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Méthodologie de la dissertation en philosophie

 

Comment faire une dissertation philosophique ? (Merci à Christophe pour sa précieuse collaboration).


1) L'objectif à atteindre:
Comprendre une dissertation philosophique, c'est définir par là même un objectif précis à atteindre, afin d'éviter ce qui arrive trop souvent: un mélange des genres. Les dissertations sont trop fréquemment conçues comme des exposés (récitation passive de connaissances toutes faites) ou, défaut inverse, comme des improvisations. Dans les deux cas, l'objectif fondamental de toute dissertation est perdu de vue; à savoir, le développement d'une réflexion en acte dans le mouvement d'analyse d'un problème. Toute dissertation a ce point de vue un côté actif. Elle est processus et non résultat. En tant que réalisation réflexive, elle désignerait plutôt le mouvement de réalisation active que le produit réalisé. Nous dirons que la réflexion en elle doit toujours être vivante, avoir le caractère d'une démarche.
La dissertation philosophique est un exercice de réflexion à la fois personnelle et informée.
Personnelle parce qu'il s'agit de réfléchir par soi-même dans le but de répondre à la question posée.
Informée parce qu'il s'agit à partir de sa réflexion de retrouver des auteurs de philosophie, de nourrir ses propos de référence à des auteurs, c'est-à-dire à des éléments de doctrines.


2) COMMENT ORGANISER SON TEMPS ?
• Travail préparatoire (au brouillon): une heure.
• Conception et rédaction de l'introduction: début de la seconde heure.
• Mise au point et rédaction de la première partie du développement: fin de la deuxième heure.
• Mise au point et esquisse rédigée des transitions
• Rédaction successive des parties suivantes du développement (3 et 4ième heure)
• Conception et rédaction de la conclusion: 20 dernières minutes.
• Relecture finale de l'ensemble: 5 minutes (impératif…)

3) Le traitement du sujet et le travail préparatoire et ses étapes (à effectuer au brouillon):

Une fois, le sujet choisi (pas plus de 15 minutes de réflexion), commence le travail préparatoire, à effectuer au brouillon, et qui constitue, nous l'avons vu, un prologue capital à la rédaction proprement dite. Chaque phase de travail peut être définie et illustrée à la fois par une ou plusieurs questions, qui canalisent la recherche et lui fournissent des points de repère. On répondra à ces questions:

• Définir le plus précisément les termes du sujet (précision orale…)
• Se demander s’il n’y a pas plusieurs lectures possibles, de manière à ne pas laisser des aspects ou des problèmes sans réponse *.
• Chercher les présupposés et implications du sujet.
• Noter les idées, références, exemples (premier matériau de réflexion.


4) CONCEVOIR ET REDIGER UNE INTRODUCTION.
Le rôle rempli par l'introduction n'est pas celui d'une pure et simple présentation du sujet. L'introduction comporter 2 moments :
• Une entrée en matière qui peut se faire à partir d'un exemple d'une situation dans laquelle la question posée pourrait se poser ou d’une citation. Surtout, éviter absolument les formules générales et creuses du genre " De tous temps, les hommes..." A l'issue de cette entrée en matière le sujet doit être exposé en toute lettre et en totalité. Si vous ne trouvez rien qui vaille, commencez directement par le sujet.
• Présenter la problématique, le plus rapidement possible, mais le plus clairement possible. Dégager les enjeux du problème, c'est-à-dire ce qu'il met en jeu, ce qu'il en coûterait s'il n'était pas résolu. La problématique se doit de présenter le plan du devoir, ce qui peut se faire sous la forme de questions qui chacune à leur manière présente le problème ou un de ses aspects, mais de telle sorte que les parties ainsi annoncées soient effectivement des réponses aux questions posées et telles qu'elles le sont.

5) LA PROBLEMATIQUE:
La problématique d'une dissertation philosophique est le jeu de questions, liées entre elles et tirées du sujet lui-même, auxquelles le développement va progressivement répondre. La problématique est donc un programme de questionnement élaboré à partir de la question posée par le sujet. Problématiser une question, c'est déployer cette question en questionnement.
En fait, le travail philosophique commence par le doute; et douter, c'est se poser des questions, les bonnes questions. Problématiser une question, c'est se poser des questions auxquelles il faut répondre afin de pouvoir conclure. La problématique est donc un doute organisé. (cf. le doute cartésien –Cours sur la conscience).
En tant que programme de traitement du sujet, la problématique fixe les grandes lignes du développement de la dissertation. Problématiser un sujet, c'est préparer le plan de progression de la réflexion.

6) ELABORER UN PLAN.
L'organisation et la structuration de la dissertation ne peuvent préexister à une analyse approfondie du sujet, dont elles ne sont que la synthèse dynamique.
Il ne s'agit pas de plaquer sur des idées disparates, mais de dégager un principe d'ordre susceptible d'intégrer les lignes directrices au sein d'une démarche cohérente. Ce travail n'est pas dissociable de la mise en place de la problématique. Il s'agit de lier deux exigences pour "programmer" efficacement le cheminement de la dissertation.

Les grands types de plans et la manière dont les traiter
En aucun cas, il ne s'agit de proposer ici des plans "passe-partout". Chaque dissertation requiert un plan uniquement conçu pour elle, et adéquat de ce fait à la spécificité de l'énoncé sur lequel elle se développe.

1) Le plan progressif + un exemple.

Il s'agit qu'une structuration visant à une progression par approfondissement de l'analyse des notions.
Ce plan peut être très fréquemment utilisé car il a l'avantage, comme le plan dialectique, de correspondre à une progression naturelle et non artificielle de la pensée et de la démarche intellectuelle.
Il consiste à fournir plusieurs définitions successives de la notion considérée, non point selon un plan de pur hasard, mais en progressant dans l'analyse des notions, en soulignant leur enrichissement. Il permet d'aller de l'immédiat à l'universel selon un ordre progressif. C'est un plan qui met en valeur la richesse des notions.

Exemple: "Qu'est-ce que la transcendance?"
a) La transcendance comme dépassement au sens psychologique du terme:
Etymologiquement, transcender signifie "aller au-delà", dépasser. Tel est le caractère de la conscience humaine. Elle se dépasse perpétuellement (pour-soi), à l'inverse des choses ou "en-soi", qui sont toujours égales à elles-mêmes. L'homme, au contraire, peut se faire autre qu'il n'est; il est transcendance (cf. l'existentialisme sartrien). Cette dernière est le caractère psychologique de la conscience en tant qu'activité de dépassement.
b) Activité de transcendance au sens moral du terme:
L'homme est aussi un créateur de valeurs. A ce niveau, la transcendance apparaît comme cette activité par laquelle l'homme se dépasse, tente d'aller au-delà de lui-même et crée des valeurs morales.
c) La transcendance métaphysique et religieuse:
Enfin, le moi individuel peut tenter de monter vers le Transcendant divin, peut s'efforcer d'atteindre l'existence d'un Etre autre que lui-même. La transcendance devient ici le mouvement de dépassement métaphysique et religieux (cf.Cours sur la religion à venir).
Ainsi, de degré en degré, l'activité de transcendance s'enrichit en progressant de l'aspect psychologique simple vers les notions les plus idéales, celles qui appartiennent à la sphère métaphysique et religieuse.

2) Le plan dialectique + un exemple.

Le terme de dialectique est un terme galvaudé. Pour saisir la signification du plan dialectique, il faut revenir au sens fondamental de cette notion. On appelle dialectique (en particulier chez Hegel) une démarche qui procède par contradictions surmontées, c'est-à-dire en allant de la thèse à l'antithèse, puis la synthèse. La méthode dialectique est un mouvement dans lequel la contradiction appelle un dépassement. Cela signifie que les contradictions sont intégrées et dépassées dans le mouvement total, que toute contradiction va tendre à se résoudre dans la synthèse de la thèse et de l'antithèse.
La synthèse se définit comme une démarche visant à recomposer ou reconstituer un nouvel ensemble à partir d'éléments: par conséquent, vous ne devrez jamais la considérer comme le retour à la thèse antérieurement émise. Il ne s'agirait pas ici d'une synthèse au sens fort et spécifique du terme. Enfin, la conciliation pure et simple de la thèse et de l'antithèse est également à proscrire. Ne dites pas, dans votre prétendue
synthèse: "il y a du vrai dans les deux opinions". Cet amalgame faussement conciliant n'est pas une synthèse.
Vous voyez que le plan dialectique ne doit pas verser dans la réponse de Normand! Ce ne serait guère philosophique.
La synthèse doit procéder d'une réalité spirituelle plus haute.

Exemple: "Faut-il affirmer, avec Spinoza, que "la sagesse est une méditation, non de la mort, mais de la vie"?
* Sens des termes:
SAGESSE. Union du savoir et de la pratique destinée à assurer une maîtrise de l'existence humaine.
MEDITATION. Application et concentration profonde de l'esprit à un objet quelconque.
Mort. Dissolution de l'individualité biologique.
VIE. Existence.
* Problématique:
La maîtrise et la domination de l'existence humaine passent-elles, fondamentalement, par le regard réflexif sur la vie et la pensée de la mort n'a-t-elle ainsi aucune place dans cet exercice réflexif?
* Thèse: La sagesse est une méditation de la vie, non de la mort.
La mort semble, de prime abord, n'avoir aucune réalité positive dans notre existence. On ne peut la penser. Donc, sagesse = méditation de notre existence et de notre vie (cf. thèse d’Epicure –Cours sur le Bonheur)
* Antithèse: La méditation de la mort.
Comment occulter la mort, comment la dissoudre? Elle fait partie de la structure de mon existence, elle l'informe: "Dès qu'un être humain naît, déjà il est assez vieux pour mourir..." (Rilke). Il s'agit de réfléchir sur la mort comme forme de la vie.
* Synthèse: La sagesse comme méditation de la vie et de la mort.
Sagesse = méditation du positif (vie) et du négatif (mort). La mort s'inscrit dans l'essence de l'être humain. Méditation de la vie et de la mort prennent signification l'une par l'autre et dans l'autre.


3) Le plan notionnel + un exemple (très rarement en terminale).

Ce plan est consacré à l'analyse d'une notion. Il consiste à poser successivement le problème de la nature de la notion envisagée, puis celui de l'existence, enfin celui de la valeur de cette notion.
Ce plan a l'avantage de diriger l'esprit vers l'idée complexe de valeur, de permettre d'en envisager les différentes facettes (morale, esthétique).

Exemple: "L'idée de liberté".
* Nature: Liberté = négativité = pouvoir qu'à l'esprit de pulvériser ou de néantiser toutes les données.
* Existence: La liberté existe-t-elle? Oui, c'est le mode d'être qui caractérise toute la conscience humaine.
* Valeur: Non seulement elle existe, mais elle a une valeur sur le plan moral. Sans liberté, nulle possibilité d'un acte moral.


4) La comparaison entre notions + un exemple (très rarement en terminale).

Enfin, vous pouvez avoir à établir les relations, les ressemblances et les différences existant entre deux ou plusieurs notions. Il y a ici un écueil majeur à éviter: celui de juxtaposer deux dissertations, l'une consacrée au premier concept, l'autre au second.
Nous suggérons de procéder ainsi:
* caractériser et conceptualisation de chaque notion
* souligner, éventuellement, leur différence, voire leur opposition.
* montrer l'unité de ces deux notions
Remarque: l'établissement de la différence ou de l'unité dépend profondément des notions envisagées. Elle peut donc être établie selon le cas en deuxième ou troisième partie.
Exemple: "Orgueil et vanité".
a) Essai de caractérisation: La vanité est sociale. Elle se caractérise par l'importance que nous attribuons au jugement d'autrui. Elle est besoin d'approbation, désir de paraître entièrement relatif au jugement de l'autre.
L'orgueil isole; il se caractérise par l'importance que nous attachons à notre propre jugement.
b) Opposition: La vanité s'appuie sur l'opinion, l'orgueil sur la force personnelle. La première a rapport au social, le second a rapport à la liberté individuelle elle-même.
c) Unité: Plus voisins qu'il n'y parait au premier abord, orgueil et vanité sont quête de soi, de cet être que la conscience tente d'atteindre sans jamais y parvenir.


5) Les sujets-citations.

Dans tous les cas de figure, la dissertation devra comprendre une partie analyse (ou partie explication): la formule proposée est alors l'équivalent d'un court texte à commenter. De même qu'on ne peut mener une réflexion critique judicieuse sur un sujet-texte que si l'on a d'abord bien compris le sens du texte, de même une réflexion personnelle (originale) sur une citation ne sera pertinente si l'adage en question a été préalablement élucidé.

Il s'agit d'adopter un plan en deux parties:
• explication ou interprétation de la formule à partir de l'analyse littérale; et justification par application/illustration sur quelques cas qui la concrétisent.
• réflexion personnelle sur les problèmes soulevés par la formule qui pourra aboutir soit à un renforcement soit à un critique précise et bien argumentée, conduisant à la relativiser.

7) LA CONCLUSION.
1) Fonction de la conclusion:
Nous avons défini la dissertation comme une réflexion en acte, comme un cheminement où l'argumentation s'approfondit de façon progressive.
Le but et la finalité réelle de la conclusion sont de faire le point, de dresser le bilan de la réflexion. Pour cela, on dégage les propositions établies au long du devoir, en les formulant de façon concise au sein d'une synthèse frappante articulée sur une reprise
allusive du sujet. De plus, ouvrir le devoir sur d'autres champs de la réflexion ou d'autres types d'approche.
Le bilan de la réflexion comporte donc deux aspects complémentaires:
• recensement synthétique des conclusions partielles établies auCours de la dissertation;
• éclairage différentiel de ce bilan-synthèse par la mobilisation de références qui relativisent le devoir et l'ouvrent sur d'autres perspectives. (Précision orale…)


* Les sujets de type "Faut-il?" ou "Peut-on?".

A) "Faut-il ?" est une question qui peut se poser à deux niveaux et donner lieu à un plan en deux parties:
• la nécessité physique/matérielle/naturelle/économique/sociale, c'est-à-dire la contrainte des choses.
Exemple: "Faut-il travailler?" Comportera une première ligne de problèmes tournant autour de la nécessité naturelle (satisfaire les besoins fondamentaux de l'espèce), la nécessité économique et sociale (satisfaire les besoins sociaux mais aussi les désirs de l'individu vivant en société et nécessité de faire fonctionner et de reproduire la machine économique, le système des moyens de production); et même nécessité biologique ( la nature de l'homme est de travailler).
• l'obligation morale, le devoir. Que le travail soit ou non une nécessité naturelle, matérielle, il correspond à une obligation morale (envers autrui mais envers soi-même: le travail n'aliène pas l'homme mais le réalise dans le monde, le fait exister à ses propres yeux comme aux yeux d'autrui). Obligation morale qui peut s'articuler à la nécessité: devoir moral d'agir, mais aussi parce que c'est un besoin psychologique: ne pas subir passivement la vie mais la vivre.

B) "Peut-on?" est également une question qui peut se poser à deux niveaux et donner lieu à un plan en deux parties:

• la possibilité pratique/technique ou la capacité, la faculté.
Exemple: "Peut-on être esclave de soi-même?". On cherchera une situation où l'homme serait esclave de lui-même: la passion. On se demandera alors si cette éventualité correspond à une possibilité réelle: si l'homme est libre, comment peut-il s'aliéner lui-même? On verra que esclavage-aliénation de la passion est dépendance à l'égard de l'objet de la passion, donc d'autre chose que de soi.
Mais, on verra aussi que, si on cède à la passion, alors qu'on est en principe libre de disposer de soi, c'est qu'on est en quelque sorte capable de s'aliéner soi-même. Mais s'agit-il d'un esclavage? Etre son propre esclave signifie qu'on reste, au moins virtuellement, son propre maître, qu'on a pouvoir sur ce soi-esclave de sa passion. La question posée est d'abord une question ou un problème de possibilité.
• La possibilité morale, ou le droit ("A-t-on le droit de ?").
Ce que je fais n'engage pas que moi mais engage aussi l'homme, "l'humanité tout entière" (Sartre – cf. « l’existentialisme… »). Mon acte se propose comme exemple-modèle d'acte. Etre esclave de soi-même, c'est alors présenter auto-aliénation (l'abandon de soi aux passions) comme modèle de conduite. Du reste, le passionné ne se fait pas faute de se justifier aux yeux des autres: s'il se justifie, c'est qu'il se pense comme coupable, alors je n'ai pas le droit de présenter de moi-même l'image d'un être-esclave-de-soi. A supposer que je puisse être esclave de moi-même, il reste que je n'ai pas le droit de l'être. Ce qui fait rebondir le problème. Car, si je n'ai pas le droit de l'être, c'est que j'ai ou que j'avais la possibilité de ne pas l'être, qu'il ne dépend ou ne dépendait que de moi de ne pas céder.

Attention! Certains sujets ne justifient pas un tel plan. Aux deux niveaux que nous venons de dégager pour chacun des deux types de sujet, il faut ajouter le niveau de la possibilité ou de la nécessité théorique/logique/scientifique: "Faut-il?" = "A-t-on raison de?"; et "Peut-on?" = "Est-il rationnel de?"



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