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BACHELARD ET L'IMAGINATION

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Comme beaucoup de problèmes psychologiques, les recherches sur l'imagination sont troublées par la fausse lumière de l'étymologie. On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas imagination, il n'y a pas d'action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d'images aberrantes, une explosion d'images, il n'y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d'une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image, c'est imaginaire. La valeur d'une image se mesure à l'étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l'imaginaire l'imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l'expérience même de l'ouverture, l'expérience même de la nouveauté. Plus que toute autre puissance, elle spécifie le psychisme humain. Comme le proclame Blake : « L'imagination n'est pas un état, c'est l'existence humaine elle-même. » On se convaincra plus facilement de la vérité de cette maxime si l'on étudie [...] l'imagination littéraire, l'imagination parlée, celle qui, tenant au langage, forme le tissu temporel de la spiritualité, et qui par conséquent se dégage de la réalité. Inversement, une image qui quitte son principe imaginaire et qui se fixe dans une forme définitive prend peu à peu les caractères de la perception présente. Bientôt, au lieu de nous faire rêver et parler, elle nous fait agir. Autant dire qu'une image stable et achevée coupe les ailes à l'imagination. Elle nous fait déchoir de cette imagination rêveuse qui ne s'emprisonne dans aucune image et qu'on pourrait appeler pour cela une imagination sans images dans le style où l'on reconnaît une pensée sans images. Sans doute, en sa vie prodigieuse, l'imaginaire dépose des images, mais il se présente toujours comme un au-delà de ses images, il est toujours un peu plus que ses images. Le poème est essentiellement une aspiration à des images nouvelles. Il correspond au besoin essentiel de nouveauté qui caractérise le psychisme humain. Ainsi le caractère sacrifié par une psychologie de l'imagination qui ne s'occupe que de la constitution des images est un caractère essentiel, évident, connu de tous : c'est la mobilité des images. Il y a opposition - dans le règne de l'imagination comme dans tant d'autres domaines - entre la constitution et la mobilité. Et comme la description des formes est plus facile que la description des mouvements, on s'explique que la psychologie s'occupe d'abord de la première tâche. C'est pourtant la seconde qui est la plus importante. L'imagination, pour une psychologie complète, est, avant tout, un type de mobilité spirituelle, le type de la mobilité spirituelle la plus grande, la plus vive, la plus vivante. Il faut donc ajouter systématiquement à l'étude d'une image particulière l'étude de sa mobilité, de sa fécondité, de sa vie.BACHELARD

L'analyse de l'imagination faite par Bachelard dans cet extrait s'efforce de cerner la spécificité décisive de cette faculté. Loin d'être une simple capacité à former des images, l'imagination est bien plutôt caractérisée par sa mobilité et la vie qui l'anime.

La thèse de l'extrait peut en effet se formuler ainsi : l'imagination ne forme pas simplement des images, elle est une faculté dynamique et vivante, caractérisée par la mobilité mise en œuvre lors de la construction d'un imaginaire.

Pour construire cette thèse, le texte s'organise en trois parties.

Dans la première partie, qui va jusqu'à « … des couleurs et des formes. », Bachelard commence à caractériser l'imagination en la distinguant de ce à quoi on la réduit habituellement, à savoir une simple faculté de former des images.

Ensuite, de « Le vocable fondamental… » jusqu'à « … caractérise le psychisme humain. », Bachelard associe l'imagination à l'action de l'imaginaire plutôt qu'à la fixité des images.

Enfin, la troisième partie dresse le bilan de l'extrait, en exprimant la caractéristique décisive de la vie de l'imagination, c'est-à-dire son type de mobilité spirituelle.

 

« Commentaire du texte de Bachelard L'analyse de l'imagination faite par Bachelard dans cet extrait s'efforce de cerner la spécificité décisive de cette faculté. Loin d'être une simple capacité à former des images, l'imagination est bien plutôt caractérisée par sa mobilité et la vie qui l'anime. La thèse de l'extrait peut en effet se formuler ainsi : l'imagination ne forme pas simplement des images, elle est une faculté dynamique et vivante, caractérisée par la mobilité mise en œuvre lors de la construction d'un imaginaire. Pour construire cette thèse, le texte s'organise en trois parties. Dans la première partie, qui va jusqu'à « … des couleurs et des formes. », Bachelard commence à caractériser l'imagination en la distinguant de ce à quoi on la réduit habituellement, à savoir une simple faculté de former des images. Ensuite, de « Le vocable fondamental… » jusqu'à « … caractérise le psychisme humain. », Bachelard associe l'imagination à l'action de l'imaginaire plutôt qu'à la fixité des images. Enfin, la troisième partie dresse le bilan de l'extrait, en exprimant la caractéristique décisive de la vie de l'imagination, c'est-à-dire son type de mobilité spirituelle. La première partie consiste donc à introduire l'analyse de l'imagination par une critique faite aux conceptions de l'imagination qui, trop réductrices, ne cerne pas la nature spécifique de cette faculté. Tout d'abord, Bachelard intègre les « recherches sur l'imagination » dans le champs des « problèmes psychologiques ». L'étymologie de la psychologie, « l'étude de la psyché », (de l'âme, de l'esprit) nous permet de comprendre que l'imagination est appréhendée d'abord d'une manière très générale, comme faisant partie des facultés de l'esprit. Si l'étymologie de la psychologie nous renseigne, celle de l'imagination fausse par contre l'analyse de l'imagination. Bachelard veut en effet détacher l'analyse de l'imagination de l'étymologie comme indice pour la compréhension. En quel sens l'étymologie n'apporte-t-elle qu'une « fausse lumière » ? Parce qu'elle associe l'imagination à l'image. Ainsi, en se focalisant trop sur l'origine du mot « imagination », à savoir l'image, on en vient à une description de l'imagination faussée. Car selon Bachelard l'imagination n'est pas simplement une « faculté de former des images ». L'auteur va même jusqu'à insinuer qu'elle fait le contraire de cela, en utilisant l'opposition entre « former » et « déformer ». Cette opposition est le premier indice de la méthode d'analyse que Bachelard va mettre en œuvre dans cette partie : il prend appuie sur ce que l'imagination n'est pas, ou pas seulement, pour parvenir ensuite à décrire ce qu'elle fait de manière plus essentielle. Car les images ne sont pas le fait de l'imagination, mais plutôt, selon Bachelard, de la « perception ». Dans la troisième phrase de l'extrait, Bachelard parle des « images premières ». Celles-ci caractérisent justement les images formées par la perception, c'est-à-dire les images que nous recevons par l'intermédiaire du sens. Loin de former de telles images, l'imagination travaille à partir de celles-ci. Tout au long de l'extrait, Bachelard développe des oppositions : ici encore, il oppose les « images premières » implicitement imposées par la perception à la « faculté de nous libérer » qu'est l'imagination. Cette « libération » est associée à la « déformation », à la capacité de « changer » les images dont parle Bachelard. Et c'est cette capacité qui caractérise l'imagination, non pas le fait que des images soient concernées. Parce qu'avec l'étymologie on se focalise sur l'image, on fait de l'imagination la faculté de faire apparaître des images. Or en détachant l'imagination de l'image, Bachelard va focaliser son analyse sur l' « action » de l'imagination. En effet, l'image n'est pas la base de l'imagination, mais bien plutôt cette « libération » et cette « action ». Il n'y a imagination que lorsqu'il y a premièrement une certaine indépendance vis-à-vis de l'image, et deuxièmement lorsque cette liberté se traduit par une action sur les images, action que l'on peut interpréter comme étant un travail produit sur l'image, ou à partir de l'image – quoi qu'il en soit sans réduction à l'image. L'imagination est donc « action imaginante », par opposition à la perception, qui est réception d'image. Bachelard insiste tout au long de la fin de cette première partie sur ce qu'on peut appeler les conditions nécessaires de l'imagination : concernant l'« union inattendue des images », la « prodigalité d'images», l'« explosion d'images », c'est « l'union inattendue », la « prodigalité » et « l'explosion » qui concernent l'imagination plus que le fait qu'il s'agisse d'« images ». Ensuite, il y a l'idée que l'imagination entre en scène après l'image. Elle se met en action, plus précisément, à partir de l'image – une image doit « faire penser » à une autre, une image doit en « déterminer » d'autres, etc. Enfin, pour que la spécificité de l'imagination, située dans son action, soit claire, Bachelard précise à la fin de cette première partie que sans tous ces ingrédients de l'imagination, il s'agit alors simplement d'une perception, actuelle ou même passée. Cette précision est importante, car on distingue traditionnellement l'imagination de la perception notamment en attribuant à l'imagination la faculté de présenter des images sans que celles-ci soient »

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