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La théorie de l'« homo faber » et le développement de la technique ?

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Ainsi, créateurs d'un système social et politique complexes et d'une numération supérieur à celle des gréco-romains, les Incas ignorent l'usage de la roue; inventeurs de la science du droit, les Romains portèrent à un degré inconnu l'art militaire, les méthodes administratives et l'utilisation pratique des techniques architecturales, mais ils ne surent jamais atteler correctement un cheval ni naviguer autrement que vent arrière ; et il fallut que des « barbares » ? les Gaulois ? leur apportent le savon, les voitures à quatre roues, etc. Peut-on assigner des causes précises à ces inégalités ? ? On se méfiera des « explications » naturalistes, si répandues naguère. En effet, les facteurs géographiques, climatiques, etc., ne comptent que dans la mesure où ils sont perçus et où leur action est comprise, c'est-à-dire où ils font partie d'un univers mental. Un facteur apparemment négatif tel que la sécheresse en zone steppique a suscité chez certains peuples (pas chez tous !) l'apparition de techniques complexes (irrigation) inséparables d'une organisation sociale et politique perfectionnée (Égypte, Chaldée, Assyrie). Le climat hostile de l'Arctique a été maîtrisé par une civilisation ? celle des Esquimo ? qui fournit l'un des meilleurs exemples d'utilisation quasi totale des ressources offertes par un milieu naturel extrêmement défavorable, au point que les Européens leur ont emprunté quelques-unes de leurs techniques (igloo, kayak, anorak, etc.). Inversement la « facilité de la vie » en milieu tropical et l'abondance des ressources ne semble pas avoir toujours favorisé les activités de l'homo faber : ainsi les Guayaki du Paraguay ne fabriquent que quelques dizaines d'objets et se nourrissent presque uniquement de miel sauvage. Ces exemples tendent à prouver que, loin d'être suscitée par les possibilités « objectives » du milieu, la technique devrait plutôt, selon les schémas de Toynbee, être conçue comme la riposte de l'homme au défi de la nature.

« L'activité technique est certainement très ancienne, voire aussi ancienne que l'homme lui-même, car on ne conçoit guère que ce dernier, qui ne possède ni instincts bien définis, ni « outils naturels », et dont le corps est fragile et nu, ait pu survivre jadis, surtout au cours de périodes froides, sans un minimum d'outillage. Cela dit, l'origine des principales techniques humaines (agriculture, poterie, métallurgie...) est inconnue : faute de documents, on ignore tout des conditions dans lesquelles elles ont pris naissance, des tâtonnements et des démarches de pensée qui ont conduit à leur mise au point.

Tout ce que l'on peut dire est que ces techniques, pourtant fort complexes, précèdent de beaucoup la connaissance théorique des phénomènes qu'elles mettent en jeu.

On n'en conclura pas pour autant à l'intervention de quelque « intuition divinatrice », solution facile et purement verbale.

On évitera également d'invoquer de miraculeux hasards dont il est aisé de montrer l'insuffisance : un feu fortuitement allumé sur un sol riche en minerai ou en silice ne donne jamais ni verre ni métal, une boulette d'argile tombée par inadvertance dans un brasier ne constitue pas l'« accident heureux » d'où procéderait la poterie, etc.

Car il faudrait qu'une foule de conditions fussent remplies, à commencer par l'obtention de températures plus élevées que celles que fournit un feu nu.

Mieux vaut donc reconnaître franchement son ignorance, peut-être provisoire, que de se satisfaire à bon compte de pures sottises. Il est sans doute moins décevant de chercher à déceler dans l'homme une aptitude générale à construire des outils, qui caractériserait notre espèce par opposition à l'ensemble des animaux.

Tel est le point de vue exposé par Bergson dans sa célèbre théorie dite de l'«homd faber». L'intérêt de cette thèse est d'envisager l'homme sous son aspect essentiellement actif, comme technicien, et non plus, selon l'optique de presque toutes les philosophies traditionnelles comme un penseur contemplatif.

En outre, on peut la considérer comme confirmée dans l'ensemble par les travaux décisifs de Kohler qui ont mis en évidence les capacités très limitées des singes les mieux doués en matière de construction et d'utilisation d'outils. On ne perdra cependant pas de vue que : — L'homme n'est pas seulement « faber » mais tout autant « religiosus », « ludens » (joueur), « crédulus », etc.

Chacun de ces points de vue exprime une vérité partielle et il est a priori impossible de dire lequel exprime le mieux l'essence profonde de l'homme. — L'aptitude indéniable de l'homme à fabriquer des outils ne saurait constituer qu'une explication très générale.

En particulier, elle ne rend pas compte des prodigieuses inégalités de développement technique observables d'un peuple à l'autre.

De sorte qu'on ne sait trop de quoi il faut le plus s'étonner: de l'ingéniosité extraordinaire de la plupart des peuples dans des domaines définis, ou de leurs déficiences incroyables dans d'autres domaines.

Ainsi, créateurs d'un système social et politique complexes et d'une numération supérieur à celle des gréco-romains, les Incas ignorent l'usage de la roue; inventeurs de la science du droit, les Romains portèrent à un degré inconnu l'art militaire, les méthodes administratives et l'utilisation pratique des techniques architecturales, mais ils ne surent jamais atteler correctement un cheval ni naviguer autrement que vent arrière ; et il fallut que des « barbares » — les Gaulois — leur apportent le savon, les voitures à quatre roues, etc. Peut-on assigner des causes précises à ces inégalités ? — On se méfiera des « explications » naturalistes, si répandues naguère.

En effet, les facteurs géographiques, climatiques, etc., ne comptent que dans la mesure où ils sont perçus et où leur action est comprise, c'est-à-dire où ils font partie d'un univers mental.

Un facteur apparemment négatif tel que la sécheresse en zone steppique a suscité chez certains peuples (pas chez tous !) l'apparition de techniques complexes (irrigation) inséparables d'une organisation sociale et politique perfectionnée (Égypte, Chaldée, Assyrie).

Le climat hostile de l'Arctique a été maîtrisé par une civilisation — celle des Esquimo — qui fournit l'un des meilleurs exemples d'utilisation quasi totale des ressources offertes par un milieu naturel extrêmement défavorable, au point que les Européens leur ont emprunté quelques-unes de leurs techniques (igloo, kayak, anorak, etc.).

Inversement la « facilité de la vie » en milieu tropical et l'abondance des ressources ne semble pas avoir toujours favorisé les activités de l'homo faber : ainsi les Guayaki du Paraguay ne fabriquent que quelques dizaines d'objets et se nourrissent presque uniquement de miel sauvage. Ces exemples tendent à prouver que, loin d'être suscitée par les possibilités « objectives » du milieu, la technique devrait plutôt, selon les schémas de Toynbee, être conçue comme la riposte de l'homme au défi de la nature.

Mais cette idée, plus juste que la précédente, semble encore trop générale. — Le rôle des influences, des emprunts, de la diffusion d'inventions à partir de centres privilégiés correspond à une réalité, mais ces phénomènes ont moins d'importance qu'on était jadis tenté de le croire.

On sait aujourd'hui que l'existence de coutumes, de croyances, d'outils identiques chez des peuples différents n'implique pas nécessairement qu'il y ait eu contact entre eux.

Ce dernier eût-il existé, il resterait encore à expliquer pourquoi telle technique a été adoptée et non telle autre. — Restent les explications partielles, plus judicieuses, mais valables dans des cas particuliers : on insistera par exemple sur le rôle des facteurs sociaux (l'esclavage, dans l'antiquité, a certainement nui au développement du machinisme), des interdits religieux ou magiques (proscrivant l'usage profane de certaines techniques, mais parfois aussi imposant la recherche de procédés nouveaux), etc. La présence d'un peuple dans une zone-carrefour (les « méditerranées » ont souvent joué ce rôle) est également une circonstance favorable, mais qui ne saurait rendre intégralement compte de son développement technique.

Par contre son isolement — toujours assez relatif — par la présence d'obstacles naturels entraîne fatalement sa stagnation voire sa régression dans tous les domaines. En réalité, le développement technique est fonction de l'intérêt qu'un peuple porte aux outils et aux machines.

Et cet intérêt est fonction, dans chaque cas, d'un choix fondamental, encore qu'inconscient, dont les raisons profondes sont bien difficiles à démêler.

Ce qui est certain, c'est qu'aucun groupe humain ne peut prétendre développer intensément tous les aspects de la culture.

Le fait qu'en Occident, depuis le xixe siècle surtout, l'accent soit mis presque exclusivement sur la recherche du développement technique maximum, contribue à fausser nos perspectives : la diminution de l'effort physique, la recherche du confort, l'augmentation de la durée de la vie et la lutte contre la souffrance, qui sont à peu près nos seuls buts conscients, peuvent ne présenter que peu d'attraits pour d'autres civilisations, surtout si elles ont une idée du prix à payer pour cela.

On peut être tout aussi légitimement attaché à la poursuite de la sérénité intérieure, de la richesse dos rapports sociaux, du délire dionysiaque ou de la sainteté.. »

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