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Un citoyen peut-il se prévaloir d'un droit de résistance ?

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Son « droit de résistance » est strictement limité à ce qui est requis par sa propre survie. Son statut de citoyen ne lui interdit pas d'exercer un tel droit, mais il n'est pas non plus ce qui le fonde de façon spécifique, puisqu'on peut tout aussi bien le faire dériver d'une sorte de droit naturel posant pour chaque être la possibilité de faire tout ce qui est nécessaire à sa propre conservation. S'il s'agit maintenant de résister non à un autre homme entendu comme particulier, mais à telle ou telle exigence de la communauté elle-même, la question se dédouble. Ou bien l'exigence en question est conforme à ce qui permet à une communauté, par ailleurs reconnue comme légitimement constituée et représentée, de vivre : un tel droit de résistance n'a alors aucun sens, puisqu'il conduit en quelque sorte le citoyen à s'opposer à lui-même. Je ne peux résister à ce que j'ai réellement voulu, et constitué, dans un acte fondateur où la communauté humaine dont je me reconnais membre souverain me permet d'accomplir ma propre liberté. Invoquer en ce cas un droit de résistance contre la loi que je me suis prescrite à moi-même (cf. Montesquieu et Rousseau) ne peut signifier, et traduire, que mon propre « oubli », ou ma propre ignorance de ce qui en réalité fonde une telle loi. Ne faut-il pas dès lors en réactiver le sens ? Ou bien l'exigence évoquée sous une apparence trompeuse correspond à une contrainte sans fondement, imposée par un rapport de force, un abus de pouvoir, ou un détournement de celui-ci au profit d'un intérêt particulier : le citoyen, alors, n'est plus en face d'elle comme en face de la communauté souveraine dont il est partie prenante. Résister, en ce cas, revient à faire jouer le droit contre le fait, après avoir éprouvé l'écart qui les sépare et même les oppose.

« Première étape de l'explicitation : étude analytique. — Il s'agit d'un citoyen. L'article indéfini est ici capital, dans la mesure où il détermine le sens général de la question : ou s'oppose à la fois à aucun et à quelques-uns. Ne reconnaître un droit de résistance à aucun citoyen est une chose ; ne le reconnaître qu'à certains en est une autre ; le reconnaître à chaque citoyen, c'est-à-dire à un citoyen quelconque (c'est le sens qu'il faut donner à l'article indéfini) en est encore une autre. — Parler de citoyen, c'est évoquer d'emblée un certain statut. Est citoyen le membre d'une cité, ou plus généralement de toute communauté politique (en grec polis : cité) dûment constituée et reconnue. L'esclave qui, à Rome ou à Athènes, n'a pas les droits civiques dont disposent les hommes libres, n'est pas citoyen, même s'il participe à l'activité économique du groupe. — La possibilité évoquée (expression « peut-il ») recouvre à la fois l'idée d'un pouvoir de fait et l'idée d'un pouvoir de droit : on peut effectivement faire une chose sans que celle-ci soit permise, mais la possibilité morale, ou juridique, suppose la conformité de l'action envisagée à une exigence définie et reconnue comme telle. L'explicitation de cette seconde acception donnerait la formule : « peut-il légitimement ». — « Se prévaloir » de quelque chose, c'est l'invoquer en tant que fondement d'une revendication. La chose ainsi évoquée préexiste : elle constitue une référence au nom de la quelle on prétend agir légitimement. — « Un droit de résistance », ce n'est pas le droit en général, mais un pouvoir légitime bien défini (résister) reconnu comme tel, et auquel on accorde une valeur référentielle. C'est un droit parmi d'autres, dont le fondement n'est pas contesté ou ne doit pas l'être. Résister, c'est opposer une force à une autre force, en général pour l'empêcher de produire ses effets. La résistance à l'occupant nazi avait pour objet de briser son entreprise d'assujettissement de tout un peuple. Résister à quoi, contre qui, en vue de quoi, telle semble bien être Sa question dès qu'on en ressaisit les implications. • Deuxième étape de l'explicitation : élaboration d'une problématique d'ensemble. — La question a-t-elle un sens ? Contre quoi, ou contre qui, un citoyen quelconque peut-il souhaiter engager une action de résistance qu'il prétend fondée ? Pour répondre à une telle question, il faut sortir de certaines ambiguïtés, et spécifier Y objet du droit de résistance. S'il s'agit en effet de résister à un autre citoyen qui, en tant que tel, a les mêmes droits, la question n'a pas de sens : un homme peut résister, par exemple, à l'agression physique d'un autre homme, mais sa qualité de citoyen n'intervient qu'à partir du moment où la loi commune, constitutive de la cité, est mise en cause : ainsi, un homme qui, agressé, ne se contente pas de résister (pour se défendre) mais entreprend de se faire justice lui-même contrevient à la règle de la cité. Son « droit de résistance » est strictement limité à ce qui est requis par sa propre survie. Son statut de citoyen ne lui interdit pas d'exercer un tel droit, mais il n'est pas non plus ce qui le fonde de façon spécifique, puisqu'on peut tout aussi bien le faire dériver d'une sorte de droit naturel posant pour chaque être la possibilité de faire tout ce qui est nécessaire à sa propre conservation. S'il s'agit maintenant de résister non à un autre homme entendu comme particulier, mais à telle ou telle exigence de la communauté elle-même, la question se dédouble. Ou bien l'exigence en question est conforme à ce qui permet à une communauté, par ailleurs reconnue comme légitimement constituée et représentée, de vivre : un tel droit de résistance n'a alors aucun sens, puisqu'il conduit en quelque sorte le citoyen à s'opposer à lui-même. Je ne peux résister à ce que j'ai réellement voulu, et constitué, dans un acte fondateur où la communauté humaine dont je me reconnais membre souverain me permet d'accomplir ma propre liberté. Invoquer en ce cas un droit de résistance contre la loi que je me suis prescrite à moi-même (cf. Montesquieu et Rousseau) ne peut signifier, et traduire, que mon propre « oubli », ou ma propre ignorance de ce qui en réalité fonde une telle loi. Ne faut-il pas dès lors en réactiver le sens ? Ou bien l'exigence évoquée sous une apparence trompeuse correspond à une contrainte sans fondement, imposée par un rapport de force, un abus de pouvoir, ou un détournement de celui-ci au profit d'un intérêt particulier : le citoyen, alors, n'est plus en face d'elle comme en face de la communauté souveraine dont il est partie prenante. Résister, en ce cas, revient à faire jouer le droit contre le fait, après avoir éprouvé l'écart qui les sépare et même les oppose. - Problématique. La question posée prend donc un sens à une double condition : d'une part, il convient de prendre en compte les implications de la notion de citoyen, qui situe très explicitement le problème dans la sphère du politique, c'est-à-dire des normes constitutives de la cité, entendue comme communauté de droit. D'autre part, il faut définir les conditions de possibilité de la question, notamment en distinguant le droit et le fait : n'est-ce pas de la distorsion entre le droit et le fait que naît la référence légitime à un droit de résistance ? Le citoyen ne peut résister à ce que lui-même a voulu : par exemple dans l'État idéal issu du Contrat social dont parle Rousseau, le « souverain » n'est autre que la volonté générale résultant de l'aliénation positive, par chacun, de sa volonté particulière. En revanche, il peut (il doit) se révolter (cf. « Du droit de révolte », dans le Contrat social de Rousseau) dès lors que l'État est usurpé, détourné de sa fonction idéale, au profit par exemple d'un intérêt particulier qui se travestirait en volonté générale. L'État n'est plus qu'en apparence l'expression de la volonté générale, c'est-à-dire de l'accord de tous avec chacun. Dans une perspective similaire, Marx visait plus loin, en problématisant l'idée même de communauté d'intérêts dans le cadre d'une société divisée en classes sociales aux intérêts antagonistes. Comment me reconnaître citoyen d'un État qui serait dirigé et norme par des intérêts auxquels je n'ai pas part ? N'y a-t-il pas là une pure et simple manifestation du rapport de force auquel pourtant la régulation politique de la vie sociale prétend échapper ? L'invocation d'un droit de résistance signalerait ici le caractère actuellement fictif de la communauté politique idéale, puisque le libre jeu des forces sociales donnerait à la société l'aspect d'une « jungle » où la lutte pour la survie ne pourrait même plus faire de place à un quelconque « droit », sauf à réduire celui-ci à une simple expression de la puissance d'affirmation vitale de chacun (cf. par exemple l'analyse critique par Spinoza du concept de droit naturel : Traité politique). - Démarche de réflexion. Il convient donc, dans un premier temps, de définir précisément de quel type de droit un citoyen peut se prévaloir ; puis, dans un second temps, il faut étudier l'écart entre le droit et le fait qui peut donner sa raison d'être au droit de résistance. Enfin, il conviendra d'examiner la nature et les contours de celui-ci, ainsi que ses modalités. Qu'un droit de résistance soit fondé ne signifie pas en effet qu'il puisse prendre n'importe quelle forme, et justifier n'importe quelle initiative du citoyen qui en serait le détenteur. »

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