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Malebranche: Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent

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Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent, mais c'est notre volonté qui nous trompe par ses jugements précipités. Quand on voit, par exemple, de la lumière, il est très certain que l'on voit de la lumière; quand on sent de la chaleur, on ne se trompe point de croire que l'on en sent, [...]. Mais on se trompe quand on juge que la chaleur que l'on sent est hors de l'âme qui la sent [...]. Les sens ne nous jetteraient donc point dans l'erreur si nous faisions bon usage de notre liberté, et si nous ne nous servions point de leur rapport pour juger des choses avec trop de précipitation. Mais parce qu'il est très difficile de s'en empêcher, et que nous y sommes quasi contraints à cause de l'étroite union de notre âme avec notre corps, voici de quelle manière nous nous devons conduire dans leur usage pour ne point tomber dans l'erreur. Nous devons observer exactement cette règle de ne juger jamais par les sens de ce que les choses sont en elles-mêmes, mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps. MALEBRANCHE

Il est d'usage de critiquer le témoignage des sens, réputés trompeurs comme le montre la très fameuse illusion d'optique. Mais l'erreur vient-elle vraiment des sens eux-mêmes? Malebranche, en reprenant la genèse de l'erreur, veut établir deux points importants pour l'analyse de la connaissance et la recherche de la vérité: d'une part, c'est la volonté qui, par sa précipitation, est à l'origine de l'erreur. D'autre part, c'est sur notre corps et non sur la réalité que la sensation nous informe : Malebranche en déduit une règle de méthode pour le bon usage des sensations. Tout en élucidant les termes du texte, nous pourrons nous interroger sur la façon dont nos sens nous donnent accès à la « réalité ». Celle-ci demeure-t-elle à jamais inaccessible?  

« PRESENTATION DE L'OUVRAGE "DE LA RECHERCHE DE LA VERITE" DE MALEBRANCHE Cette première oeuvre de Malebranche (1638-1715), imposante, et qu'il ne cessera de compléter et de parfaire au point qu'on ne puisse la lire sans ses nombreux Éclaircissements, est de dix années postérieure à son ordination et à sa découverte simultanée et enflammée de la philosophie de Descartes.

Sa vocation uniment religieuse et philosophique va consister à compléter et à corriger l'un par l'autre Saint Augustin et l'auteur des Méditations métaphysiques pour forger un système philosophique original.

Alors que Descartes restait plutôt discret et prudent sur les rapports de la raison et de la foi, et tendait à cloisonner ces deux domaines, Malebranche va les unir au point de parfois les confondre. Comment conjoindre l'idée cartésienne d'une lumière naturelle garante de la vérité par la certitude, et donc d'une responsabilité face au vrai, avec celle augustinienne ou même platonicienne d'un ordre divin des vérités et des perfections, indépendant des hommes, objet d'une foi consistante ? Comment permettre ainsi à l'homme de se régler méthodiquement sur cet ordre pour être à la fois dans le vrai et dans le juste ? Le projet d'une recherche de la vérité est à la fois scientifique puisqu'il s'agit d'étudier l'âme et apologétique puisqu'il s'agit de la sauver. Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent, mais c'est notre volonté qui nous trompe par ses jugements précipités.

Quand on voit, par exemple, de la lumière, il est très certain que l'on voit de la lumière; quand on sent de la chaleur, on ne se trompe point de croire que l'on en sent, [...].

Mais on se trompe quand on juge que la chaleur que l'on sent est hors de l'âme qui la sent [...].

Les sens ne nous jetteraient donc point dans l'erreur si nous faisions bon usage de notre liberté, et si nous ne nous servions point de leur rapport pour juger des choses avec trop de précipitation.

Mais parce qu'il est très difficile de s'en empêcher, et que nous y sommes quasi contraints à cause de l'étroite union de notre âme avec notre corps, voici de quelle manière nous nous devons conduire dans leur usage pour ne point tomber dans l'erreur.

Nous devons observer exactement cette règle de ne juger jamais par les sens de ce que les choses sont en ellesmêmes, mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps.

MALEBRANCHE Introduction Il est d'usage de critiquer le témoignage des sens, réputés trompeurs comme le montre la très fameuse illusion d'optique.

Mais l'erreur vient-elle vraiment des sens eux-mêmes? Malebranche, en reprenant la genèse de l'erreur, veut établir deux points importants pour l'analyse de la connaissance et la recherche de la vérité: d'une part, c'est la volonté qui, par sa précipitation, est à l'origine de l'erreur.

D'autre part, c'est sur notre corps et non sur la réalité que la sensation nous informe : Malebranche en déduit une règle de méthode pour le bon usage des sensations. Tout en élucidant les termes du texte, nous pourrons nous interroger sur la façon dont nos sens nous donnent accès à la « réalité ».

Celle-ci demeure-t-elle à jamais inaccessible? Développement D'entrée de jeu, Malebranche propose une répartition des responsabilités: contrairement à un lieu commun trop répandu, les sens ne sont pas trompeurs.

Cette affirmation n'est-elle pas étonnante de la part d'un disciple de Descartes? Lorsqu'il met en place le doute méthodique, ce dernier récuse en effet en tout premier le témoignage des sens, qui trop souvent nous fournissent des information fausses, à l'exemple du bâton que nous voyons brisé lorsqu'il est plongé dans l'eau, et ce même lorsque nous savons intellectuellement qu'il est entier.

Il y a donc une distorsion entre ce que nous voyons et ce que nous savons être la réalité.

Mais Descartes avait déjà souligné le fait que c'est dans le jugement que peut résider l'erreur ou la vérité, et que nos affirmations à propos de nos sensations recouvrent très souvent des jugements tacites, comme lorsque, depuis ma fenêtre, je dis que je vois des hommes alors que, stricto sensu, je vois des chapeaux et des capes.

Je juge donc que ce sont des hommes, et par habitude je dis que je vois des hommes. C'est dans la même logique que se place Malebranche.

Pour comprendre l'erreur, il faut ressaisir l'activité de la volonté qui, à partir de sensations « immédiates », qui sont des affections du corps, passe à des affirmations à propos de « la réalité » hors de nous.

Il reprend là aussi (à deux reprises dans le texte) le terme cartésien de « précipitation ».

Cette dernière témoigne d'une seconde distorsion de l'esprit humain : l'intelligence est lente mais la volonté est toujours pressée.

La « précipitation » est cette hâte excessive de la volonté, en d'autres termes notre désir excessif de porter des jugements catégoriques.

Nous n'avons pas la patience de l'hypothèse et du raisonnement qui doit la prouver, il nous faut tout de suite affirmer. Afin de mieux illustrer son propos, Malebranche évoque deux sensations : la lumière et la chaleur.

La vérité de la sensation est tautologique : quand on voit de la lumière, on voit de la lumière; quand on a chaud, on a chaud. N'est-ce pas là une platitude? En fait nous voyons ici deux points importants.

D'une part, la réalité de la sensation est indéniable: quelle qu'en soit la cause effective, notre sensation est ce qu'elle est et elle est ce que nous en disons.

D'autre part, la sensation ne nous dit rien d'autre qu'elle-même.

« J'ai chaud », ce constat se limite à luimême et ne peut servir de base à un jugement du type « j'ai chaud, donc il y a de la chaleur » : « on se trompe quand on juge que la chaleur que l'on sent est hors de l'âme qui la sent ». Cette identification de l'erreur contient deux indications importantes.

La première est que nous parlons bien d'un « état d'âme », d'un état de conscience.

La « sensation » ici n'est rien de matériel, de corporel.

Malebranche ne parle pas de la température du corps mais du sentiment de chaleur, donc d'un état de la conscience, de ce que la philosophie classique nomme l'âme.

La seconde est que nous avons une tendance à projeter hors de nous-mêmes, à « hypostasier », une cause de nos sensations.

Que savons-nous de la chaleur « réelle » qui nous donne chaud ?. »

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