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ROUSSEAU: Tant que les hommes se contenterent de leurs cabanes rustiques

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Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique; en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant : mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c'est l'or et l'argent; mais pour le philosophe, ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. (...) L'invention des autres arts fut donc nécessaire pour forcer le genre humain de s'appliquer à celui de l'agriculture. Dès qu'il fallut des hommes pour fondre et forger le fer, il fallut d'autres hommes pour nourrir ceux-là. Plus le nombre des ouvriers vint à se multiplier, moins il y eut de mains employées à fournir à la subsistance commune, sans qu'il y eût moins de bouches pour la consommer; et, comme il fallut aux uns des denrées en échange de leur fer, les autres trouvèrent enfin le secret d'employer le fer à la multiplication des denrées. De là naquirent d'un côté le labourage et l'agriculture, et de l'autre l'art de travailler les métaux et d'en multiplier les usages. De la culture des terres s'ensuivit nécessairement leur partage, et de la propriété une fois reconnue les premières règles de justice : car, pour rendre à chacun le sien, il faut que chacun puisse avoir quelque chose; de plus, les hommes commençant à porter leurs vues dans l'avenir, et se voyant tous quelques biens à perdre, il n'y en avait aucun qui n'eût à craindre pour soi la représaille des torts qu'il pouvait faire à autrui. Cette origine est d'autant plus naturelle, qu'il est impossible de concevoir l'idée de la propriété naissante d'ailleurs que la main-d'oeuvre; car on ne voit pas ce que, pour s'approprier les choses qu'il n'a point faites, l'homme y peut mettre de plus que son travail. C'est le seul travail qui, donnant droit au cultivateur sur le produit de la terre qu'il a labourée, lui en donne par conséquent sur le fonds, au moins jusqu'à la récolte, et ainsi d'année en année; ce qui, faisant une possession continue, se transforme aisément en propriété. ROUSSEAU

QUELQUES DIRECTIONS DE RECHERCHE    • Importance de la notion « qu'un seul pouvait faire »?  • Que signifie exactement ici avoir « besoin du secours d'un autre » ?  • En quoi peut-il être « utile à un seul d'avoir des provisions pour deux »?  • Comment comprenez-vous « le travail devint nécessaire »?  • Quels rapports entre « l'égalité disparut », « la propriété s'introduisit », « on vit bientôt l'esclavage et la misère »? A cause de qui (selon Rousseau) ?  • En quoi « le fer et le blé » ont-ils « perdu le genre humain » ? «selon Rousseau)?  • Que pensez-vous de l'affirmation selon laquelle c'est « la métallurgie et l'agriculture » et non « l'or et l'argent » qui ont « civilisé les hommes et perdu le genre humain »?  • Qu'est-ce qui est en jeu dans ce texte?  • En quoi présente-t-il un intérêt proprement philosophique?

« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique; en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant : mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c'est l'or et l'argent; mais pour le philosophe, ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. (...) L'invention des autres arts fut donc nécessaire pour forcer le genre humain de s'appliquer à celui de l'agriculture. Dès qu'il fallut des hommes pour fondre et forger le fer, il fallut d'autres hommes pour nourrir ceux-là. Plus le nombre des ouvriers vint à se multiplier, moins il y eut de mains employées à fournir à la subsistance commune, sans qu'il y eût moins de bouches pour la consommer; et, comme il fallut aux uns des denrées en échange de leur fer, les autres trouvèrent enfin le secret d'employer le fer à la multiplication des denrées. De là naquirent d'un côté le labourage et l'agriculture, et de l'autre l'art de travailler les métaux et d'en multiplier les usages. De la culture des terres s'ensuivit nécessairement leur partage, et de la propriété une fois reconnue les premières règles de justice : car, pour rendre à chacun le sien, il faut que chacun puisse avoir quelque chose; de plus, les hommes commençant à porter leurs vues dans l'avenir, et se voyant tous quelques biens à perdre, il n'y en avait aucun qui n'eût à craindre pour soi la représaille des torts qu'il pouvait faire à autrui. Cette origine est d'autant plus naturelle, qu'il est impossible de concevoir l'idée de la propriété naissante d'ailleurs que la main-d'oeuvre; car on ne voit pas ce que, pour s'approprier les choses qu'il n'a point faites, l'homme y peut mettre de plus que son travail. C'est le seul travail qui, donnant droit au cultivateur sur le produit de la terre qu'il a labourée, lui en donne par conséquent sur le fonds, au moins jusqu'à la récolte, et ainsi d'année en année; ce qui, faisant une possession continue, se transforme aisément en propriété. QUELQUES DIRECTIONS DE RECHERCHE • Importance de la notion « qu'un seul pouvait faire »? • Que signifie exactement ici avoir « besoin du secours d'un autre » ? • En quoi peut-il être « utile à un seul d'avoir des provisions pour deux »? • Comment comprenez-vous « le travail devint nécessaire »? • Quels rapports entre « l'égalité disparut », « la propriété s'introduisit », « on vit bientôt l'esclavage et la misère »? A cause de qui (selon Rousseau) ? • En quoi « le fer et le blé » ont-ils « perdu le genre humain » ? «selon Rousseau)? • Que pensez-vous de l'affirmation selon laquelle c'est « la métallurgie et l'agriculture » et non « l'or et l'argent » qui ont « civilisé les hommes et perdu le genre humain »? • Qu'est-ce qui est en jeu dans ce texte? • En quoi présente-t-il un intérêt proprement philosophique? Dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau élabore une théorie de la culture. Il entend montrer comment s'opère la genèse de la société civile à partir d'un état de nature de l'homme posé comme hypothèse et comme principe. Il veut mettre à jour la série des causes et effets qui a modifié une nature humaine fort proche de l'animalité, puisqu'elle ne s'en distingue que par des facultés en sommeil, pour produire l'homme et la société que nous avons maintenant sous les yeux. Il s'agit bien d'une recherche des principes qui nous permettront de comprendre ce qui est advenu dans le temps et dans l'espace. L'état de nature fonctionne comme une unité de mesure qui rend possible l'appréciation de la distance parcourue, du temps écoulé, des différences introduites entre les hommes par la société et l'histoire. La culture n'a nullement sa possibilité inscrite dans l'état de nature : elle est contingente et aurait pu ne pas être. Aucune nécessité de dépassement ne mine l'équilibre naturel, état heureux de l'homme hors de l'histoire. II eût pu rester indéfiniment dans cet état si la pression du milieu ne s'était exercée sur lui. Des hivers longs et rudes, des étés brûlants poussent les hommes à se grouper. Les progrès insensibles des commencements conduisent à la constitution d'un état social dont les sociétés primitives nous fournissent en quelque sorte l'image. C'est l'enfance heureuse de l'humanité. Mais les germes de l'inégalité sont déjà présents et une deuxième révolution, due à l'apparition conjointe de l'agriculture et de la métallurgie, va en manifester les effets : apparition de la propriété, de la division du travail et naissance du droit positif. A la plénitude édénique de l'état de nature succèdent maintenant le malheur et la violence, la séparation et le conflit. Ce texte reçoit de la lecture du Contrat social un éclairage indubitable et nous permet de mieux comprendre la fonction normative du contrat légitime. Même si les faits ne montrent jamais que des contrats iniques, le contrat véritable n'en est pas moins une norme universellement valable, seule susceptible de fonder un jugement sur un état social, quel qu'il soit. Il permet de transformer un mouvement »

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