Aide en Philo

« Le principal objet de cet ouvrage est de faire voir comment toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des sens, ou, pour parler exactement, des sensations [...]. » Condillac, Traité des sensations, 1754. Commentez.

Extrait du document

On a appelé sensualisme l'empirisme radical de Condillac. Il existe, cela dit, aux yeuxde Condillac, un phénomène susceptible de dépasser les strictes déterminations de la sensation: le langage, dont les signes conventionnels permettent le développement d'une pensée...

« Depuis les Grecs, on considérait que parmi les cinq sens de l'être humain, les deux supérieurs étaient l'ouïe et la vue, les trois autres, l'odorat, le goût et le toucher, étant ravalés au rang animal. La presque totalité des termes désignant le travail de l'esprit ont pour métaphores originaires les sens de la vue et de l'ouïe: on dit «entendre» et «voir» pour «comprendre». «Idée» et «théorie» font directement référence à la vue. suffirait d'une rose pour éveiller Contre toute cette tradition qui hiérarchisait les sens au profit de l'ouïe et de la vue, Condillac montre par son exemple de la statue (une expérience de pensée) que n'importe lequel des cinq sens, à commencer par celui qui est considéré comme le plus bas de tous, peut engendrer l'ensemble de la vie mentale humaine. Pour montrer que n'importe quelle sensation suffirait à engendrer toutes les facultés de l'esprit, Condillac imagine en effet une statue qui n'aurait au départ qu'un seul contact avec le monde extérieur, par l'odorat. Si une odeur de rose venait à frapper la narine ouverte et frémissante de la statue, alors on pourrait dire qu'elle est entièrement odeur de rose: sa conscience serait tout entière occupée par cette sensation. Seulement, du fait même que cette sensation est unique, exclusive, elle induit une activité mentale particulière: l'attention. Ainsi la sensation d'odeur de rose ne serait plus seule, mais compliquée d'un état mental qui, en la répétant, la dédoublerait. Si l'on suppose à présent que l'odeur de rose disparaît pour faire place à une autre odeur, de jasmin ou de chèvrefeuille (pour rester dans le registre agréable), alors surgira en sus de la sensation nouvelle une autre faculté, la mémoire. Maintenant, notre statue est presque sur le point de ne plus savoir où donner de la tête, car si elle fixe son attention tour à tour sur l'odeur de rose et sur l'odeur de chèvrefeuille, alors elle effectue une opération mentale qui s'appelle comparaison. Cette comparaison peut être diversement qualifiée selon que les ressemblances ou bien au contraire les différences l'emportent: il n'en faut pas davantage pour que notre bonhomme (ou bonne femme) de pierre effectue ce que tout être raisonnable effectue depuis qu'il existe: un jugement. Et il suffira à présent que la comparaison et le jugement soient effectués à plusieurs reprises pour que la réflexion apparaisse. Enfin, s'il arrivait à notre statue de sentir une odeur de vomi et de se rappeler, par contraste, l'ancienne odeur de rose (c'est du fond du fumier que l'on rêve aux oasis possibles), alors ce souvenir aurait une force supplémentaire et l'on verrait surgir l'imagination. Toutes ces facultés réunies (attention, mémoire, jugement, réflexion, imagination) constituent l'entendement. Mais ce n'est pas tout, tant la sensation d'odeur de rose est féconde. Toute sensation est nécessairement qualifiée de bonne (agréable) ou de mauvaise (désagréable), il n'en est pas réellement d'indifférentes (ceux qui disent que les caresses ne leur font rien mentent: ou elles leur plaisent ou elle les agacent, ne serait-ce qu'un tout petit peu). De ce caractère agréable ou désagréable de la sensation combinée avec les facultés de l'entendement naîtront les facultés de la volonté. Le souvenir d'une odeur agréable, s'il a lieu en un moment où la statue est désagréablement affectée, est un besoin et la tendance qui en dérive, un désir. Si le désir domine le besoin, nous avons affaire à une passion: amour et haine, espérance et crainte naissent de cette manière. Voilà notre statue tout à fait prête à courir le guilledou. Lorsque la statue a atteint l'objet de son désir et que l'expérience du désir satisfait induit l'habitude de juger qu'elle ne rencontrera aucun obstacle à ses désirs, le désir débouche alors sur le vouloir, qui n'est rien d'autre qu'un désir accompagné de l'idée que l'objet désiré est en notre pouvoir. Enfin la statue, même bornée au sens de l'odorat, a le pouvoir d'abstraire les idées et de les rendre générales, en considérant par exemple le plaisir commun à plusieurs modifications; elle a donc l'idée du nombre puisqu'elle distingue les états par lesquelles elle passe; elle a l'idée du possible puisqu'elle sait qu'elle peut cesser d'être l'odeur qu'elle est actuellement et redevenir ce qu'elle a été; elle a l'idée de la durée puisque, sachant qu'une sensation est remplacée par une autre, elle a l'idée de la succession; enfin, elle a l'idée du moi qui est la collection des sensations qu'elle éprouve dans le présent et de celles dont elle se souvient. Bref, la statue bornée au sens de l'odorat se retrouve avec toutes les facultés qui qualifient un être humain. »

↓↓↓ APERÇU DU DOCUMENT ↓↓↓

Liens utiles