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Imagination comme essence et culture humaine ?

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« Dans une célèbre page de "Moïse et le monothéisme", Freud émet l'hypothèse selon laquelle la spiritualité abstraite, qui a permis le développement du langage, de la logique et des sciences théoriques dans la culture occidentale, aurait trouvé son origine dans la mise à l'arrière-plan de la sensualité et des images qui auraient seules détourné de l'idée et du concept la représentation humaine soumise au "principe du plaisir " et à la jouissance immédiate du sensible. La spiritualité naîtrait ainsi de la répression culturelle des satisfactions imaginaires liées à la jouissance de l'image sensible. La tradition de la philosophie occidentale s'est d'ailleurs affirmée, dès le platonisme, comme instauratrice du primat de l'idée sur l'image, des modes de représentation discursifs et conceptuels sur la sensualité du rapport immédiat à l'image sensorielle. La disqualification de l'image et de la connaissance sensible comme pures apparences va conjointement avec la quête de l'intelligence au prix du "plus long détour" d'un discours rationnel. L'imagination, "maîtresse d'erreur et de fausseté" pour les classiques (Pascal) en cela seul qu'elle est faculté de produire des images, est donc conçue comme puissance négative, du point de vue de la connaissance "adéquate" de la "réalité". L'imaginaire semble en effet régi par le "principe du plaisir" bien plus que par le "principe de réalité". Et, à qui désire s'assurer la connaissance du réel, l'imaginaire ne saurait apparaître autrement que comme la source intarissable et incalculable de toutes les illusions et de tous ces "obstacles épistémologiques" élémentaires dont nous parlent les analyses de Gaston Bachelard, et selon lesquels les projections de nos désirs sur notre image spontanée du monde se font prendre pour le réel le plus concret. L'imagination implique cependant, dans le simple rapport de la conscience à l'image, toute la dimension de la représentation, c'est-à-dire cette faculté qu'est intimement la conscience, d'être "conscience de quelque chose" sur le mode possible de l'irréalité de l'imaginaire. Dans l'expérience de l'imaginaire qu'est l'imagination, la conscience, note Sartre, est "conscience imageante" (et non pas "percevante") de "quelque chose" qui se donne, mais "sur le mode du n'être-pas". L'imagination manifeste donc une puissance d'irréalité, un pouvoir de "néantisation" du réel perçu, qui en fait tout autre chose qu'une mauvaise perception. La distinction qui porte sur les modes fondamentaux de donné d'un "quelque chose" à la conscience, celle que la raison fait entre l'objet de perception, réel, et l'objet imaginaire, ou "quasi-objet", irréel ou virtuel, (même si l'acte de représentation est, en tant que tel, aussi "réel" dans un cas que dans l'autre)- cette distinction présuppose sans doute déjà pour pouvoir être faite, la préexistence fondamentale d'une puissance imageante de la représentation, où la distinction n'aurait justement pas toujours déjà eu cours, et qui serait à la racine de la représentation distincte. Ainsi, l'imaginaire, bien avant la "colonisation rationnelle" d'une ou plusieurs de ses régions par l'entendement connaissant, pourrait bien apparaître comme manifestant l'essence originaire de la représentation, et caractériser ainsi, de façon plus archaïque (ou plus authentique?) que ne le fait la rationalité, la puissance de connaître et d'être affecté qui est propre au règne de l'homme, à l'élément du sens et de la signification. La référence essentielle de la conscience humaine aux profondeurs ou aux facilités de l'imaginaire, esthétiquement cultivé ou évasivement fréquenté pour ses ressources oniriques, semble bien signifier que l'imaginaire constitue le sol nourricier sous-jacent à l'existence humaine: à l'élément vital de l'être qui se donne sens dans la sphère de sa propre représentation, dans le cadre d'une "vision du monde" où l'imaginaire a eu de tout temps et a sans doute encore une part primordiale. L'imagination, même si elle exprime plutôt la nature de la représentation humaine que la nature des phénomènes qui l'expliquent, est, à travers celle-là, l'expression de celle-ci. Ce n'est pas sans raison que, selon Spinoza, l'imagination est "connaissance du premier genre" (préexistante à l'élaboration seconde des notions de l'entendement), étant déterminée comme connaissance "selon l'ordre commun de la nature". L'imagination exprime donc une nature, celle de l'homme concret, en tant que la nature entière - y compris la "seconde nature" de la société s'y exprime partiellement, de façon "mutilé et confuse", en l'une de ses propres parties. Par là, l'imaginaire renvoie de manière symptomatique à la logique d'un "monde de la représentation" qui règne sur les plans les plus profonds de la culture collective et du psychisme individuel. Nos représentations imaginaires, si illusoires soient-elles, eu égard à ce que notre rationalité, perceptive ou scientifique, nous donne à connaître comme "monde réel", ne sont cependant négatives que pour autant que ce qu'elles nous montrent et nous font entrevoir est pris pour le réel lui-même. Il y a ainsi toute une exploitation aliénante de l'imaginaire. Mais prises pour ce qu'elles sont, des représentations ressortissant à la puissance d'irréalité de la conscience, elles ne font que manifester la puissance féconde de l'homme créateur de représentations et de sens jusque dans la dimension de la fiction. Sans doute cette puissance créatrice de l'imagination ne saurait-elle cependant s'exercer sans l'acte de croyance au donné de l'image, qui, au moins originellement (et peut-être même originairement) l'accompagne; L'imaginaire n'est donc pas une puissance dont l'homme dispose librement, il y a toujours le risque vivant d'une subversion de la raison par l'imaginaire en cela même que l'imaginaire a ses propres lois, insoupçonnées ou pressenties, telle la logique de l'inconscient, résultant d'une nature que l'homme ne maîtrise pas mais au contraire "exprime". Mais, cette puissance de l'imaginaire sur le réel peut être par là même une puissance d'utopie, d'invention, d'expression de la nature la plus profonde de l'homme "civilisé". Et si l'imaginaire exprime en ses phantasmes, en ses mythologies, la puissance d'une nature qui, dans l'homme et dans la culture, se manifeste comme désir, alors l'imaginaire ne s'offre-t-il pas à l'homme lui-même, tel le spectre chimique de sa propre essence, comme le champ de sa plus intime révélation et de sa plus concrète connaissance? »

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