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HABITUDE, LIBERTÉ ET NATURE ?

Extrait du document

« Il faudrait examiner maintenant comment ce schème lui-même est acquis.

La théorie mécaniste prétendait que l'habitude était acquise par la répétition du mouvement.

Mais nous avons précisément montré l'originalité du schème définitif global par rapport aux mouvements de l'apprentissage.

Les exercices d'apprentissage ne consistent pas à répéter sans cesse les mouvements du début, gauches et inefficaces : on ne ferait alors aucun progrès.

Les «répétitions» des acteurs sont bien mal nommées puisque à chaque «répétition» ils essaient d'améliorer leur jeu.

Le progrès n'a lieu que par une suite d'exercices — chaque fois un peu différents, mais orientés dans le même sens, gouvernés vers le même but.

En fait on renouvelle chaque fois les mouvements, on essaie de les rendre plus souples, plus harmonieux; il s'agit, dit-on, d«< attraper le tour», d'obtenir enfin — et c'est en quelque sorte une grâce — ce que l'athlète à l'entraînement, gestaltiste, comme M.

Jourdain était prosateur, appelle précisément...

la forme ! Il est vrai que certaines habitudes sont acquises à partir d'une analyse du mouvement global, mais justement ce danseur novice n'aura vraiment «appris» la figure qu'il «travaille» que lorsqu'il cessera de juxtaposer les mouvements qui la composent, lorsqu'il pourra exécuter la figure comme un ensemble harmonieux.

En fait, au cours de l'apprentissage — qu'il s'agisse de patinage, de natation, de danse, ou de dactylographie ! — l'observateur constate l'apparition successive de «formes» de moins en moins imparfaites qui tendent vers le but final, à savoir la «bonne forme», la plus belle et la plus simple, la plus «économique », celle qui exige les mouvements les plus réduits et les moins fatigants pour le résultat le plus efficace : un enfant qui apprend à écrire nous semble à la torture.

Son poignet, son avant-bras sont crispés, l'épaule même est contractée, douloureuse, et tout cet effort aboutit à quelques lettres dessinées avec lenteur et maladresse.

Plus tard — quand il aura réellement acquis l'habitude — il écrira bien plus vite et bien plus aisément en ne mettant en jeu que quelques muscles des doigts. L'habitude apparaît donc comme l'acquisition assez mystérieuse d'une structure d'ensemble d'où chaque mouvement tire son sens.

La «forme» est, comme on a dit très justement, une véritable «mélodie cinétique », un ensemble «économique» et harmonieux de mouvements.

Elle n'est pas une «somme de réflexes ».

Ce sont au contraire les divers mouvements de détail qui tirent leur sens de l'ensemble, comme la note de musique tire son sens de la phrase musicale et la phrase elle-même de la mélodie. Cette conception gestaltiste paraît bien rendre compte, par ailleurs, de quelques particularités de l'apprentissage : a) La loi de l'espacement optimum des exercices En laissant entre chaque exercice un certain intervalle de temps, on peut réduire le nombre d'exercices nécessaires à l'acquisition d'une habitude.

Pour apprendre par coeur une liste de syllabes, il faudra soixante répétitions par exemple en une heure, mais seulement trente si l'apprentissage est étalé sur quarante-huit heures.

Cette loi de l'espace optimum entre les exercices est connue sous le nom de loi de Jost. C'est en fait deux lois qu'énonce Jost en 1897.

Si deux traces mnésiques ont la même force, 1) la répétition de la plus ancienne la renforce plus que la répétition de la plus récente et 2) la trace la plus ancienne se détériorera moins rapidement que la plus récente. Si la théorie mécaniste était vraie, les répétitions sans intervalles de temps seraient les plus efficaces.

La nécessité d'un intervalle entre les exercices est au contraire favorable à la constitution d'une «mélodie cinétique».

Comme le dit Guillaume, «un certain recul dans l'espace fait ressortir les grandes lignes d'un ensemble; il en est peut-être de même d'un recul dans le temps» parce que ce recul est favorable à la formation d'une «représentation schématique». b) Méthode active et méthode passive d'apprentissage S'il suffisait pour acquérir une habitude de juxtaposer des mouvements les uns aux autres, comme le pensaient les partisans de la théorie associationniste et mécaniste, une méthode passive d'apprentissage serait plus efficace : un rat tenu en laisse et constamment guidé apprendrait plus vite à sortir d'un labyrinthe.

Un enfant qui calquerait des modèles d'écriture en pointillé en les repassant à traits pleins serait plus rapidement initié à l'écriture.

Or c'est tout le contraire qui arrive.

Le rat qui doit «apprendre» sans guide la structure d'un labyrinthe, réussit plus rapidement que le rat guidé.

Car il procède par essais et erreurs, cherche, dit Guillaume, «la forme générale de l'itinéraire».

De même l'enfant qui calque une lettre ne voit pas la forme globale de la lettre, s'attache à une «correspondance locale, ponctuelle du modèle et du tracé», tandis que l'enfant qui dessine la lettre librement considère la forme d'ensemble.

Si le dessin non guidé assure un apprentissage plus rapide, c'est précisément parce qu'il «exige l'appréhension préalable de la structure». HABITUDE, LIBERTÉ ET NATURE ? Cependant, nous avons montré que l'habitude une fois constituée, involontaire en son déroulement, inconsciente, aveugle, ressemble à un mécanisme sans âme et sans vie.

Comme l'écrit M.

Ricoeur: «cette imitation de la chose par la vie, de l'inertie par la spontanéité, explique la méprise des théories mécanistes».

L'être vivant et intelligent se donne, parfois au prix d'un grand effort, des habitudes qui, une fois constituées, deviennent des automatismes dont les caractères apparents ne sont plus du tout ceux de l'intelligence et de la vie. C'est ce que Pradines appelle le «paradoxe de l'habitude», qui est la création de «machines» par un être «non mécanique ». Ces remarques nous permettent d'esquisser à grands traits une métaphysique de l'habitude — dans la ligne du célèbre ouvrage de Ravaisson.

Pour Ravaisson, l'habitude est le point de rencontre de l'esprit et de la matière ; c'est un «retour de la liberté à la nature».

En effet, à l'origine de l'habitude il y a très souvent la volonté, l'esprit, par exemple l'idée d'un mouvement à accomplir.

La figure dessinée par les danseuses d'un ballet est d'abord une idée — l'idée de tel ensemble de mouvements harmonieux — dans la conscience du metteur en scène.

Or cette idée, cette «volonté», à la suite d'un certain nombre d'exercices, vont littéralement se matérialiser dans le mouvement des danseuses.

Le mouvement va devenir facile, spontané, comme instinctif.

Ainsi l'idée est devenue corps, la volonté nature.

A force de volonté, le danseur, le patineur obtiennent la spontanéité de l'involontaire, l'aisance de l'instinct.

Nos habitudes les plus communes sont des automatismes que l'intelligence et la conscience ont voulus, où elles se sont incarnées.

Et les objets que ces habitudes utilisent, la machine à écrire pour la dactylographe, la route et l'automobile pour le conducteur, sont aussi des «choses» produites par l'esprit, constituent ce que Hegel nommait «le monde de la culture» où l'esprit humain s'est objectivé.

Comme dit très bien M.

Ricoeur : «vivant parmi nos oeuvres qui sont des blocs d'intelligence abolie, nous y répondons par des conduites qui sont aussi de l'intelligence et de la volonté naturalisées». L'habitude nous conduit à réfléchir aux rapports de l'âme et du corps.

Dans l'habitude, le corps cesse d'être l'ennemi de l'âme.

Chez le danseur novice, le corps est encore un ennemi, le corps résiste, il ne laisse pas passer «l'idée».

C'est la gaucherie, la maladresse, la timidité.

On pourrait dire que le timide est celui qui a un corps.

Lorsque l'habitude est acquise, le corps cesse d'être un obstacle, il devient un interprète, un miroir de l'idée : «Le corps, dit Hegel, se trouve pénétré par l'âme, il devient son instrument...

se laissant pénétrer à la façon d'un fluide.» La danseuse étoile «n'a» plus le corps, comme on posséderait avec soi un objet étranger, mais elle est son corps. L'âme s'est faite corps, le vouloir s'est métamorphosé en pouvoir.

Ainsi l'habitude n'est plus inertie et mécanisme, l'habitude est une grâce.

C'est l'esprit qui s'incarne et se révèle et c'est avant tout ce miracle : mon corps, ce vieil étranger, est devenu mon ami.. »

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