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Peut-on se passionner pour un rien ?

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« La passion est une violente inclination d'un sujet pour un être ou une chose.

Maîtrisée, elle l'occupe considérablement et détermine nombre de ses actes.

Excessive, elle en vient à dominer sa raison et sa volonté (comme dans le cas de la passion amoureuse).

Mais cette définition n'est-elle pas uniquement celle du sens commun ? N'y a-t-il pas un intérêt dogmatique à prétendre que la passion est soit destructrice, soit néfaste à l'homme, qu'elle est une puissance qui s'empare de lui et l'aliène ? Au contraire, n'est-il pas possible de la concevoir comme une force positive, qui entraîne moins l'homme qu'elle ne l'élève, qui lui permet d'affirmer son existence au lieu de le vouer à l'auto destruction ? Quand nous disons d'une chose qu'il s'agit d'un rien, nous disons qu'elle n'a aucune valeur, qu'elle est dérisoire, soit parce qu'elle ne permet rien en elle-même, soit parce qu'elle n'est le moyen d'aucune chose.

Cependant, la définition de ce rien est toute relative : il se peut que ce que je tiens pour un rien soit pourvu d'une grande importance pour autrui. Lorsque nous nous demandons si l'on peut se passionner pour un rien, nous cherchons à savoir si un objet de peu de valeur peut susciter chez nous cette violente inclination qu'est la passion.

Nous chercherons donc à savoir si la cause de la passion peut être une chose sans valeur, ou s'il n'y a de véritable passion que pour les grandes choses. I. La passion peut-elle être suscitée par un objet sans valeur ? a. La passion aliénante est parfois une passion pour un rien Dans Les Caractères, La Bruyère dépeint Diphile, collectionneur d'oiseaux : « Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire.

Il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures ». Cet exemple nous permet de voir que l'on peut se passionner pour un rien : Diphile est en effet entièrement possédé par cette passion grotesque qui est celle des oiseaux.

Mais cette passion est aliénante, elle confine à la folie : loin d'entraîner un développement d e l'identité de Diphile, elle le fait plutôt ressembler à un monomaniaque névrosé.

A la question « peut-on se passionner pour un rien ? » nous répondrons donc par l'affirmative : il existe des passions aliénantes dans lesquelles se complait l'individu. b. La valeur de la passion est relative à l'individu qui la développe Mais si nous considérons que la passion est relative à l'individu qui la développe, nous verrons mieux que l'on peut effectivement se passionner pour un rien.

En effet, si je considère l'argent avec une certaine distance, ne le prenant jamais comme fin de mon action mais toujours comme moyen, alors je jugerai que l'avare se passionne pour un rien.

Cependant, du point d e vue de ce dernier, comme le prouvent les comédies de Plaute (La marmite) et de Molière (l'Avare) l'argent n'est pas un rien, mais au contraire la chose du monde à laquelle il attache le plus d'importance.

Par conséquent, on dira que l'homme peut se passionner pour un rien, d'autant plus aisément que la valeur de l'objet de la passion est toute entière déterminée par l'individu, et n'est pas attachée à tel objet aux détriments de tous les autres. II. Parle-t-on proprement de passion pour des objets sans valeur ? a. Un objet sans valeur peut-il se prêter à l'activité intense de l'homme passionné ? Cependant, nous nous demanderons si c'est à proprement parler que l'on parle d e passion pour la violente inclination d'un sujet lorsqu'elle s'attache à « un rien ».

En effet, la passion engage une activité intense, souvent excessive, l'homme passionné en vient à se consacrer entièrement à l'objet de sa passion, ce qui implique que cet objet offre suffisamment d'intérêt pour qu'il y revienne toujours, qu'il soit suffisamment vaste pour qu'il puisse toujours avoir quelque chose à explorer.

Une chose d e rien ne parait pas capable d e susciter une telle passion : c'est donc improprement que l'on parle de « passion » pour les jeux vidéo ou pour la « vie » et l' « œuvre »de Madonna.

De tels objets ne sont pas assez vastes pour être sans cesse parcourus par cette activité obsessive qui est celle de l'homme passionné : il s'agit plutôt de passe temps plus ou moins sérieux, que l'on finit un jour par délaisser (les individus qui connaissent de véritables addictions aux jeux vidéo sont majoritairement des adolescents, passés un certain âge, ils se tournent vers autre chose : la passion, elle, peut durer toute la vie). b. N'y-a-t-il de passions que des objets de valeur ? La conséquence du précédent point est qu'il n'y a peut être de passion véritable que pour les grandes choses, les objets de valeur, et jamais pour les choses de rien.

Ces choses de valeur font l'objet d'un consensus : elles ne sauraient être considérées par personne comme des objets de rien.

Car contrairement à ce que nous disions plus haut, la valeur de certaines choses échappe à la relativisation, certaines sont valorisées par tous : ainsi, nous serons tous enclins à reconnaître la valeur d'une passion dévouée à la musique, à la science ou aux voyages, parce que des passions pour de semblables objets sont capables de susciter un accroissement de l'être chez le sujet qui les cultive.

La passion n'a donc pour objet véritable que des objets autour desquels un consensus concernant la valeur se fait, parce qu'en les pratiquant, l'homme accroit sa propre intériorité (alors que les passions serviles, les fausses passions pour « un rien », le laissent végéter). III. a. On ne se passionne à proprement parler que pour les grandes choses Les passions disent oui à la vie et à l'accroissement de l'être A la suite de ce que nous venons d'écrire, nous tiendrons une définition Nietzschéenne des passions, en tant qu'elles sont les inclinations qui disent « oui » à la vie ainsi entendue dans le Gai savoir : « Que signifie vivre ?- Vivre, cela veut dire : rejeter sans cesse loin de soi quelque chose qui tend à mourir ; vivre, cela veut dire être cruel et inexorable pour tout ce qui en nous n'est que faible et vieilli, et pas seulement en nous.

Vivre- serait-ce donc être impitoyable pour les agonisants, les misérables et les vieillards ? Etre sans cesse assassin ? Et pourtant le vieux Moïse a dit : « Tu ne tueras point ! ». La passion véritable dit oui à la vie, parce qu'elle permet à l'individu d'affirmer sa capacité à créer, à produire, parce qu'elle enrichit son être qui végéterait dans l'inaction sans elle. b. Les passions véritables sont des passions créatrices Par conséquent, nous finirons par l'idée que les passions destructrices pour le sujet n'existent pas, car elles ne sont pas d e vraies passions.

La passion véritable est ce qui participe à l'apprentissage du sujet, au développement de son humanité qui n'est pas qualité acquise, mais potentialité à révéler.

C'est donc improprement que l'on parle de passion destructrice, ravageuse : la passion est créatrice. Conclusion : A première vue, la passion aliénante peut avoir un « rien » pour objet, et la valorisation de son objet est toute relative.

Mais il semble que la passion ne puisse se développer que pour des objets suffisamment vastes et riches pour susciter une intense activité.

En définitive, on ne se passionne pas pour un rien, mais seulement pour des objets qui permettent une création intense de la vie et du sujet.. »

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