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Est-ce s'éloigner d'autrui que de rentrer en soi-même

Extrait du document

« Introduction.

— « Le moi est haïssable », répète-t-on après Pascal : quiconque ne parle que de lui-même nous indispose, précisément parce que, pour lui, les autres, sans excepter ses auditeurs, semblent ne pas exister. En est-il de même de ceux qui rentrent en eux-mêmes, et ne peut-on rentrer en soi-même sans s'éloigner d'autrui ? Ne nous laissons pas tromper par les mots et précisons bien, dès le départ, que ces verbes doivent être pris au sens figuré et non au sens propre.

S'il est inutile de le dire pour « rentrer » en soi, il n'en est sans doute pas de même pour « s'éloigner ».

C'est d'un éloignement moral qu'il s'agit, et non d'un éloignement physique : physiquement éloigné de sa famille, le pensionnaire, dont la pensée se reporte souvent vers ses parents et ses frères, reste moralement très près d'eux ; par contre, on peut se coudoyer et même converser, comme le font par exemple un chef de service et ses adjoints, sans que se lève la barrière morale qui sépare des êtres vivant côte à côte.

Par là même se précise le sens de la question posée.

On peut la formuler ainsi : la rentrée en soi, c'est-à-dire le recueillement pour observer son psychisme profond, est-elle défavorable aux rapports interhumains, à la camaraderie, à l'amitié, à la charité ?... I.

— RENTRER EN SOI-MÊME PEUT SEMBLER PARFOIS S'ÉLOIGNER D'AUTRUI... Observons-nous loyalement, et nous pourrons le constater : bien souvent, la rentrée en nous-mêmes est corrélative d'un éloignement à l'égard de nos semblables.

Seulement il restera à s'interroger sur la cause de cet éloignement : ce n'est peut-être pas de rentrer en nousmêmes qui nous éloigne des autres. A.

Les faits.

— Dans bien des cas, c'est l'insatisfaction laissée par les relations humaines qui amène certains individus à fuir le commerce de leurs semblables et à se replier, sur eux-mêmes. C e peut être le fait d'un tempérament pessimiste ou misanthrope : voyant tout en noir, en particulier l'homme et la société avec ses diverses institutions, on réduit au minimum les contacts avec le monde extérieur, remâchant en soi-même les pensées amères que ce monde suggère. Souvent cette misanthropie s e double d'orgueil.

C o m m e on l'a fait remarquer, chacun se juge d'après l'idéal qu'il nourrit, tandis qu'il classe les autres d'après ce qu'ils ont réalisé.

Cette comparaison, on le comprend, rend fier de soi et méprisant à l'égard du commun des mortels, et même des plus estimés d'entre eux. Il arrive aussi que, sans se surestimer outre mesure, parfois même par suite de sa modestie et de sa réserve, un être mal armé par le fait même pour la lutte clans un monde concurrentiel, enregistre une série de déceptions.

Peu à peu, il en vient à renoncer et à se retirer dans une solitude aigrie. Voilà bien des faits — et il serait facile d'en signaler d'autres — dans lesquels, rentrant en soi, on s'éloigne des autres. B.

Leur explication.

— Ces faits sont indiscutables.

Mais si cette coïncidence suggère un rapport de causalité, il reste à déterminer où est la cause et où est l'effet.

Nous éloignons-nous des autres parce que nous sommes rentrés en nous-mêmes, ou bien, au contraire, si nous rentrons en nous-mêmes, n'est-ce pas, dans le genre des cas énumérés, parce que nous nous trouvons éloignés des autres ? On l'admettra sans peine, c'est la seconde réponse qui est satisfaisante. On pourrait sans doute nous objecter le cas de l'orgueilleux : l'opinion exagérément avantageuse qu'il a de lui-même ne vient-elle pas d'un trop habituel repliement sur soi, lequel entraîne une insuffisante ouverture aux autres ? En apparence, peut-être ; mais la réalité semble fort différente : les illusions sur sa valeur personnelle que nourrit l'orgueilleux viennent de ce qu'il méconnaît son moi authentique ; jouant le personnage qu'il croit être mais qu'il n'est pas, il suscite des réactions défavorables ou hostiles à la suite desquelles il en vient à penser que cette antipathie résulte de sa supériorité, et à conclure que, pour lui, la sagesse est de vivre à l'écart de la racaille qui l'entoure.

Une véritable rentrée en lui-même lui aurait fait prendre conscience de participer à la commune nature des hommes et l'aurait rapproché de ses semblables.

C'est donc pour n'être pas rentré suffisamment en soi qu'il s'est éloigné d'autrui. Quant aux autres — misanthropes ou pessimistes de tempérament, malchanceux que les déceptions ont aigris — c'est parce qu'ils se trouvent coupés de leurs semblables qu'ils se réfugient dans le réduit de leur moi.

La rentrée en soi est alors effet et non point cause de l'éloignement en question. II.

— ...

MAIS CONDITIONNE LE RAPPROCHEMENT DES HOMMES Il ne faut pas croire qu'il suffise, pour rentrer en soi, de s'éloigner des autres physiquement ou moralement, de se désintéresser de leurs affaires et de leurs soucis : l'égoïste qui se barricade dans un home douillet n'y médite guère sur la vie morale, sinon il se convertirait de son égoïsme. On se tromperait aussi en jugeant impossible de rentrer en soi tout en continuant à s'intéresser aux autres et à entretenir avec eux des rapports fraternels : dans ces relations, je puis ne pas m e perdre d e vue ; il est m ê m e bon que je reste attentif à moi pour rester fraternel.

Toutefois cette attention constante suppose, en marge de la vie de société, de fréquentes retraites durant lesquelles on rentre plus profondément en soi-même, et d'où l'on sort plus capable de se rendre présent à son prochain. En effet, nous ne saurions réaliser cette présence sans comprendre d'une part ce qui se passe chez l'autre, d'autre part sans connaître objectivement ce qui se passe en nous.

Par cette compréhension et cette connaissance qu'elle conditionne, la rentrée en nous, loin de nous éloigner des autres, nous rapproche d'eux. A.

Par la compréhension d'autrui.

— L'éloignement dans lequel nous restons par rapport aux autres tient, dans une grande mesure, à ce que nous les comprenons mal.

Nous les jugeons de l'extérieur et conjecturons, d'après une psychologie simpliste, ce qu'ils éprouvent ou pensent.

Nous les comprendrions mieux si, nous mettant par la pensée à leur place, nous cherchions à voir quels seraient alors nos sentiments, nos réactions intimes.

Alors nous éviterions ces comportements maladroits, ces paroles inopportunes qui suspendent un rapprochement amorcé ou provoquent l'éloignement.

Mais la pratique de cette sorte d'introspection indirecte suppose l'habitude de rentrer en soi. B.

Par la connaissance de soi-même.

— Rentrant en soi, on apprend à se connaître tel qu'on est non plus seulement tel que l'on croit être ou tel que l'on se montre : si souvent la figure que nous prétendons faire dans le monde nous empêche de prendre conscience de nos sentiments réels de nos intentions profondes qui se manifestent à notre insu et malgré nous ! Alors, présents de corps à notre prochain, nous restons loin de lui par ce qu'il y a de proprement humain en nous.

Notre insincérité le blesse et nous le blessons encore plus par des procédés dont le manque d'attention intérieure nous cache la malice sournoise ou l'impolitesse.

Quoi d'étonnant de le voir s'éloigner ! Il ne s'éloignerait pas si, rentrés en nous-mêmes, nous avions pris conscience de dispositions troubles ou ambiguës qui échappent à celui qui est constamment fixé sur l'extérieur, car, en ayant pris conscience, nous nous serions peu à peu corrigés de travers responsables de cet éloignement. Conclusion.

— Ces remarques nous ramènent au mot célèbre de Pascal par lequel nous avions commencé, mais pour lui apporter une importante réserve.

Ce n'est pas toujours que le moi est haïssable.

Bien souvent, en effet, nous prenons plaisir à des récits o u à d e s confidences où je et moi reviennent sans cesse.

« Parlez-moi donc de vous «, demandons-nous souvent à un ami trop discret, et il nous arrive d'être déçus par un conférencier célèbre qui s e contente d'un exposé savant ou académique, sans le moindre fragment d e l'autobiographie personnelle que nous espérions.

Est seul haïssable le moi qui s'étale par un orgueil et une suffisance restés inconscients, faute de véritable rentrée en soi.. »

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