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Passé, Présent, Avenir de la distinction des genres littéraires ?

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Tandis que le XVIIe siècle, héritier des traditions aristotéliciennes, aimait à classer les genres en catégories bien tranchées, notre époque aime par-dessus tout le fouillis, le « cocktail », le méli-mélo. On a pu dire que le goût du mélange était la maladie de l'esprit moderne. De fait, nos plus grands écrivains sont à la fois auteurs-acteurs-réalisateurs de toutes les œuvres possibles, et ils passent très aisément de la littérature au cinéma, ou du théâtre à la philosophie. C'est peut-être une situation particulièrement favorable pour juger de l'avenir de la distinction des genres littéraires, de ce qui reste d'une pareille discrimination, de ce qu'elle a valu, de ce qu'elle vaut et de ce qu'elle pourra encore valoir.

  • I. - PASSÉ DE LA DISTINCTION DES GENRES LITTÉRAIRES

1. Il faudrait rechercher dans la Poétique d' Aristote l'une des origines de cette distinction classique. Une autre de ses sources nous serait fournie par l'Art poétique de Boileau, dont les deuxième et troisième chants sont remplis de ces minutieuses distinctions entre la satire et l'épigramme, la comédie et la tragédie, l'épopée et l'ode, etc. D'une manière générale, la poésie comporte ses genres propres; le théâtre les siens; et entre l'Histoire, la Philosophie, la Science, la Littérature, les distinctions sont encore plus nettes. 2. Ce n'est pas avec le romantisme, mais déjà au XVIIIe siècle avec l'esthétique de Diderot, celle de la comédie bourgeoise, de la comédie larmoyante, du drame bourgeois, que naît un mélange du genre comique et du genre tragique. Il faut observer déjà à ce niveau une volonté de détruire les barrières qui isolent les grands genres esthétiques.  

 

« Passé, Présent, Avenir de la distinction des genres littéraires Tandis que le XVIIe siècle, héritier des traditions aristotéliciennes, aimait à classer les genres en catégories bien tranchées, notre époque aime par-dessus tout le fouillis, le « cocktail », le méli-mélo. On a pu dire que le goût du mélange était la maladie de l'esprit moderne. De fait, nos plus grands écrivains sont à la fois auteurs-acteurs-réalisateurs de toutes les œuvres possibles, et ils passent très aisément de la littérature au cinéma, ou du théâtre à la philosophie. C'est peut-être une situation particulièrement favorable pour juger de l'avenir de la distinction des genres littéraires, de ce qui reste d'une pareille discrimination, de ce qu'elle a valu, de ce qu'elle vaut et de ce qu'elle pourra encore valoir. I. - PASSÉ DE LA DISTINCTION DES GENRES LITTÉRAIRES 1. Il faudrait rechercher dans la Poétique d'Aristote l'une des origines de cette distinction classique. Une autre de ses sources nous serait fournie par l'Art poétique de Boileau, dont les deuxième et troisième chants sont remplis de ces minutieuses distinctions entre la satire et l'épigramme, la comédie et la tragédie, l'épopée et l'ode, etc. D'une manière générale, la poésie comporte ses genres propres; le théâtre les siens; et entre l'Histoire, la Philosophie, la Science, la Littérature, les distinctions sont encore plus nettes. 2. Ce n'est pas avec le romantisme, mais déjà au XVIIIe siècle avec l'esthétique de Diderot, celle de la comédie bourgeoise, de la comédie larmoyante, du drame bourgeois, que naît un mélange du genre comique et du genre tragique. Il faut observer déjà à ce niveau une volonté de détruire les barrières qui isolent les grands genres esthétiques. 3. Enfin le XIXe siècle devait consacrer tout au long cette fusion, cette confusion volontaire. La correspondance des arts devait naître du refus de la règle stricte, de la définition trop limitative qui imposait à l'artiste des recettes tatillonnes. C'est donc à dessein que Hugo mélange la comédie et la tragédie : « J'ai fait une tempête au fond de l'encrier... » Il est évident que le désir de choquer leurs Maîtres, leurs ancêtres, poussait les romantiques, ou plus tard les symbolistes, à refuser les distinctions de genre. Le vers-librisme est né de cet effort pour détruire la distinction entre la prose et la poésie. II. - PRÉSENT DE LA DISTINCTION DES GENRES LITTÉRAIRES 1. Il est évident que le roman français du XXe siècle a absorbé dans son contenu la plupart des genres voisins : si l'on prend l'exemple typique de Jean Barois, de Roger Martin du Gard, on est surpris de ce mélange de parties dialoguées, dramatiques, presque théâtrales, de récits en forme de roman, de comptes rendus sténotypiques qui paraissent plaqués sur l'œuvre romanesque, un peu comme les papiers collés sont surajoutés aux toiles des surréalistes, mutatis mutandis. 2. La poésie contemporaine ne cherche plus du tout à se limiter dans des moules, dans des formes pré-établies. Il semble que la plupart des auteurs aient renoncé à écrire des madrigaux, des sonnets, ou des odelettes. Mais beaucoup d'ouvrages ne sont plus ni en vers, ni en prose: telles les Nourritures Terrestres ou les Nouvelles Nourritures d'André Gide dont on se demande souvent, en lisant sa première œuvre, où commencent les Poésies et où s'arrêtent les Cahiers d'André Walter. On sait d'ailleurs qu'une seule œuvre de Gide [Les Faux Monnayeurs) porte le titre de roman. Mais entre les récits, les soties, le théâtre et les essais de Gide, il est bien difficile d'opérer un tri rationnel. Son œuvre tout entière nous apparaît comme une sorte d'immense journal à la façon dont Montaigne avait écrit ses Essais. 3. Le théâtre d'aujourd'hui cherche également à se confondre avec d'autres genres qui lui sont propres. Ainsi le cinéma lui prête un secours fréquent, mais aussi, parfois, le mime, la pantomime, ou bien l'insertion d'une pièce dans une autre pièce (comme Corneille en avait lancé la mode avec son Illusion Comique au début du XVII e siècle). On pourrait dire d'ailleurs du théâtre, comme de tous les autres genres littéraires du XXe siècle, qu'il procède d'une vaste autobiographie. Les Cahiers, les Carnets de notes, les Journaux intimes, les Feuillets, tous les Cahiers de brouillon, toutes les Notes, toute la Correspondance la plus intime viennent se mélanger et faire corps avec l'œuvre d'art. La littérature d'aujourd'hui ne comporte donc plus de distinction proprement dite. Elle embrasse tout le domaine de l'écriture ; elle englobe tout ce qui peut être publié. III. - AVENIR DE LA DISTINCTION DES GENRES LITTÉRAIRES 1. Si l'on ne peut- pas aller plus loin que l'on ne fait actuellement, il faudra donc reculer, rétrograder. Il faudra revenir à une distinction des genres : la sculpture d'aujourd'hui ne se distingue plus guère de la peinture, puisque les tableaux ont un relief d'une épaisseur considérable; les matériaux mêmes qui sont employés appartiennent à tous les genres les plus divers. De même, en littérature, tous les documents les plus hétéroclites semblent brassés pour donner un écrit : il faudra pourtant comprendre un jour qu'il y a une différence entre le témoignage et l'œuvre littéraire. L'une peut être d'un grand intérêt documentaire ; mais elle n'a pas la spécificité de l'autre : elle n'est pas à proprement parler une œuvre d'art. 2. D'ailleurs, les signes avant-coureurs d'une telle distinction s'aperçoivent chez un dramaturge essentiellement de son siècle comme l'est Jean Anouilh. N'a-t-il pas en effet distingué ses pièces roses de ses pièces noires ? N'est-ce pas là un retour à l'antique distinction entre la comédie et la tragédie ? 3. La non-distinction des genres littéraires nous paraît condamnée par l'exagération même que les auteurs modernes ont apportée à leur acharnement dans le sens du mélange hybride de tout ce qu'ils ont écrit. Devant une œuvre contemporaine comme, par exemple, Le Journal d'un Voleur de Jean Genêt ou Le Sabbat de Maurice Sachs, on est en présence de « Je ne sais quoi d'informe et qui n'a pas de nom. » Or, pour qu'elle puisse avoir un sens, il faut que l'œuvre ait une forme. Il faut donc revenir, coûte que coûte, à une distinction normale, ni excessive, ni insuffisante, des genres les plus importants des arts de littérature. CONCLUSION Distinguer des genres majeurs et des genres mineurs, parler de grands arts par opposition à des arts décoratifs, à des arts industriels ou à des arts inférieurs, c'est méconnaître la notion même de l'art, qui est de faire, de fabrication. Mais vouloir refuser des distinctions établies par l'usage, éprouvées par des auteurs classiques, et dont la classification reste très commode, nous paraît procéder d'une révolte essentiellement juvénile. Où classer A la recherche du temps perdu, ou bien La Métamorphose de Kafka ? Ce n'est ni de la poésie, ni du roman, ni du théâtre, ni de la philosophie, ni un journal intime : mais c'est tout cela à la fois. Sans doute. Mais Proust et Kafka sont inclassables. Si les grandes œuvres dépassent, transcendent, la distinction des genres, les petites et les moyennes supportent une étiquette. Il faudra y revenir. »

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