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MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie.

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« Le philosophe moderne est souvent un fonctionnaire, toujours un écrivain, et la liberté qui lui est laissée dans ses livres admet une contrepartie : ce qu'il dit entre d'emblée dans un univers académique où les options de la vie sont amorties et les occasions de la pensée voilées. Sans les livres, une certaine agilité de la communication aurait été impossible, et il n'y a rien à dire contre eux. Mais ils ne sont enfin que des paroles plus cohérentes. Or la philosophie mise en livres a cessé d'interpeller les hommes. Ce qu'il y a d'insolite et presque d'insupportable en elle s'est caché dans la vie décente des grands systèmes. Pour retrouver la fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n'ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n'écrivait pas, qui n'enseignait pas, du moins dans des chaires d'État, qui s'adressait à ceux qu'il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l'opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate. La vie et la mort de Socrate sont l'histoire des rapports difficiles que le philosophe entretient, - quand il n'est pas protégé par l'immunité littéraire, - avec les dieux de la Cité, c'est-à-dire avec les autres hommes et avec l'absolu figé dont ils lui tendent l'image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable ; on aime bien que cela soit écrit, pour l'honneur de l'humanité, quitte à l'oublier quand on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas. Avec Socrate, c'est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l'a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu'on doit obéir à la Cité, et lui obéit le premier jusqu'au bout. Ce qu'on lui reproche n'est pas tant ce qu'il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l'Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges : Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m'accusent. Parole d'oracle : il croit plus qu'eux, mais aussi il croit autrement qu'eux et dans un autre sens. » MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie.

« La figure de Socrate « Le philosophe moderne est souvent un fonctionnaire, toujours un écrivain, et la liberté qui lui est laissée dans ses livres admet une contrepartie : ce qu'il dit entre d'emblée dans un univers académique où les options de la vie sont amorties et les occasions de la pensée voilées. Sans les livres, une certaine agilité de la communication aurait été impossible, et il n'y a rien à dire contre eux. Mais ils ne sont enfin que des paroles plus cohérentes. Or la philosophie mise en livres a cessé d'interpeller les hommes. Ce qu'il y a d'insolite et presque d'insupportable en elle s'est caché dans la vie décente des grands systèmes. Pour retrouver la fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n'ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n'écrivait pas, qui n'enseignait pas, du moins dans des chaires d'État, qui s'adressait à ceux qu'il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l'opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate. La vie et la mort de Socrate sont l'histoire des rapports difficiles que le philosophe entretient, - quand il n'est pas protégé par l'immunité littéraire, avec les dieux de la Cité, c'est-à-dire avec les autres hommes et avec l'absolu figé dont ils lui tendent l'image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable ; on aime bien que cela soit écrit, pour l'honneur de l'humanité, quitte à l'oublier quand on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas. Avec Socrate, c'est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l'a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu'on doit obéir à la Cité, et lui obéit le premier jusqu'au bout. Ce qu'on lui reproche n'est pas tant ce qu'il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l'Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges : Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m'accusent. Parole d'oracle : il croit plus qu'eux, mais aussi il croit autrement qu'eux et dans un autre sens. » MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie. Introduction La figure emblématique du philosophe, à savoir Socrate, est le thème de ce texte de Merleau-Ponty. Il s'agit ici de comparer le philosophe actuel, tel qu'il se présente aujourd'hui, au personnage antique de Socrate. Or il s'avère que la place réduite de la philosophie aujourd'hui, le fait qu'elle n'étonne plus ou moins, coïncide avec une figure de philosophe moderne appartenant à l'Etat et étant écrivain. Dans quelle mesure les caractéristiques du philosophe moderne peuvent-elles expliquer le manque de retentissement de la philosophie aujourd'hui ? Socrate est surtout connu pour sa manière toute particulière de dialoguer, son but étant de dessiller les yeux de ses interlocuteurs afin qu'ils se posent les bonnes questions pour accéder à la vérité, à ce que sont les choses dans leur essence. Il défrayait la chronique et était vu d'un mauvais œil par les autorités. L'argumentation de Merleau-Ponty est généalogique car il recherche les origines de la philosophie afin de mettre en évidence ce qu'est, ce que doit être un philosophe. Pour ce faire il procède en trois étapes. Dans la première il fait le constat nostalgique de ce qu'est le philosophe moderne en soulignant son manque d'impact sur les hommes. La deuxième est l'occasion pour lui de rappeler la figure emblématique de la philosophie qu'est Socrate. Enfin dans une dernière étape il analyse dans quelle mesure la philosophie, et tout particulièrement le père de la maïeutique, dérange. Première partie : Qu'est-ce qui caractérise le philosophe moderne ? Les deux caractéristiques du philosophe moderne, selon Merleau-Ponty, sont d'une part son appartenance à l'état, son statut de fonctionnaire, le fait qu'il fait partie d'une organisation institutionnelle, et d'autre part son activité littéraire. La philosophie qui incite l'homme à penser par soi même et donc à jouir de sa liberté d'être raisonnable est en quelque sorte limitée par le contexte social dans lequel s'inscrit le penseur. Le système politique, ou l'« univers académique », auquel il appartient peut être comparé, dans certains cas à une forme de carcan. Ce que regrette Merleau-Ponty c'est le fait que la philosophie n'interpelle plus les hommes comme elle le faisait auparavant. Ils s'en désintéressent, comme si la finalité de cette science était de se retrouver dans les livres. En filigrane une critique de ce qu'est devenue la philosophie transparaît. A disparu son caractère « insolite » et « insupportable ». Par nature la philosophie devrait déranger les esprits, inciter les hommes à penser, réfléchir, avoir un regard critique sur les choses. Or le fait que le philosophe appartienne à une entité qu'est l'état a fait de sa vie « une vie décente » à l'abri au sein « de grands systèmes ». En quelque sorte le général a eu raison du particulier, la collectivité a eu raison de l'individu. Ce qui est visé est une forme de conformisme de la pensée qui fait que le philosophe ne dérange plus, son esprit libre et critique ayant été comme réduit au domaine de l'écrit par la société. Cette première partie invite à une réflexion généalogique sur la philosophie. La fonction du philosophe aurait été en quelque sorte fourvoyée et il faudrait la retrouver. Pour ce faire un retour aux origines, à la naissance de la »

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