lâchés dans le vide a) tombent et b) acquièrent une vitesse indépendante de leur masse? Si c'est le cas, nous pouvons prédire que si nous refaisons une nouvelle fois l'expérience en question, nous devrions obtenir exactement le même résultat. Or, rien ne garantit cela : à considérer chacune de nos expériences singulières, nous ne trouvons rien qui nous assure que le résultat de chaque expérience est nécessaire. Autrement dit, chaque expérience peut être un fait qui n'est pas nécessaire et qui donc ne se reproduira pas si nous recommençons l'expérience. Nous pouvons multiplier le nombre d'expériences, jamais nous ne pourrons établir la nécessité du résultat de l'expérience. Si c'est le cas, comment formuler des généralisations empiriques? »

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