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Quelle différence y a-t-il selon vous entre l'individu et la personne ?

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« Quelle différence y a-t-il selon vous entre l'individu et la personne ? « SOCRATE, proclame ALCIBIADE, dans Le Banquet de PLATON, est tout à fait semblable à ces silènes exposés aux devantures : les artistes les représentent avec des syrinx et des flûtes, mais lorsqu'on les ouvre, ils se révèlent intérieurement garnis de figurines de dieux. Ainsi en est-il de l'homme en général : certains penseurs limitent leur étude à son corps et aux phénomènes physiologiques qui en dépendent; d'autres s'attachent plutôt à expliquer en lui l'esprit et le domaine intérieur qui s'y rattache. N'est-ce pas cette dualité de points de vue qui a frappé les philosophes contemporains lorsqu'ils opposent la notion de personne à celle d'individu ? Opposition nouvelle entre deux termes anciens, légitime certes, mais qui ne saurait être fécondée qu'à la condition d'être bien précisée. C'est ce que nous voudrions essayer de faire en confrontant individu et personne, dans l'homme isolé, puis dans l'homme social. Etymologiquement, le terme d'individu, dans la doctrine matérialiste d'Épicure, désignait chacun des éléments indivisibles dont les combinaisons multiples formaient . finalement tous les corps. Désigner l'homme par ce terme, ce sera le considérer, dans sa réalité matérielle, comme un être de la nature, objet de connaissance sensible ou moyen d'action. Être nettement délimité par son unité biologique, en vertu de laquelle il est en lui-même et parfaitement distinct de tous les autres hommes. Un et distinct, mais pas pour autant indépendant : comme les autres animaux, dont il n'est après tout que le plus parfait, l'individu humain est subordonné à l'espèce dont l'unité plus vaste résorbe finalement la sienne propre. En résumé, l'individu, c'est l'homme considéré de l'extérieur dans son unité biologique, comme un et identique à soi d'une part; d'autre part, distinct de chacune des unités — semblables, mais non identiques — qui constituent avec lui l'espèce humaine. Persona, d'où vient notre mot personne, est emprunté à la langue du théâtre, où ce terme désignait primitivement un masque, puis le personnage qui le portait, et finalement le rôle incarné par ce personnage. C'est par référence au rôle qu'il doit remplir, non pas vis-à-vis de ses semblables, mais face à Dieu qui l'a créé, que ce terme fut d'abord appliqué à l'homme. Ainsi, alors que l'individu est un objet extérieur de connaissance, pour connaître la personne, il faut au contraire se placer au point de vue de l'intériorité qui nous découvrira des richesses d'ordre spirituel : La raison et la liberté, qui fondent notre moralité et constituent notre destinée. La raison, tout d'abord, rend l'homme capable non plus seulement de perception sensible, mais encore de connaissance intellectuelle dans la conscience de soi. Par là il est capable, dans le domaine spéculatif, d'atteindre le vrai, et dans le domaine pratique, de discerner son bien réel, celui à quoi tend son être profond et qu'il lui faut' accomplir et le mal qu'il lui faut éviter. Doublée de liberté, la raison lui permet d'agir en être moral. Raison et liberté s'expliquent en vue d'une destinée à accomplir : l'homme en prend conscience en se connaissant; en connaissant le monde extérieur, il y découvre des auxiliaires ou des obstacles. Il peut, s'il veut, utiliser les uns et vaincre les autres pour réaliser la plénitude de son être, comme il se sait obligé de le faire. La personne, c'est donc l'homme envisagé sous l'angle de sa destinée spirituelle et des facultés qui lui permettent de l'accomplir : sans être pur esprit, c'est pourtant par l'esprit, qui est raison et liberté, qu'elle se caractérise. Entre individu et personne, voici donc une première opposition : l'individu est simplement une unité biologique qui disparaît finalement dans l'unité de l'espèce. Par sa destinée morale, la personne s'élève à la hauteur d'une unité spirituelle. Opposition juste, mais insuffisante encore : jusqu'ici nous avons considéré l'homme comme isolé dans le monde des objets extérieurs. replaçons-le dans le cadre social où il vit 'en réalité et nous verrons jaillir entre individu et personne une nouvelle différence. Quand on considère l'homme comme individu, on fait abstraction de sa destinée propre; aussi est-il naturel de le subordonner au groupe social dont il fait partie.,De même que l'abeille, individu dans la ruche, contribue de toute son activité au bien commun, ainsi l'individu humain est censé collaborer au bien de la collectivité. Ce que l'animal fait par instinct, l'homme le fait sous la pression de la contrainte sociale plus ou moins intériorisée. Quand, au contraire, on l'envisage comme personne, l'homme peut se dresser en face de la collectivité dont il est membre, et, à la finalité du groupe, opposer la destinée spirituelle qui lui est propre. Si l'individu est subordonné à la société, celle-ci n'existe qu'en vue des personnes, sa fin suprême étant de faciliter à chacun l'accomplissement intégral de sa destinée personnelle. Mais la personne, affranchie des contraintes qui pèsent sur l'individu, n'est pas pour autant soustraite à toute loi raisonnable et libre, elle est à elle-même sa propre loi, dans la mesure où elle est obligée d'accomplir sa destinée. Loi tout intérieure, c'est vrai, mais dont les exigences bien réelles, loin de contredire le bien commun, poussent l'homme à' servir le groupe particulier, non pas comme une fin suprême, mais inséré dans un ensemble plus vaste, l'humanité, auquel chacun de ces groupes doit servir. Ainsi, alors que l'individu, unité biologique caractérisée par des traits particuliers, dépend par un lien matériel d'une collectivité close sur elle-même, la personne, être moral caractérisé par ce qu'il y a d'universel et l'homme (raison et liberté), sont au service de l'humanité par un lien spirituel qu'ils doivent reconnaître par la raison et embrasser par amour, soit qu'on subordonne la destinée des personnes et des groupes au bien final de l'humanité, soit que, remontant plus haut encore, on ordonne par rapport à Dieu la destinée des personnes et des groupes. Gardons-nous toutefois d'oublier que l'homme réel et vivant est à la fois individu et personne, ce qui oblige, dans la pratique, à nuancer cette double opposition. N'en minimisons pas pour autant l'importance : par sa portée sociale, elle déborde de loin le domaine de la technique philosophique pour envahir tous les domaines de la vie. « Il n'y a que deux conceptions de la morale humaine e, proclame en effet an romancier contemporain, « et elles sont à des pôles opposés. L'une d'elles est chrétienne et humanitaire; elle déclare l'individu sacré » (disons plutôt qu'elle traite l'homme comme une personne, « et elle affirme que les règles de l'arithmétique ne doivent pas s'appliquer aux unités humaines, qui, dans notre équation, représentent soit zéro, soit l'infini. L'autre conception part du principe fondamental qu'une fin collective justifie tous les moyens, et non seulement permet, mais exige, que l'individu soit en toute façon subordonné et sacrifié à la communauté... » »

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