La servitude volontaire
Publié le 04/03/2026
Extrait du document
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A°le désir de servitude est humain
-> La servitude est voulu
La servitude, bien qu’en apparence contraire à tout désir humain, est souvent voulue, ce qui en
fait une notion oxymorique et profondément dérangeante : comment expliquer que des êtres
aspirant à l’épanouissement puissent consentir à leur propre asservissement ? De prime abord,
seule la liberté semble désirable, car elle permet à l’homme de se réaliser pleinement.
Pourtant,
comme l’a souligné La Boétie, la servitude est toujours volontaire ; il y a dans cette volonté de
servitude un vice énigmatique et scandaleux, qui révèle une contradiction au cœur de la condition
humaine.
Dans une perspective de droit naturel, la liberté est considérée comme un droit
inaliénable, ce qui rend tout régime qui ne la garantit pas fondamentalement illégitime – une
position en rupture avec la pensée d’Aristote, pour qui certains sont naturellement faits pour obéir.
Rousseau, quant à lui, a rme que la liberté est inaliénable et qu’il est impossible de la céder,
même volontairement.
Ainsi sur le sujet de l’esclavage deux camps s’opposent : les partisans de
l’esclavage, comme Hobbes ou Grotius, estiment que la liberté naturelle peut être abandonnée
pour des raisons de sécurité ou de survie ; tandis que des penseurs comme Locke ou Rousseau
refusent cette idée, considérant que renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme.
Chez Rousseau, seule une liberté civile, fondée sur des lois justes, peut succéder à la liberté
naturelle sans la trahir.
Cette tension révèle une vérité troublante : si la liberté est un objet de
désir, alors la servitude, paradoxalement, ne peut exister sans notre propre volonté.
Or, cette
soumission volontaire nous prive du principe premier qui rend possibles tous les autres plaisirs de
la vie — comme le montre l’image des animaux capturés, qui, bien nourris, dépérissent en cage,
privés de leur liberté essentielle.
-> Mais la servitude fait partie de l’ordre des choses ainsi, l’Homme doit perpétué le désir de la
nature :
Dans Les Politiques, Aristote avance une conception hiérarchisée de la société fondée sur une
vision téléologique ( naliste) de la nature.
Pour lui, tout dans la nature a une n (un but), et la
société humaine n’échappe pas à cette logique.
Il a rme ainsi que certains êtres humains sont
naturellement faits pour commander, tandis que d'autres sont naturellement faits pour obéir.
C’est
ce qu’il appelle la distinction entre les hommes libres et les esclaves "par nature ».
Selon Aristote,
l’âme humaine est composée de deux parties : une partie rationnelle (capable de penser, de
délibérer) et une partie irrationnelle (guidée par les instincts, les désirs).
Chez les hommes libres,
la raison domine, ce qui leur permet de gouverner et de participer à la vie politique, dont la nalité
est le Bien commun.
En revanche, chez ceux qu'il considère comme esclaves par nature, la partie
rationnelle de l'âme est faible ou absente : ils sont donc faits pour être dirigés, comme le corps
est dirigé par l’âme.
Il ne s’agit pas, pour Aristote, d’une injustice, mais d’un ordre naturel visant
l’harmonie globale de la cité.
Ainsi, pour Aristote, la nalité de la vie politique n’est pas la liberté
individuelle au sens moderne, ni l’égalité, ni la simple sécurité, mais la réalisation du Bien
commun selon la place de chacun dans l’ordre naturel.
La servitude n’est donc pas en soi un
mal : elle peut même être juste, si elle permet à chacun de remplir la fonction qui lui revient selon
sa nature.
-> La servitude est un processus alimenté par l’humain perpétuellement qui alimente le tyran:
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En un sens, la servitude persiste non parce qu’elle est imposée, mais parce qu’elle est consentie.
Comme le souligne La Boétie, « le tyran n’a aucun pouvoir sur vous, que par vous » : le pouvoir ne
repose jamais uniquement sur la force, mais sur une soumission continuellement renouvelée, une
démission prolongée de la part des dominés.
L’asservissement n’est donc pas un événement
ponctuel par lequel on perdrait sa liberté une fois pour toutes, mais un processus actif, une
coopération tacite entre le tyran et ceux qu’il opprime.
C’est ce que traduisent les paroles
accusatrices de La Boétie : « comment le tyran a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les
prends de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres? Que
pourrait-il faire, si vous n’étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous
tue et traîtres à vous même ? » Cette idée trouve un écho dans la pensée stoïcienne, notamment
chez Épictète, pour qui le tyran ne peut asservir que notre corps, jamais notre esprit, qui reste le
dernier bastion de la liberté humaine.
Ainsi, le vrai pouvoir du despote est illusoire, car il ne tient
qu’à nous de ne pas coopérer intérieurement.
Épictète préfère se faire briser la jambe que
d’humilier sa conscience : un acte radical de résistance intérieure.
Cette posture rejoint chez
Montesquieu la notion d’autopersuasion, par laquelle les peuples s’habituent à leur propre
soumission et nissent par la justi er eux-mêmes.
Pourtant, il demeure toujours une issue : celle
de la désobéissance civile, un acte de refus non violent, légitime uniquement si le pouvoir en
place est injuste.
En refusant d’obéir à un tyran mauvais, on rompt avec la logique complice de la
servitude et on restaure, sans violence, l’autonomie de l’esprit.
TRANSITION:
Néanmoins, dire que les individus désirent la servitude est trop simple, nous oublions dans cette
conception que les Hommes sont pris également dans une machine qui les asservie sans qu’ils ne
s’en rendent compte, tout en donnant leur accord.
B°les causes de la volonté de soumission
->habitude et éducation:
La servitude trouve l'une de ses racines les plus profondes dans l’habitude, cette force insidieuse
qui façonne les comportements et les dispositions sans que nous en ayons pleinement
conscience.
Aristote, dans L’Éthique à Nicomaque, a rmait déjà que les vertus comme les vices
dépendent de l’habitude : on devient ce que l’on répète.
C’est ainsi qu’il peut écrire que « la
première raison de la servitude, c’est l’habitude ».
Montesquieu prolonge cette idée dans De
l’esprit des lois en insistant sur les techniques pédagogiques mises en place par les tyrans pour
inculquer dès le plus jeune âge la soumission, à l’image de la célèbre anecdote des deux chiens
dressés di éremment par Lycurgue.
Selon lui, un peuple élevé dans la liberté ne saurait apprécier
un autre régime, et inversement, tenter de briser une habitude bien enracinée est toujours
périlleux : « c’est la règle des règles, et générale loi des lois, que chacun observe celles du lieu où
il est ».
Pascal, dans Les Pensées, va encore plus loin, en a rmant que la coutume n’est pas une
seconde nature, mais notre seule nature véritable : « Qui s’accoutume à la foi la croit, et ne peut
plus craindre l’enfer et ne croit autre chose ».
L’habitude, loin d’être neutre, oriente en profondeur
nos croyances et nos comportements, au point que le désir d’obéir n’est jamais premier, mais
résulte de l’environnement culturel, moral et politique dans lequel nous évoluons.
Les peuples
soumis sont alors davantage à plaindre qu’à blâmer, car leur volonté de servitude est le produit
même du régime tyrannique et de ses mécanismes d’intériorisation.
Pierre Bourdieu a radicalisé
cette analyse avec les notions d’habitus et de violence symbolique.
Selon lui, la domination
sociale se perpétue parce que les dominés incorporent inconsciemment des schèmes de pensée
et des attitudes qui les conduisent à accepter leur place dans l’ordre établi.
Ils peuvent même,
sans le vouloir, contribuer à leur propre domination, comme en témoigne l’exemple des rapports
hommes/femmes dans les sociétés patriarcales, où la hiérarchie est intégrée comme naturelle.
Ainsi, la servitude ne se maintient que parce qu’elle se rend invisible, épousant les formes mêmes
de la société et de ses pratiques quotidiennes.
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-> manipulation des esprits et peur de la liberté :
La manipulation des esprits joue un rôle central dans le maintien de la servitude, d’autant plus
qu’elle s’appuie sur une peur profonde de la liberté.
Les tyrans ne se contentent pas d’imposer
leur pouvoir par la force : ils façonnent les représentations pour faire croire que la soumission est
légitime, voire enviable.
Historiquement, cette stratégie passe notamment par l’invocation d’une
mission divine, comme dans la monarchie française, où le roi était perçu comme le représentant
de Dieu sur Terre — conférant ainsi à son autorité une sacralité indiscutable.
À ce titre, Rousseau,
dans le Discours sur les sciences et les arts, dénonce l’usage des productions culturelles comme
autant de voiles dorés masquant la réalité de notre servitude : loin d’élever les mœurs, les arts et
les savoirs sont instrumentalisés pour enjoliver l’ordre établi et nous empêcher de voir nos
chaînes.
Mais cette acceptation n’est pas seulement imposée de l’extérieur ; elle relève aussi d’un
mécanisme intérieur.
Sartre, dans une perspective existentialiste, a rme que l’homme est
condamné à....
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