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Aristote: La main est-elle un outil ?

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Ce n'est pas parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent des êtres, mais c'est parce qu'il est le plus intelligent qu'il a des mains. En effet, l'être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d'outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C'est donc à l'être capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l'outil de loin le plus utile, la main. Aussi, ceux qui disent que l'homme n'est pas bien constitué et qu'il est le moins bien partagé des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n'a pas d'armes pour combattre), sont dans l'erreur. Car les autres animaux n'ont chacun qu'un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour un autre, mais ils sont forcés, pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir et pour faire n'importe quoi d'autre, et ne doivent jamais déposer l'armure qu'ils ont autour de leur corps ni changer l'arme qu'ils ont reçue en partage. L'homme, au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours loisible d'en changer et même d'avoir l'arme qu'il veut et quand il le veut. Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu'elle est capable de tout saisir et de tout tenir.
► Aristote (384-322 av. J.-C.) compare dans ce texte la condition de l'homme à celle de l'animal. Sa thèse est que la main humaine est la preuve que l'homme est plus intelligent que l'animal. On pense communément que l'homme est supérieur à l'animal. Mais on ne se demande pas toujours de quelle manière, ni sur quel plan. Ici l'auteur répond: c'est du point de vue de l'intelligence technicienne que l'homme surpasse l'animal. À l'évidence, l'homme se distingue de l'animal par de nombreux aspects: la science, la morale, l'amour, le langage... Mais comme les animaux ne partagent pas cette vie spirituelle, la comparaison n'est pas possible. Il y a là différence mais pas inégalité. C'est sans doute pourquoi, de manière très rigoureuse, Aristote formule l'idée de la supériorité humaine sur l'animal sur un plan où la comparaison entre eux est possible: celui de la technique.


« Ce n'est pas parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent des êtres, mais c'est parce qu'il est le plus intelligent qu'il a des mains. En effet, l'être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d'outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs.

Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres.

C'est donc à l'être capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l'outil de loin le plus utile, la main. Aussi, ceux qui disent que l'homme n'est pas bien constitué et qu'il est le moins bien partagé des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n'a pas d'armes pour combattre), sont dans l'erreur.

Car les autres animaux n'ont chacun qu'un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour un autre, mais ils sont forcés, pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir et pour faire n'importe quoi d'autre, et ne doivent jamais déposer l'armure qu'ils ont autour de leur corps ni changer l'arme qu'ils ont reçue en partage.

L'homme, au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours loisible d'en changer et même d'avoir l'arme qu'il veut et quand il le veut.

Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil.

Elle peut être tout cela, parce qu'elle est capable de tout saisir et de tout tenir. Aristote. Ce que défend ce texte: Ce texte a donc pour objet de montrer que non seulement l'homme n'est pas le moins bien pourvu des animaux, mais même qu'il est celui qui a été pourvu d'un organe tout à fait spécial, qui peut remplir la fonction de tous les autres moyens qui ont été donnés aux autres animaux : la main. En effet, « les autres animaux n'ont chacun qu'un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour un autre ».

Ils ne peuvent pas même s'en séparer momentanément.

Le lion doit garder ses griffes et l'aigle ses serres.

Le renversement de perspective par rapport au mythe de Prométhée est donc radical : l'homme est en réalité le mieux pourvu car il possède la main qui représente, virtuellement, tous les autres outils naturels donnés aux êtres vivants. Avec cette main, il possède de « nombreux moyens de défense » et il lui est toujours loisible d'en changer, de sorte qu'il possède l'arme qu'il veut, quand il veut.

Car la main peut devenir «griffe, serre, corne [...] ou toute autre arme ou outil ». La main est donc un outil naturel qui « tient lieu des autres » et c'est là toute sa spécificité.

Pourquoi, alors, la nature a-t-elle donné à l'homme seul cet outil « de loin le plus utile » ? C'est que la nature ne fait rien en vain, selon Aristote, et si elle a doté l'homme de la main, c'est parce qu'il est seul capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques. Seule, en effet, l'activité humaine est véritablement inventive.

La technè est chez l'homme une disposition tournée vers la création, et « accompagnée de raison », ce qui l'oppose de ce fait, aux autres animaux. La nature a donc donné à l'homme des mains à la mesure de ce que peut lui permettre de faire son intelligence. L'outil, en effet, n'est pas seulement le prolongement naturel de la main, il est la traduction matérielle de son intelligence. C'est pourquoi Aristote peut affirmer que « ce n'est pas parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent des êtres, mais c'est parce qu'il est le plus intelligent qu'il a des mains ». Ce à quoi s'oppose cet extrait: Ce texte d'Aristote ne prend toute sa signification que si on se réfère au mythe de Prométhée dont Platon expose sa propre version dans son dialogue, Le Protagoras. Selon ce mythe, les dieux chargèrent Prométhée et son frère Épiméthée d'attribuer des qualités appropriées à chacun des animaux qu'ils venaient de façonner. Cependant, Épiméthée demanda à son frère de lui laisser faire seul le partage et attribua aux uns la force, aux autres la vitesse, aux uns des armes sous forme de cornes, griffes, serres...

aux autres des moyens de fuir rapidement, comme les ailes.

En outre, il voulut les aider à supporter les saisons et revêtit les uns de poils épais, les autres de peaux serrées, en guise de couvertures naturelles.

Enfin, il donna à certains, comme chaussures, soit des sabots, soit des peaux calleuses. Mais il oublia l'espèce humaine et Prométhée, venu pour examiner le partage, vit l'homme sans chaussures, ni couverture, ni arme.

Aussi lui offrit-il, pour compenser cette nudité, le feu et la connaissance des techniques.

Grâce au feu et aux techniques, l'homme put compenser sa nudité originelle et se fabriquer, par la culture, les outils que la nature (à travers la fiction d'Épiméthée) avait oublié de lui accorder sous forme d'organes.

Ainsi, les techniques humaines sont-elles fondées sur cette conception selon laquelle l'homme est l'animal le moins bien doté de tous les animaux. Aristote réfute ici cette conception véhiculée par le mythe : « ceux qui disent que l'homme n'est pas bien constitué » et qu'il est celui qui a reçu en partage le moins de choses par rapport aux autres animaux, « parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n'a pas d'armes pour combattre », ceux-là « sont dans l'erreur ».. »

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