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Travail et ennui ?

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TRAVAIL (lat. tripolium, instrument de torture )

Aristote considérait le travail comme une activité par nature asservissante, n'étant pas une fin en elle-même mais le moyen de la subsistance. Activité vile qui déforme l'âme et le corps, elle est réservée aux esclaves qui s'abîment dans ce qu'ils font. Le travail, en effet, implique une spécialisation déshumanisante, car l'homme n'est pas fait pour un métier comme un marteau est fait pour planter un clou. Si la main est le symbole de l'homme, c'est précisément qu'elle n'est pas un outil, mais un organe polyvalent. Ainsi, les activités nobles développent en l'homme simultanément toutes ses facultés, tandis que l'activité laborieuse détruit cette harmonie en instrumentalisant l'une d'elles. Nous dirions aujourd'hui que, asservi aux impératifs de l'efficacité, celui qui travaille perd sa vie à la gagner : Aristote le définit simplement comme un « outil vivant » dont on pourrait bien se passer si les navettes pouvaient se déplacer toutes seules sur les métiers à tisser. Comment le travail, que les Grecs tenaient pour indigne de l'homme, a-t-il pu devenir une valeur ? Si la Bible décrit le travail comme un châtiment divin, il est aussi le moyen d'un rachat pour l'humanité qui, par ses efforts, contribue au perfectionnement du monde. Il est alors moins un mal qu'un moindre mal. Dans l'éthique protestante, il devient même un devoir si bien qu'on a pu lier cette valorisation morale du travail à l'essor du capitalisme. A partir du xix siècle, au moment même où l'Occident achève son industrialisation, le travail s'impose en philosophie comme une notion centrale, en particulier avec Hegel qui en saisit le caractère anthropogène. L'homme n'est homme que par le travail qui le rend maître de la nature, mais aussi de lui-même (en disciplinant son désir par ex.). Cependant, l'écart existant entre l'essence du travail, producteur de l'humanité, et les formes historiques du travail (aliénation et exploitation économique de la force de travail) sera dénoncé par Marx comme une dénaturation induite par le système capitaliste. Quant à la glorification du travail, elle sera analysée par Nietzsche à la fin du siècle, comme l'instrument le plus efficace, conçu par la morale chrétienne, de domestication des instincts vitaux.

ENNUI: Expérience sans expérience ou plutôt, si l'on prend le risque de résumer les analyses développées par Schopenhauer, état d'attente sans objet et sans contenu tout comme dans certaines pièces de Beckett. Dans un entretien qu'il consacre à Fernando Savater, en 1977, Cioran apporte ces précisions sur l'ennui même d'exister : Il ne s'agit pas de l'ennui que l'on peut combattre par des distractions, la conversation ou des plaisirs, mais d'un ennui, pourrait-on dire, fondamental, et qui consiste en ceci : plus ou moins brusquement, chez soi ou chez les autres, ou devant un très beau paysage, tout se vide de contenu et de sens. Le vide est en soi et hors de soi. Tout l'univers demeure frappé de nullité. Et rien ne nous intéresse, rien ne mérite notre attention. L'ennui est un vertige, mais un vertige tranquille, monotone ; c'est la révélation de l'insignifiance universelle » (OEuvres, p. 1748). Les Pères de l'Église avaient jadis finement analysé ce dégoût provisoire ou constant d'exister ; ce péché d'ennui (la tristitia-acedia) n'est-il pas la source d'autres maux qui rendraient toute vie calamiteuse en transformant l'odieux néant en bonheur de ne point exister ? L'ennui génère donc la rancor (la mauvaise conscience) mais également la pusillanimita (la petitesse d'esprit), la desperatio (ou certitude de la vanité de toute chose et de l'inanité de toute entreprise) et enfin une evagatio mentis (fuite de l'âme dans le rêve) qui s'exprime dans la verbositas (pur verbiage de celui qui meuble le vide par des mots). On peut retrouver sous des formes littéraires cette phénoménologie de l'ennui dans certaines oeuvres majeures du XIXe siècle, dans toute la littérature décadente (chez Huysmans, avec le personnage central de À Rebours, Des Esseintes), mais encore chez Baudelaire dont Les Fleurs du mal sont essentiellement rongées de l'ennui même d'exister. C'est toujours Baudelaire qui parle ainsi de l'ennui : « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait à côté de la fenêtre » (Le Spleen de Paris, Éditions du dauphin, 1955, p. 94), et qui va tenter d'esthétiser ce sentiment délétère en faisant du dandy un poète qui maîtrise l'art d'accorder sens à ce qui en est privé, en ne négligeant cependant rien pour donner l'impression que tout est négligeable ! S'il est vrai, comme le soutient encore Schopenhauer, que « la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui » (Le Vouloir-vivre, p. 174), toute l'oeuvre de Maupassant peut être lue comme la mise en abyme de cette conscience douloureuse née du désespoir d'exister. Cet ennui n'est pas seulement théorique ou littéraire et, dans un texte peu connu, Sur l'eau, le romancier, qui avait lu Schopenhauer avec une délectation morbide, saisit la jointure de cette contradiction vitale et invivable tout à la fois qui pousse les hommes de la souffrance vers l'ennui, puis de nouveau vers la souffrance: Certes, en certains jours, j'éprouve l'horreur de ce qui est jusqu'à désirer la mort. Je sens jusqu'à la souffrance suraiguë la monotonie invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité de l'univers m'étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses m'emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m'anéantit. En certains jours, au contraire, je jouis de tout à la façon d'un animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail, s'élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie » (Sur l'eau, Gallimard, 1992, p. 78). L'ennui chronique alors se nomme aussi mélancolie.

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